La libre littérature française d'Amérique 14 janvier 2006



Daniel HUGUELET



LA FILLE DU VENT




Dans les contrées éloignées, immobiles, figées par un hiver glacial, le froid cru et vif endort la marche du temps et réveille le silence.
La neige soufflée par un vent glacé de janvier, sculpte des congères en forme de vagues immobiles sur les bas- côtés du chemin vicinal. La nuit blanchie par une lune pleine, avance doucement vers la lumière en attente de renaissance, au loin, derrière l'horizon. Le tapis encore vierge dans son incandescente blancheur, craque et crisse sous les pas légers de Mathilde. La neige remuée par ses bottes à lanières, forge de petits grelots épinglés en colliers de perles blanches sur ses jambes effilées.
Le souffle haletant, les yeux fixés sur une ligne aléatoire lui servant de repaire, ligne dessinée par une vieille clôture d'acacia, dont les piquets recroquevillés par le temps émergent à peine de ce décor hivernal, laissent deviner des silhouettes longilignes plantées comme des vigies au milieu de la nuit. Sentinelles illusoires, accompagnant et guidant les foulées de la fille du vent.

Alors, pour combattre le froid piquant qui s'immisce insidieusement au travers de son manteau en peau et de son chandail laineux, Mathilde, fille du vent et de la nuit, compte ses pas, un à un jusqu'à la prochaine centaine, espérant accélérer l'aiguille du temps, puis se retourne et mesure le chemin ainsi parcouru. Elle s'étonne alors du chapelet d'empruntes zigzagantes tracées par son passage sur la croûte blanche et scintillante, il lui semble pourtant qu'elle marche droit, Mathilde sourit, poursuivant son chemin. La crainte et le doute s'installent peu à peu sur son visage, la route lui paraît plus longue qu'à l'accoutumée.
Soudain, elle stoppe brusquement sa marche, retient sa respiration, redresse la tête, une peur traverse ses yeux lumineux, elle reste immobile et écoute la nuit. Elle a cru entendre des pas derrière elle.



La grande cheminée de pierres grises recrache braises et fournaise, qui, généreusement s'en viennent lécher le manteau du bout des flammes.
Le feu est l'unique source de chaleur de la bâtisse cossue. Aurélien, solide et jeune compagnon façonné et charpenté comme un chêne par le travail de la terre, ouvre la grande porte, les bras chargés de morceaux de bois. Il rentre dans la chambre servant de séjour, endroit propice aux retrouvailles et à la vie tout court en cette époque hivernale, et qui, en ces temps froids, est la seule à disposer d'une source de chaleur. La cuisine ainsi que l'unique chambre située à l'étage n'en disposent pas. Il empile de grandes bûches de hêtre à proximité du foyer brûlant, puis s'assied sur un vieux fauteuil à bascule. Il frotte énergiquement ses mains l'une dans l'autre, pose ses coudes sur ses genoux, et ses poings sous son menton. Les flammes se réfléchissent au fond des ses grands yeux clairs, il fixe le brasier le regard immobile et l'air songeur, et pense à Mathilde.
Mathilde, il l'a épousée l'année dernière, par une belle journée de printemps, de celles qui réveillent la nature en sentant bon l'herbe fraîche. Pour l'occasion, Aurélien avait revêtu un beau costume acheté au marchand ambulant, avec un chapeau entouré d'un joli ruban rouge. C'était son premier costume, alors il n'était pas très à l'aise. Il trouvait aussi que le tissu piquait un peu, mais il était beau et fier devant tous les villageois, réjouis pour l'occasion, et aussi soulagés, parce que Mathilde et lui avaient choisi de rester au village. Mathilde, elle, était belle comme un souvenir d'enfance qu'on garde au fond de soi. Elle portait une robe coquette, découpée dans un délicat tissu blanc offert par la grand-mère, et cousu par sa mère et sa tante, pour le grand jour.

La vie est faite de choses simples dans ce coin de pays montagneux et tranquille. Mais la vie est rude, elle ne fait pas de cadeaux, elle ne pardonne rien. Les hommes le savent, ils ne trichent pas. Ils sont durs comme le granit des montagnes environnantes. Ils parlent peu, en tout cas pas s'ils n'ont rien à dire. Parfois, un geste, un signe, un regard suffisent, ils se comprennent. Ils sont fiers, droits comme leurs convictions et un peu hargneux ; faut dire que ça occupe l'esprit, et puis, faut bien avoir quelques broutilles à discuter et à régler avec les autres, ceux du village, sinon on se ramollit de la cervelle et c'est pas sain, ça laisse la place aux mauvaises pensées. On dit parfois, suite à quelques démêlés ou altercations, et lorsque le vent souffle fort, que l'écho renvoie dans la vallée des éclats de voix retentissants provenant des entrailles de la montagne.
La vie est souvent chiche et maigre, le repas est de temps à autre frugal. Les gens n'ont pas le sou, ou alors quelques-uns, mais ils sont partis, partis pour un pays meilleur à ce qui paraît. Les gens d'ici ne sont pas miséreux, pas comme les pauvres des villes, des villes où les usines sont fermées. Partout, le pauvre a toujours été la matière première servant à façonner la richesse et la puissance. Une fois qu'il a bien servi, le pauvre est abandonné sur le pavé, avec ses désillusions et son désespoir.
Mais ici, la pauvreté n'a pas court. Dans les coups durs, les hommes s'entraident ; dans le besoin, ils partagent ; dans la douleur, ils se soutiennent. Seule, la mort les sépare. Seule, la mort d'un des leurs est capable de leur arracher une larme.



Mathilde reprend son souffle, le vieux Léon qui rôde sous la nuit l'a surprise en arrivant sur ses pas. Elle le connaît bien, elle l'aime bien, malgré ses apparences bourrues. Le vieux Léon est agile comme le lièvre, et se déplace comme le chevreuil, alors Mathilde ne l'a pas senti venir. D'habitude, elle sent les choses avant de les entendre ou de les voir, comme le vent. Même le chien borgne du vieil homme est resté muet, à croire qu'il fait partie du personnage. " Mais il a encore l'ouïe fine et le flair affûté ", bougonne des fois le vieux Léon en sifflant entre ses quelques dents.
S'il erre dehors à cette heure-ci et par un froid pareil, il aura certainement pisté un gibier, qui réchauffera son estomac pour toute une semaine, pensa Mathilde.

Le vieux Léon vit seul un peu à l'écart du village des hommes. Mathilde se souvient, lorsqu'elle était une enfant et qu'elle chahutait en classe, le maître d'école lui disait toujours si elle n'était pas sage ; Léon, qui, déjà à l'époque passait pour un marginal craint de ses semblables, " eh bien Léon viendrait la chercher, ainsi que tous les enfants désobéissants, il les enfermerait dans un sac à patates, et les suspendrait dans son grenier ".
Même le curé du village, avec son air rabougri, sermonnait aux oreilles des enfants les mêmes prédications à propos de Léon, s'ils oubliaient d'aller à confesse.
Mathilde, elle, souriait, un sourire espiègle et volontaire, avec son petit nez retroussé dressé au ciel. Car Mathilde savait bien que Léon n'était pas un méchant bougre, mais simplement un homme blessé par d'autres hommes alors qu'il était un petit garçon. Blessé dans sa chair par des mains haineuses, blessé dans son âme par des paroles mauvaises et méchantes, qui lui sonnent encore parfois aux oreilles, certaines nuits habitées par les cauchemars et la peur. Alors, devenu adulte, repoussé par les siens, Léon s'est enterré dans une cabane de pierres et de bois près de la forêt.
Il aimait bien les enfants Léon ; " y savait qu'eux ne lui feraient pas de mal, qu'y z'étaient moins cruels que les hommes. Il aurait tellement voulu être comme eux ". Alors quelquefois, l'été, il revenait au village, quand il faisait beau, il s'asseyait près de la fontaine et les regardait se chamailler et rire. " Sauf que lui, y pouvait pas rire, ou alors y savait pas. Ça paraissait si difficile, peut-être que personne ne lui a jamais appris. Ça ne voulait pas sortir de sa gorge, de son ventre ". Seule Mathilde arrivait à lui arracher un semblant de sourire, avec même parfois de la brillance sur ses yeux tristes ; peut-être parce qu'elle ne croyait pas tout ce que les gens racontaient et qu'elle n'avait pas peur de lui.
Léon aimait bien Mathilde ; " il savait qu'elle aussi, avait déjà connu du malheur ". Il lui disait quand il pouvait lâcher quelques mots, il disait alors à la petite, " qu'elle était comme le vent, qu'elle apparaissait et disparaissait sans faire de bruit, et qu'elle apportait toujours du soleil dans sa tête ".
Le maître d'école et le curé du village médisaient des méchancetés à propos de Léon. " Que s' il était ainsi arriéré, malhabile et pas comme les autres, avec toujours son air pitoyable, c'est qu'il avait péché, alors dieu l'a puni ". Mathilde, elle n'en croyait pas un mot.
Le vieux Léon planté dans la neige, le dos courbé par la charge trop lourde de sa vie d'exclu, s'excuse un peu maladroitement auprès de Mathilde ; " que s' y lui a fait peur, c'est pas exprès ", puis il disparut dans la nuit.



Aurélien recharge le foyer de la cheminée, regarde la vieille pendule accrochée à la paroi lambrissée. Elle indique bientôt vingt-deux heures, il commence à s'inquiéter. Mathilde est partie seule à pied dans l'après-- midi. Elle devait aller voir le docteur dans le village voisin, à deux bonnes heures de marche, mais avec ce temps neigeux et glacé, faut bien compter une heure de plus. Alors Aurélien s'inquiète, se dit qu'il n'aurait pas dû la laisser aller seule avec un temps pareil, et puis dans son état, on ne sait jamais. " Mais y' avait les bêtes à nourrir, à surveiller, pis après, il a bien fallu donner un coup de main à l'Adrien, son voisin, parce que l'Adrien, depuis que son fils l'a quitté pour la ville avec cette fille qu'a du vernis sur les ongles, il est malade, y peut plus tout faire seul ". Alors, Adrien, il n'a pas compris, et depuis, il marmonne tout seul avec la Louise. Seulement, il ne veut pas quitter sa maison, il est né ici, et puis, c'était déjà la maison du père et du grand-père alors il ne peut pas partir, et de toute façon, pour aller où ? " Non, y veut finir ici, tranquillement, mais des fois y s' dit qu' la fin est longue à v'nir quand on est seul, qu' c'est comme si l'temps comptait double ".

Mathilde pousse enfin la porte de la maison, Aurélien se redresse de son siège, attend un mot, une parole. Elle s'approche de lui avec un grand sourire et s'accroche à son cou ; parce qu'elle est comme ça Mathilde, elle a toujours du bonheur dans le cœur. Et, du haut de ses vingt-trois ans, elle lui murmure à l'oreille ce qu'a dit le docteur. " Il a dit qu'il n'y avait rien de grave, bien au contraire, que c'était tout simplement un bébé qui naîtra l'été prochain, au mois de juillet ".
Aurélien resta sans voix, il ne put trouver ses mots, tant la nouvelle était inattendue et en même temps si merveilleuse. Alors, il serra très fort Mathilde dans ses bras, et tous deux éclatèrent de rire en tournoyant au milieu de la chambre. Leurs rires étaient mêlés de bonheur et d'émotion. Aurélien s'empressa d'asseoir Mathilde sur le vieux fauteuil à bascule, sa Mathilde, fille du vent, qui allait bientôt lui donner un enfant, puis il rechargea la cheminée de grosses bûches de hêtre. Ensuite il lui retira ses chaussures, ses collants de laine recouverts de grosses perles de neige, sa veste en peau de mouton mouillée par le froid, et dans son élan, il lui ôta même son tricot humide. Mathilde, fille du vent et de la nuit se retrouva nue devant la cheminée, qui réchauffait son corps transit par le froid. Elle laissa aller sa tête en arrière, et rit aux éclats. Aurélien l'emballa dans une couverture bien chaude, puis distribua des baisers partout sur son corps. D'abord son front chaud, puis ses joues fraîches, sa bouche humide, son cou tiède, ses épaules engourdies, ses seins glacés, et enfin son ventre chaud, ce ventre porteur de bonheur. Mathilde, réchauffée mais fatiguée, s'endormit dans les bras d'Aurélien.
À l'aube, Aurélien se leva sans la réveiller, il la regarda dormir un instant, comme un enfant heureux devant un arbre de Noël, elle était si belle dans son sommeil. Il sortit au grand air admirer le soleil qui se levait sur la vallée. Les montagnes alentour, colorées de rose et de blanc par la lumière du jour naissant lui paraissaient plus belles que d'habitude et le ciel plus bleu, un bleu tellement beau qu'il n'en avait jamais vu de pareil. Puis, il sentit le vent, ce vent qu'il connaissait bien, celui qui amène le beau temps et qui met aussi du soleil dans la tête. Alors, il alla frapper à la porte de son voisin pour lui annoncer la nouvelle. La Louise, après l'avoir fait entrer, puis embrassé chaleureusement pour le féliciter et lui souhaiter tout plein de bonheur pour Mathilde, pour le petit et pour lui, l'emmena dans la chambre de l'Adrien, qui était allongé sur le lit, les mains jointes et l'air paisible. Elle lui dit, une larme retenue au fond des ses yeux fatigués ; " que son Adrien était parti cette nuit, qu'il était au ciel, mais c'était peut-être mieux comme ça, il a pas souffert, qu'il ne voulait pas du docteur, alors y serait bien tranquille là- haut, et que de toute façon, la vie va quand même bien continuer dans la vallée... "



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