Il disait souvent, lorsqu'il revenait de son trip, qu'il avait vu l'aigle. Pas celui qui est gravé sur son épaule, non, celui qui vole par-dessus les montagnes ; celui qui a l'œil, l'œil avec lequel on perce la transparence, l'invisible ; celui aussi, qui parfois entend les anges. Il disait, les yeux fixés sur le silence et le vide, que l'oiseau l'avait alors conduit de l'autre côté ; là où personne ne va, mais qu'on n'en ressortait jamais complètement indemne... " C'est une large et grande étendue reliant plusieurs mondes, plusieurs terres, plusieurs vies. Personne ne sait au juste où cela commence, où cela se termine. Entité mystérieuse réservée aux seuls initiés, aux alchimistes funambules, aux quêteurs du vide, de l'absolu, du subconscient, mais également du néant, et de l'enfer. Syndrome, tantôt subliminal, virant généralement au cauchemar, offrant des visions décalquées dans un ciel de poussière, dessinant des couchers de planètes multicolores sur une mer galactique endormie depuis des temps appartenant à d'autres temps ".
Le poing fermé de Jeff s'ouvrit lentement, libérant des doigts crispés et atrophiés, et, juste au-dessus, la bête furieuse, avec son venin fantasmatique et illusoire, suspendue dans la chair de son bras par une aiguille métallique, qui le suçait jusqu'au sang ; elle ne lâchait plus sa proie ; elle s'agrippait à la veine, laissant s'écouler un léger filet vermillon.
Jeff, assis sur le sofa, le haut de corps appuyé contre le mur, s'affala gentiment, écarta ses membres engourdis en les allongeant sur le matelas usé. Ses bras meurtris par les morsures de la seringue, glissèrent le long de son corps. Jeff sentit venir le carrosse de Cendrillon, prit l'express, puis s'envola, il survola un instant la ville illuminée. L'aigle qui le suivait quelquefois dans ses voyages lui donna ses ailes, son corps, et son œil ; alors, il aperçut un autre monde, un autre ailleurs.
Les deux grosses enceintes acoustiques, disposées à même le plancher, hurlaient et toussaient les sons distordus et plaintifs de " Voodoo Child ". Combien de temps ? Il ne le savait pas, il ne le savait jamais, ni d'ailleurs s'il reviendrait, il s'en foutait. Alors, quand ses yeux retrouvaient le sol, il souriait et s'allongeait sur la couche, et murmurait qu'il était allé marcher par-delà les nuages, qu'il avait aperçu " l'enfant vaudou ", celui qui le guiderait dans ses recherches musicales et spirituelles. Ensuite, il montait encore le volume sonore d'un cran, puis s'endormait jusqu'à pas d'heure. Au réveil, il avouait qu'il avait des guêpes dans la tête, ça le faisait toujours rire. Ce fut peut-être la dernière expérience de Jeff, sa dernière vision, son ultime voyage.
Un soir, alors qu'il faisait beau, que l'été avait pris ses quartiers, assis à une terrasse, il se raconta, parla un peu de lui, de sa famille. Il disait qu'il était né à deux pas d'ici, Rue Garenne, d'une mère andalouse, femme douce, humble, attentionnée et prévenante. Il avait deux sœurs aînées. Le père, homme un peu rustique mais convivial, naquit dans un petit village proche de la ville. Il travailla durement toute son existence sur cette mer bleue qu'on apercevait depuis les fenêtres du logis familial. Ses absences rythmaient la vie de famille, famille finalement sans histoire. Pourtant, un soir d'automne humide et après un méchant coup de tabac, la mer revêtit son manteau gris et triste ; elle recracha une épave, dans laquelle la vie d'un homme et celles de deux camarades bascula, laissant la place au vide.
Après une scolarité hasardeuse, Jeff partit découvrir le monde, visita l'Afrique, les grands espaces sauvages. Il entrevit les bonheurs de la chair et les réalités du cœur avec une belle Anglaise, sur un lac proche de Zanzibar et du Tanganyika, devenu Tanzanie. Il ne fouillait jamais les choses simples Jeff, il s'entortillait fréquemment dans des aventures et des histoires nébuleuses. Idem lorsqu'il grattait sur sa guitare, il prospectait perpétuellement le son unique, le sien, pour ressembler aux grands, aux meilleurs guitaristes, qu'il était capable de reconnaître dès la première vibration d'une corde.
Il mit ensuite le cap sur le Grand Nord, s'émerveilla des paysages et des lacs finnois. Les saunas lui laissèrent quelques lumineux souvenirs. Par contre, la voracité des insectes diptères femelles, piqueuses et buveuses de sang, vivant en ces lieux septentrionaux, lui fit passer quelques nuits sans sommeil. Jeff rigolait souvent en se remémorant ses quelques faits glorieux et raconta que, depuis lors, il avait un moustique dans les circuits.
Au retour, il poursuivit des études musicales, exécuta quelques petits boulots grappillés à gauche à droite, juste de quoi vivre chichement dans son quartier coloré et paisible de la vieille ville. La musique c'était toute sa vie, elle l'inspirait, il aurait souhaité pouvoir en vivre, seulement, il y a toujours eu beaucoup d'appelés et peu d'élus, et ça, il le savait. Alors, il grattait et grattait encore sur sa vieille " Fender ", la même que "Jimi Hendrix " disait-il avec fierté. Au cours de " jams " décadentes, il mitraillait, bombardait des sons rugissants sortis de nulle part, qui, explosaient la baraque, déchiraient le silence de la nuit, et vous mettaient les poils au garde- à-vous. Pour accompagner ses délires musicaux, il éructait des textes qui appuient et touchent, là où ça fait mal. Il disait que bientôt, il ferait le tour du monde et foulerait les plus grandes scènes. Lorsqu'il parlait de cela, ses yeux et son visage s'illuminaient un instant, puis, comme s'il connaissait déjà la réponse, son expression s'embrumait, alors, il allumait une clope en tirant de longues bouffées, l'air songeur et un peu désenchanté.
Un beau jour, Jeff disparu. Janis, sa muse et compagne, Joe et les autres qui partageaient son appart et ses expériences dévoreuses et dévastatrices, ne décodèrent que dalle. De toute façon, il y a déjà un bout de temps qu'ils ne déchiffraient plus grand-chose, qu'il n'y avait plus d'étincelles dans leurs yeux, que seul le fluide ravageur et dévastateur coulait encore dans leurs veines. Ils n'avaient plus d'aujourd'hui, ni de demain, juste un passé, comme tout le monde, ou peut-être pas, peut-être un passé d'innocence et d'insouciance, qui un jour bascula par-dessus la balustrade et vint s'éclater et se briser sur le bitume nauséabond de l'autoroute de l'indifférence, fonçant à toute allure vers un pays miraculeux ; où la vie se transforme subitement en peau de chagrin, avec sa déchéance et sa misère ; où rôdent les hyènes et les vautours en costumes trois-pièces, toujours à l'affût, prêts à fourguer leur camelote à des vies assignées, à défiler en un clin d'œil pour avoir croqué la blanche et aveuglante utopie.
Jeff, lui, y croyait encore, c'est pour cela qu'il mit les voiles, il voulait aller là où l'on peut encore marcher dans l'herbe verte, le sable chaud, et sentir les parfums de la vie. Cette vie qu'il martyrisait pourtant, mais qu'il désirait voir renaître ailleurs, sous d'autres cieux, loin de ce gâchis.
Il oublia, ou alors il laissa volontairement une photo en noir et blanc un peu jaunie, épinglée au mur, comme une trace d'espoir d'un possible retour. Photo sur laquelle on apercevait une femme jeune, grande et belle, les cheveux noirs tirés en arrière et attachés sur la nuque, avec à ses côtés un petit garçon en culottes courtes, qui se tenait bien droit. Il portait des chaussettes blanches, avec des souliers vernis ; une veste de coton fermée jusqu'au cou par de gros boutons en cuir. Il avait une mèche blonde sur le front, avec une raie sur le côté et un beau sourire. La femme était certainement sa mère, elle traînait une valise dans la main droite ; de l'autre, agrippait l'enfant, et à ses côtés, se tenaient deux fillettes un peu plus grandes que lui, certainement ses sœurs. Elles portaient chacune une petite robe identique imprimée de fleurs du printemps. On aurait dit des jumelles, peut-être de vraies jumelles. Au loin, on devinait un bateau, puis la mer, avec le soleil qui se réfléchissait dessus. Jeff ne parla quasi jamais de sa famille, pas plus que de cette photo d'ailleurs. Il a fallu qu'il disparaisse pour qu'on la remarque, là, bien accrochée sur la paroi, avec ces regards fixes qui vous interpellent, ces regards qui vous aspirent, réveillant votre conscience.
La ville n'a pas changé depuis toutes ces années, avec ses ruelles colorées, ses boutiques parfumées, ses éventaires de bouquinistes et marchands de disques d'occasion. Ses cafés et bistros qui s'animent à la tombée de la nuit, elle est toujours trépidante. Je suis content d'y revenir, de la sentir vibrer, de humer ses odeurs fortes et caractérielles ; revoir le port, les gens, les troquets. D'ailleurs, c'est à " La Huchette ", petit bistro de noctambules au décor de cave à vins, que je le revis. Il était planté au bar, s'humectait le gosier d'un petit vin local. Il se retourna instinctivement, comme s'il avait senti une présence. Alors, il me fixa du regard, fronça les sourcils, il avait bonne mine, le visage un peu creusé par le temps, mais il avait l'air en forme. Cela me rappela l'école du quartier, lorsque nous tapions ensemble dans le ballon, il avait déjà cet œil avisé et futé, de celui qui ne doute de rien. C'est à cette époque qu'il s'acheta sa première guitare, une " Alhambra ".
- Jeff ?
Il me regardait toujours, puis daigna enfin sortir un son.
- Putain c'est toi ? Mais qu'est-ce que tu fous ici ? J'y crois pas !
Je restai baba, c'est lui qui n'y croit pas, c'est la meilleure de l'année ! Comme si je revenais d'un autre monde. Et lui, planté là, avec son jeans propre, sa chemise impeccable, et son cuir de vieux rocker. Lui, qui disparut, il y a déjà si longtemps, lui que l'on croyait dilué dans un monde fait d'illusions perdues.
Il est revenu pour voir sa mère et prendre des nouvelles de ses sœurs, me dit-il.
Il me raconta ensuite qu'il vivait quelque part dans le Nord de l'Europe. C'est là-bas, qu'à l'époque, il partit sur un coup de tête, pour s'en sortir et pour prendre ses distances avec toute cette crasse. Respirer le grand air, enfin, se reconstruire me confia-t-il avec un air grave et triste, qui en disait long sur son calvaire, sa longue traversée. Il avait vendu ses guitares pour payer le voyage, mais avait soigneusement gardé sa toute première, celle, qui à ses débuts le fit tant rêver, elle avait trop de valeur à ses yeux pour qu'il puisse s'en séparer.
À présent, il bosse dans le tourisme, il a monté une petite affaire avec un gars de là-bas. Ils louent des scooters des neiges, et promènent les voyageurs en calèches ou à cheval. Ils proposent également des bungalows, avec sauna et tout et tout, mais sans les moustiques me dit-il en rigolant.
Et le soir venu, pour égayer un peu les longues veillées boréales et lorsque les gens lui plaisent et qu'ils ont envie de faire la fête, alors il sort sa guitare, sa bonne vieille gratte, puis pince et tire sur les cordes jusqu'à plus d'heure. Enfin, il me dit un grand sourire suspendu à son visage, qu'il est toujours le dernier à rester debout...