La libre littérature française d'Amérique 24 mai 2008



Daniel HUGUELET



H2O1




Le gros 4x4 noir plante ses gommes devant le shop de la station service de Castle Rock, mordant méchamment la bordure du trottoir. Jack, le teint blême, l’œil rouge et fatigué sort en claquant la portière. Une chemise griffée, crasseuse, qui dû par des temps meilleurs être d’une blancheur éclatante, colle sur sa peau molle, transpirante. Ca sent la crème solaire, l’anti-moustique, les toilettes des stations autoroutières.
Il pénètre dans la boutique, se faufile entre des êtres statiques plantés au milieu du bazar, comme s’il avait reçu un préavis lui octroyant une priorité absolue sur ses semblables.
Jack, conscient que la gravité de la situation vient de sonner le glas d’une liberté éphémère déjà enregistrée dans le passé, bouscule tout. Il veut s’informer des derniers événements, des derniers rebondissements, espère en vain un revirement magistral. Mais il sait bien que ce n’est plus possible !
« Bob the Fish » paré aux couleurs d’une corbeille de fruits exotiques, bidouille sa boîte musicale, sautille sur l’écran haute définition accroché derrière le comptoir. Bob éclate les charts en ce moment avec son dernier single « Virus ». Album qui écoule une musique ethno-space diffusée en boucle sur le réseau local. L’image et le son jouent à cache-cache, la réception est plus qu’approximative. Ça ressemble à un goutte à goutte planté dans ce lieu perdu – le maintenant en vie – mais pour combien de temps encore ?
Plus de canaux accessibles, plus d’infos, plus de communications en ligne – tout est liquéfié – le H201 est en train de tout bouffer. Ce truc est vachement offensif.
Virus, un mot brûlant par les temps qui courent. Un mot qu’il convient de replacer dans le contexte de ce mois de juillet 2019. Juillet ou août ? Jack ne sait plus, mais ça n’a plus beaucoup d’importance – tout le monde s’en fout !

La faim lui tord les tripes. Il crève de chaud et de soif. Il roule depuis des heures, des jours peut-être ; à cours de benzol – terminus Castle Rock – au confins de l’état… mais quel état ? Il a juste aperçu le panneau à l’entrée du bled, mais n’y a pas prêté grande attention. Il pressent qu’il n’ira pas plus loin. Le carburant est déjà contaminé, bousillé, comme : l’eau, l’air, la bouffe, même le ciel tire la tronche derrière sa couleur orangée.
Ca lui rappelle un vieux film d’Oliver Stone « Ici commence l’enfer ». Bobby Cooper pète une durite en plein milieu de nulle part sur une route dans le désert. Il se rend à la petite ville de Superior où un garagiste demeuré lui annonce des délais de réparations conséquents en lui relevant le menton avec le canon de son flingue. Obligé de prendre son mal en patience Bobby a l'occasion de se frotter à l’atrabilaire Blake, mais aussi de s’attirer des ennuis lorsqu'il tente de séduire la superbe Grace.

Jack saisit un journal posé sur le comptoir, jette un œil sur les étalages, n’aperçoit rien de comestible, même plus de quoi soulager sa soif, puis jette machinalement une poignée de pièces sur la table, comme si tout cela avait encore un sens. Le gars assis sur sa chaise derrière le bar le regarde d’un air hagard – espérait peut-être un signe salvateur – mais comprit très vite que Jack est logé à la même enseigne, qu’il n’est pas le messie, mais un zombie errant comme lui et tous les autres. Jack rebrousse chemin en marmonnant des impolitesses dont il ne maîtrise plus le sens, mais qu’il régurgite par simple habitude. Le quotidien qu’il a en mains est daté de trois ou quatre jours. Il relève les yeux, regarde le ciel, s’accroche à son journal, il sait maintenant qu’il a tout perdu, que c’est foutu.
Le H201 et ses mutations éclairs dévorent et fusillent tout sur leur route à la vitesse du vent. Les réseaux quels qu’ils soient – les structures, les corps vivants, l’eau, les végétaux – tout y passe.
Même les rues sont désertées. Où sont-ils tous ? Sont-ils déjà désagrégés, dispersés, ou ont-ils eu le temps de fuir ? Mais où ? Ceux qui restent, semblent vraiment mal en point !
- Merde ! Tout est bouffé par cette saloperie ! Comment ais-je pu faire cela ? Comment en est-on arrivé là ?
La sueur perle sur son front. Le vent se lève.

Jack jonglait avec les molécules, les cellules, les atomes. C’était un homme de science redoutable dans un passé encore proche, si proche qu’il a l’impression que c’était hier, ou peut-être avant-hier, il ne sait plus très bien. Un chercheur – première classe – comme sa voiture et sa villa misent à disposition par « Biotechnologic ». Il se berçait de l’illusion qu’il accomplissait quelque chose de super - intelligent. Il se croyait éternel, indestructible. Il n’a jamais songé qu’à l’échelle planétaire il n’était qu’un spermatozoïde se débattant dans un océan de matière.
Tout est allé tellement vite. La disparition des composants H201 des labos secrets de BioTechnologic, ainsi que des études génomiques et de ses applications. Etudes dont le but absolu consistait en la mise au point du sérum « BeautifulPeople », qui octroierait aux receveurs un état excisé de toute violence – un état obéissant – programmable à souhaits. Une prise unique suffirait pour une période de dix à douze mois. Le sérum était toujours au stade des essais thérapeutiques, mais laissait percevoir de belles perspectives. Le gouvernement était bien entendu très intéressé. La maîtrise des sujets – un contrôle total de l’individu – de sa descendance. Tout cela laissait augurer un nouvel ordre planétaire.
En matière de ressources dans les régions du globe géopolitiquement miséreuses, cela faisait des décennies que la demande dépassait l’offre. Mais aujourd’hui, le globe entier était touché. BeautifulPeople contribuera à réguler tout cela en présageant également de copieux bénéfices pour BioTechnologic. Jack était dans le coup !
Une programmation des naissances réduirait rapidement la population dans les régions critiques. Les effets du sérum pourraient être réversibles et évolutifs en fonction des expériences et des résultats obtenus. La surpopulation, à l’origine – on le voit souvent – des dégradations environnementales, de l’épuisement des richesses naturelles, des famines et des guerres serait ainsi contrôlée et maîtrisée. Les scientifiques et les grands stratèges politico - financiers, rattachés inévitablement aux classes dirigeantes furent unanimes sur ce point. Seulement, la question que tout le monde se posait était la suivante :
- Qui aurait accès à la chose, et qui aurait le pouvoir de décision ?
BeautifulPeople claironnaient-ils en cœur, rendra d’immenses services à la société dans son ensemble et donc à la planète toute entière. Les investisseurs étaient très emballés. Toute l’affaire était bien évidemment gardée dans le plus grand secret.

Cependant, des fuites se produirent et certains scientifiques de la « CorpMedic » premier concurrent mondial de BioTechnologic avec l’appui de ministres véreux et de financiers peu scrupuleux, parvinrent à dérober des molécules du H201, sans toutefois en connaître toutes les subtilités, le potentiel et les dangers !
Chez Biotechnologic, lorsque le virus s’attaqua à la racine du système, les capitaux investis par Jack et tous les autres se consumèrent comme un sorbet au soleil, il n’eut même pas le temps de se lécher les doigts. Jack, dépassé, ne vit rien venir, ne comprend toujours pas !
Les labos étaient pourtant protégés par les systèmes de surveillances les plus perfectionnés, un service d’ordre robotique parés aux virus mutants les plus fous, les plus imprévisibles. Les secrets gardés dans des galeries souterraines profondes de plusieurs centaines de mètres et construites en béton armé et en acier haute résistance. Apparemment, les enjeux étaient tels que les fauves affamés furent lâchés et l’appât du gain les rendit inconscients des risques qu’ils encourraient et qu’ils faisaient prendre à la planète.

La dispersion fulgurante du H201, génome basique créé de toute pièce pour la mise au point du sérum fit des ravages en quelques jours. Les mutations qui s’ensuivirent, imprévisibles, infernales. Le H201 mutait d’heures en heures, devenait H202…H203…BioTechnologic n’eut plus la maîtrise du monstre qu’elle avait créé.

De toute façon, où était la solution ? La société n’était qu’une sorte d’animal fabuleux devenu incontrôlable, faisant table rase de tout ce qui se présentait à sa gloutonnerie, ne laissant sur son passage qu’un paysage consumé. Elle n’apprenait jamais, mais répétait inlassablement et éternellement les mêmes erreurs, proposait un bonheur à court terme en échange d’un malheur à long terme, générait des cadavres et des immondices, bouffait imperturbablement chaque morceau de vie, aspirait chaque molécule d’oxygène, suçait chaque goutte de sang de la terre, pour fabriquer des bidules et des trucmuches très vite dépassés et démodés. Alors, hein ?
Alors, il prit la route, partit tout droit en direction du nord, parce que le nord, on lui a toujours dit qu’il ne fallait pas le perdre, et comme aujourd’hui il sait qu’il a tout perdu, il est parti en direction du nord. C’est con ! Mais voilà, il n’eut pas le choix.

Le vent devient violent, le ciel orangé menaçant. Jack se réfugie dans son 4x4. Une pluie subite déverse de grosses gouttes qui maculent le pare-brise comme des traces de maquillage imprimées sur la joue par des larmes brûlantes. Il secoue la tête, gêné par le manque d’oxygène et par le vent asphyxiant. Jack regarde le tableau de bord de sa voiture, l’indicateur de température a dépassé les cinquante degrés, le ciel est de feu, et la pluie chaude se transforme en brume au contact du sol, laissant s’échapper des fumerolles colorées de poussières sablonneuses.

Ses yeux se ferment… les souvenirs défilent.
…Il se revoit au siècle passé sur le continent européen. Il doit avoir quatre ou cinq ans. Il dort seul dans une petite chambre sous le toit de la maison. Pour y accéder, il faut passer par l’extérieur et grimper un grand escalier en bois. On arrive sur une galerie couverte où séjournent des chats. Grand-mère y suspend également son linge. L’hiver, les draps humides qui sont mis à sécher sous la galerie deviennent durs comme du carton. Alors, Jack se prend pour un boxeur et donne de grands coups de poing dans le linge gelé.
…La nuit, lorsque le vent souffle et siffle sous la toiture, Jack se glisse tout au fond de son lit n’osant plus bouger, et surtout, plus redescendre le grand escalier sombre.
… Marilou arriva avec son grand frère et ses parents pour passer l’été dans le village.
Ils séjournent dans une maison bleue avec de grandes fenêtres et un beau jardin. Devant la bâtisse siège une vieille fontaine taillée dans la pierre. Marilou doit avoir quinze ans, ses cheveux ont la couleur des blés, et ses yeux sont clairs comme le ciel d’été. Elle est belle comme la princesse d’un conte pour enfants, conte que lui raconte quelquefois grand-mère pour l’aider à s’endormir…

Jack joue souvent dans la fontaine devant la maison bleue. Parfois, Marilou vient jouer avec lui. Elle passe bientôt tous les jours le chercher pour aller se promener autour du village, cueillir des cerises dans les vergers, écouter les oiseaux… Ils partent à l’aventure, et lorsque ses jambes fatiguent, elle le prend sur son dos ou sur ses épaules.
Chaque début d’après-midi, il attend le moment où Marilou viendra. Il se dépêche de terminer les petits travaux que lui demande de faire grand-mère, pour surtout ne pas être en retard.
…Un jour, elle vient lui dire au revoir, elle doit partir. Jack ne sait pas ce que cela veut dire, il croit que Marilou sera toujours là… Le lendemain, ne la voyant pas, il va la chercher. La maison bleue n’a plus ses grandes fenêtres. Elles sont cachées derrières des volets en bois gris. Il revient pendant plusieurs jours attendre près de la fontaine, mais sans succès…

Une violente déflagration secoue la voiture ! Jack rouvre les yeux. Un vieux camion vient de percuter la station service ! Deux mecs blafards avec des têtes de cinglés affamés en sortent armés de pétoires gros calibres, de celles qui vous colle un type au mur sans qu’il ait eu le temps de dire « putain ! » Ils ferraillent à tout va, font place nette, dégomment toutes créatures encore vivantes dans le périmètre, pénètrent dans le shop, en ressortent aussitôt après avoir allumé la cervelle du tenancier et dévalisé trois babioles dans son échoppe. Jack pétrifié s’est laissé glisser sur le siège passager. Il sent un liquide chaud humidifier sa chemise. La douleur piquante devient brûlure insoutenable.
…Ses yeux se ferment à nouveau… Le ciel s’éclaircit, la pluie cesse. Il sait maintenant que son dernier voyage arrive. Il sent un air frais lui balayer le visage…
…L’hiver venu – dans le petit village – la neige abondante profite à Jack, comme à tous les enfants de son âge… Mais il se sent parfois un peu seul. Grand-mère lui a dit que Marilou reviendra peut-être l’été prochain. C’est quand l’été prochain ? Difficile à dire et à mesurer pour un enfant.
…A force de jouer dans la neige, il attrape une mauvaise grippe. Grand-mère a bien des remèdes de « grand-mère »…Un jour, alors qu’il a toujours de la fièvre et qu’il dort, une main douce le réveille en caressant sa joue et ses cheveux humides. Il reconnaît cette main et cette présence. Lorsqu’il ouvre ses yeux brûlants, il aperçoit la « fée Clochette »… Marilou est assise sur le bord du lit. Jack la regarde, un sourire éclaire son visage… Elle le prend dans ses bras et le serre si fort, qu’il entend son cœur battre à travers sa poitrine.
…Il voudrait que ce moment ne s’arrête jamais… Marilou et les siens sont venus passer quelques jours pour Noël dans la maison bleue aux grandes fenêtres…



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