L'homme va et vient devant la vitrine, marque de temps à autre un arrêt, se penche légèrement. Son regard curieux et interrogateur, scrute les étalages de matériel technologique coloré et lumineux, précieusement disposés derrière la vitre.
Sa tenue est impeccable, il porte une gabardine bleu marine soigneusement serrée à la taille, des gants en cuir noir, ainsi qu'un grand chapeau de feutre, cachant son visage, que l'on devine déterminé.
Après quelques minutes d'hésitation, il pousse la porte de verre ; entre dans l'échoppe, comme on entre en territoire ennemi, méfiant et stupéfait. Il retire son couvre-chef, et, d'un pas hésitant, s'approche doucement. Il parcourt ensuite l'allée centrale de la boutique, sur les côtés de laquelle, s'amoncellent un amalgame et un enchevêtrement circonstancié de câbles et autres fils, ressemblant à un grand plat de spaghetti, et reliant quantité d'appareillages électroniques, technologiquement configurés, au demeurant sophistiqués, auxquels sont greffés différents périphériques fixes ou mobiles, et, à proximité desquels, papillotent des écrans " plug-and-play " aux pixels scintillants.
Un jeune homme dandinant, sapé à la " Yo ", les knickerbookers sur des baskets volontairement détachées, une casquette blanche, recouvrant une autre gâpette de couleur rouge, aux visières asymétriques, s'approche de l'homme et lui dit :
- B'jour m'sieu ! Cè koi k'vou chèrché com bécane ? D't'façon on a lé meilleur ici, ya pa d'souci. Dailleur j'vé vou fèr z'yeuté lé nouvo modèl, atan!
L'homme, après avoir semble-t-il déchiffré les propos du jeune homme, redresse la tête, puis, l'air prompt et avenant, lui rétorque :
- Certes, l'utilisation de ce type d'appareil, singulièrement compliqué, nécessite un minimum de connaissances n'est-ce pas jeune homme ? Je rajouterais même que pour un maniement disons, idoine de cette chose, il conviendrait très certainement de faire appel à une personne fortement et bigrement qualifiée n'est-ce pas ?
J'en veux pour preuve les précieux conseils dont m'a fait part mon cher William. Oui, William n'est autre que mon petit-fils, n'est-ce pas ? Un garçon au demeurant charmant; jeune homme très studieux, qui apporte moult satisfactions à l'ensemble de la famille. Il est le fruit du premier mariage de ma fille, vous comprenez ?...Eh oui ! Je saisis fort bien votre étonnement jeune homme, mais il faut bien vivre avec son temps n'est-il pas ? Ha, ha, ha ! D'ailleurs, William, n'a de cesse de me le répéter n'est-ce pas !
Donc l'autre jour, alors que nous terminions le repas familial, Willy me dit :
-Tu sais grand-père, il faudrait bien que tu te mettes un peu à l'informatique ; toi qui envisage de remettre à jour les archives familiales, voire d'écrire tes mémoires. Et puis, avec ton arthrose aux poignets, il serait alors judicieux de balancer tout cela sur un PC.
- Oui un PC, c'est accommodant et bien pratique, n'est-ce pas jeune homme ? Puis il rajouta : " Tu verras, grand-père, c'est très facile, cela ressemble au piano ".
D'ailleurs, ma fille, m'a également fortement encouragé. Vous comprenez, elle travaille dans l'administration, alors cette chose que l'on appelle " ordinateur " n'a bien entendu plus de secret pour elle, n'est-ce pas ? Alors, après mûre réflexion, je me suis dit ! Edmond, mon vieux, cette fois, il faut t'y mettre ! Et sachez jeune homme, que je n'ai jamais reculé, quels que fussent les obstacles et les adversités rencontrés durant mon existence. D'ailleurs, j'envisage de m'inscrire au club des aînés géré par la mairie, qui, paraît-il donne occasionnellement des cours informatiques pour débutants de mon espèce. De ce fait, je compte bien dompter ce genre de machines ; dans un délai que l'on pourrait aisément qualifier de raisonnable.
Donc, jeune homme je vous écoute. Qu'avez-vous à me proposer comme appareillage ? Je vous prie !
- Ouais ok - Mè j'ché pa m'sieur - Z'avé enkor jamè touché d'pc d'vot vie - C'est tro for quoi - Atan j'vou montr koman q'cè easy...- j'veu dir facil quoi...
Le vieil homme, marque un temps d'hésitation, fronce ses grands sourcils gris en forme de brosse à dents, desserre sa cravate en faisant tournoyer son index dans l'encolure de sa chemise en soie blanche. Il regarde alors le jeune homme d'un air interloqué et quelque peu surpris. Reprenant son courage à deux mains, il sonne la charge.
- Dites- moi jeune homme, pourriez-vous un tant soit peu éclairer ma lanterne, vous seriez fort aimable. De plus, si vous pouviez m'expliquer avec un peu plus d'à propos la notice de ces engins, je vous en serais reconnaissant. Vous savez, je ne recherche pas quelque sophistication extravagante. J'envisage l'achat de ce tralala électronique comme vous dites, uniquement pour mes modestes élans littéraires, n'est-ce pas.
- Ok Man ! - J'peu vou fèr voir un modèl vachman cool pour s'qu'vou voulé fèr - vouala l'dernié mac - i léclate tro - il è tro puissan - vou vèré - pis il è tro top nan - Cè 1 toutan 1 - mp3 - jpg - avk la cam - il è tro bo!
Tendé - j'lalum - vèré i déchire - é il è tro mortel - 1024 ram - une kart grafik qui éclate a mor - un disk de 3 giga - il a la pèch - mèm kil a lantivirus - l'parfeu et tou -
Ok - cè vrè qan vèr - il est tro pa bo - mè on peu l'avouar an ot'couleur - il è tro for nan - j'parie qu'vou alé kiffer à donf !
Vous pouvé mèm - an 2 clic - surfer avec vo pote sur le net - é ça partou sur la planète...
- Très bien, très bien mon garçon, mais dites- moi, je ne suis pas vraiment certain d'avoir bien saisi vos ambages, votre explicitation me semble incongrue, voire inadéquate, si j'ose employer un terme plus approprié. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas vraiment la performance du dispositif automatique de cet instrument, mais plus simplement son utilisation quotidienne, vous comprenez ?
Arrive un éphèbe, à l'allure - jeune cadre dynamique - attaché-case - teint uv - sourire émail diamant. Il courbe l'échine devant le vieil homme, puis, tente de captiver son attention, et, d'éclairer sa conscience sur le maniement de la machine.
- Alors, cher monsieur, vous verrez, tout ceci n'est pas très compliqué.
Donc, pour commencer, une fois que vous êtes sur votre bureau, vous sélectionnez un programme dans la liste, voilà... Vous double-cliquez dessus, puis, après avoir ouvert une fenêtre vous ouvrez un dossier, puis un fichier, et vous pouvez démarrer votre travail. Bien entendu, par exemple, vous avez toute une série d'options et de menus déroulants pour configurer votre document; ou pour sélectionner une mise en page, vous comprenez ? Si vous vous trompez, vous pouvez envoyer votre fichier dans la corbeille qui se trouve sur votre bureau. Mais attention, si vous videz votre corbeille, tout est perdu. Faites également attention aux sauvegardes, très important les sauvegardes, vous saisissez ? Très bien !
Pour la messagerie, vous verrez, c'est assez simple. Lorsque vous recevez du courrier, il vous suffit alors d'aller ouvrir votre boîte aux lettres, et voilà, le tour est joué... Faites toutefois très attention ! Si vous recevez un courrier d'une personne ne figurant pas sur votre carnet d'adresses, méfiez-vous, il peut être infecté ! Donc, ne déconnectez jamais votre antivirus, c'est plus prudent. Certains virus attaquent directement le cœur de votre système ; votre carte mère peut également être détruite ! Alors, vous serez obligé de reformater votre disque, vous comprenez ?
- Fort bien ! Fort bien ! Finalement, toutes ces manipulations me semblent tout de même complexes et délicates, n'est-ce pas ? Mais dites moi mon brave, et pour arrêter cet engin, comment procède-t-on ?
- Alors là ! Mon cher Monsieur, pour arrêter, c'est enfantin ! Voyez ? Vous cliquez sur démarrer...
- Ah ! Bien, en effet, je crois que j'ai saisi...
Mais vous savez, tout bien considéré, j'apprécierais de garder encore un peu mon bureau ; vous comprenez, j'y suis attaché, il a appartenu à mon grand-père. Et puis, ma boîte aux lettres me convient également très bien. Quant au courrier, vous savez, à mon âge, on espère plus grand-chose, d'ailleurs, à part des factures... Et pour vous tranquilliser, mon médecin est un grand ami ; alors je suis entre de bonnes mains, n'est-ce pas ? Par contre, mon brave, pourriez-vous m'indiquer où pourrais-je trouver une papeterie je vous prie !...