La libre littérature française d'Amérique



Daniel HUGUELET



Confidence




La ruelle est étroite et mal éclairée. Un lampadaire fatigué illumine péniblement le trottoir détrempé. Quelques lueurs élancées, hasardeuses, plaquées sur de hautes façades, confèrent à l'endroit une atmosphère étrange. Il est vingt-deux heures, Antoine marche d'un pas pressé, tête baissée, camouflé sous un chapeau cloche en toile, vissé jusqu'au dessus des sourcils. Il porte un blouson de cuir râpé, et chose curieuse, des lunettes noires stylisées que l'on revêt de coutume lorsqu'on va s'écarquiller les maxillaires et se ventiler les chromosomes dans différents sous-sols clandestins, luminescents, distillant en boucle des riffs nerveux et mélodieux, grattés sur des manches de Stratocaster par d'habilles guitaristes acidulés.

Une pluie lourde et tiède mitraille en tous sens, irritant profondément Antoine Barnabé. Les mains dans les poches de son jeans usé, il serre les dents et fonce droit devant lui.
L'entrebâillement d'une porte laisse percevoir quelques bribes pianistiques dominées par une voix de contralto d'une douceur engageante. Il essuie poliment ses pieds sur le seuil, entre, prend place devant le bar, sur un siège tournant en simili cuir rouge. Derrière le zinc, se dresse un solide gaillard, l'œil noir, le crâne lisse et un peu cabossé, avec deux bras disproportionnés recouverts de motifs disparates et bigarrés gravés à l'encre de chine multicolore. A priori, pas vraiment le genre de type qu'on sort le dimanche après-midi au jardin public, mais plutôt le hardi un peu graveleux qu'on aime bien avoir à ses côtés pour déménager le piano, impressionner ses amis, ou pour remettre un peu d'ordre dans le voisinage. Le bonhomme impose le respect, respire le vécu, plus rien ne semble en mesure de l'impressionner, de l'émouvoir. On devine qu'il est là presque par hasard, en équilibre sur un fil, prêt, sur un coup de tête, à reprendre la route vers de nouveaux horizons. Son visage, mais surtout ses yeux, sont un grand livre, dans lequel se lisent les continents et les océans, son passeport se déchiffre au travers de ses tatouages colorés.

D'un coup d'index habile, Antoine Barnabé relève son bob au-dessus du front, dépose ses lunettes futiles sur le bar, et, essuie son visage ruisselant d'un revers de la manche. Il pousse un gros soupir, sirote un whisky doublé d'une mousse blonde artisanale. Scrutant les alentours, il aperçoit le pianiste, rebondi sur son siège, accompagné par une grande colombe décolorée, gratifiée d'une voix profonde et sensuelle, roucoulant " Summertime " d'Ella Fitzgerald.

Plus à droite, un petit homme vautré sur un coin de table, l'air affable et pathétique, se cache derrière une moustache trop grande pour lui, ses yeux vitreux trahissent une consommation abusive de produits alcoolisés. Apparemment, la vie ne lui a pas ouvert ses grands bras, ni rendu le sourire depuis une éternité. Son territoire a du se limiter au quartier qui l'a vu naître, comme lequel d'ailleurs, il porte les couleurs grises et tristes. L'alliance épaisse en or jaune, enfoncée dans sa chair, parait être son dernier trésor, sa dernière illusion. Le lourd fardeau de la solitude fragilise ses épaules ramollies et semble le dévorer jusqu'au plus profond de son être. Il attend peut-être le retour peu probable d'un fils, ou d'un ami, qu'il a connu jadis dans sa tendre enfance et avec lequel il a accompli mille vaillances, mille farces de gosses, au travers du quartier, de leur quartier.

Antoine réfléchit, repense un instant à son journal, son manuscrit, son histoire, essaie de capter une ambiance, une idée...
Le départ est toujours laborieux, calamiteux, tu écrèmes les premiers mots, les plus légers, les plus simples, et tu les poses là, bien au chaud sur la blancheur vierge de la feuille. T'as alors l'impression d'être aspiré par un tourbillon qui t'emporte tout là- haut. Du coup, tu fais pas gaffe aux trous d'air, alors tu dévisses et tu t'écorches la boîte encéphalique sur l'extrémité du tarmac. Mais tu te relèves, tu te rassembles un peu, tu reconstruis l'édifice.
Il ne suffit pas d'y aller à tire-larigot, et puis allez hop, c'est fait ! Non, c'est autre chose, quelque chose que l'on trouve peut-être chez les anges, ou alors dans les failles insondables de la matière. En fait, tu t'interroges. As-tu l'envergure pour supporter tous ces doutes, toutes ces épreuves ? Es-tu assez fou pour croire que la trajectoire des vents est maîtrisable, que la route est toute tracée, que l'ivresse te guidera là ou il te plaira ? Combien de temps durera l'envolée ? Combien de méandres tortueux te perdront dans leurs supplices ? Combien d'obstacles infranchissables faudra-t-il dynamiter ?

Tu ressasses encore et toujours les particules, quêtes perpétuellement la formule, celle qui te dira tout, qui ouvrira la crypte, qui écumera tes doutes, et distillera tes peurs. Tu pioches dans les roulis océaniques sans fin, peuplés de sirènes et de créatures aux dents pointues. Ombres et lumières fusent et fuient dans un lointain au retour incertain.
Un millier de questions agitent sans cesse ton esprit. La nuit, le jour, le jour, la nuit. Combien de malentendus, combien d'énigmes sans réponse égarées dans la poussière des grandes profondeurs ? Tirades, lexies, combien faut-il en user, en remuer, en essayer, en déposer ?...
Peut-être mille, certainement plus ! Empoignant le problème à la gorge, tu secoues bien fort, espérant qu'il crachera à tes pieds quelques esquisses, quelques brouillons.
Alors, tu te poses non pas la grande question, mais les questions ! Si possible à réponses multiples, celles où il y a déjà des petites cases à cocher. D'ailleurs, trouveras-tu seulement un jour une réponse, qui tombera là, devant toi, une belle réponse toute rondelette, bien chaude et qui sentira bon.

Puis soudain, sans trop savoir pourquoi et par quel miracle, tout s'éclaircit, tout devient plus net, les cellules se mettent en ébullition, alors tu engages la première, puis la seconde et ça roule tout seul. Bon sang, que ce fut laborieux !
C'est aussi ça le bonheur ! Attention quand même à la surchauffe, ménage ta monture. Si tu fonces comme un dératé dans tous les sens, tu risques de finir sur le toit et, alors, retour en haut de la page.

Tous ces babillages ne sont que des broutilles sans prétention, mais on s'en fiche ! Les mots, ce n'est peut-être qu'une affaire de goût, c'est comme les confitures, il y a ceux qui préfèrent les sucrées, d'autres, celles avec un peu plus d'amertume. Et alors !
Finalement quelle importance ? Alors ne gâchons pas cet instantané par des verbiages sans intérêt.

L'inspiration c'est comme l'amour, c'est plein de petites choses, anodines, presque invisibles, douces, qui flottent autour de vous, et, si vous ouvrez bien les yeux, vous pourrez les apercevoir. Parfois même, si vous êtes patient, les cueillir ou les attraper, alors elles viendront près de votre oreille vous susurrer des hymnes à la vie, des mélodies amoureuses.
Après ces quelques instants d'allégresse et de béatitude, il est alors possible de laisser l'imagination foisonner toute seule, comme une grande.
Peut-être est-ce le charme de la voix lascive, la virtuosité du pianiste, la présence du grand costaud derrière son comptoir, ou le désarroi du petit homme seul, peut-être est-ce l'amalgame de tous ces éléments qui, rassemblés dans cette atmosphère, dans cette ambiance, à cet instant précis, donnèrent l'impulsion nécessaire à cette histoire ?

La pluie a cessé, Antoine referme son carnet, quitte le bar, redescend la rue. Arrivé chez lui, il entre doucement dans l'appartement. Camille est déjà couchée, elle est allongée sur le lit de leur chambre, Camille, lumineuse comme un soir de pleine lune, dort paisiblement. Elle émet juste un petit bruit discret en respirant. Antoine se glisse silencieusement dans le lit, pose sa tête près d'elle. Il a du mal à trouver le sommeil, alors il la regarde dormir, tendrement, songeant à de nouvelles chroniques, de nouveaux opuscules.



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