J'ai fait la connaissance, il y a quelques mois déjà, d'une charmante personne, Natacha, vivant en Russie. Elle a d'ailleurs laissé un petit mot sur le livre d'or de Caloucaera.
Elle est passionnée d'écriture et vient de terminer son premier roman. Il est écrit en russe, bien entendu. De plus, elle est "amoureuse" de la langue française, langue qu'elle maîtrise très bien et qu'elle a étudiée lors d'un séjour en France, il y a une dizaine d'années.
De fils en aiguilles, nous avons échangé diverses opinions sur la vie en général, sur l'écriture, sur nos régions respectives, etc...
Nos personnalités ainsi que nos styles se ressemblent passablement, et donc, presque naturellement à force d'échanges, nous avons fini par élaborer, en duo, le texte que voilà :
Daniel
Une heure de la vie d'une chercheuse d'or
Le vent fouettait si violemment, qu'une banderole suspendue au-dessus de la route s'est détachée, et est venue s'enrouler autour d'un poteau d'éclairage, comme une nappe lavée toute plissée et oubliée sur une corde fléchie.
" ...Que le haut-parleur de l'arrêt de bus dégringole... " - a pensé Sacha !
La " publicité " qu'on diffusait par ce machin lui donnait chaque fois des nausées et la faisait grimacer, tant les annonces criardes manquaient lamentablement de génie créatif.
- Au magasin " Eléphanteau bleu " vous trouverez tout ce qu'il faut pour satisfaire vos rêves les plus fous !
" Qu'est-ce qui les fait croire que je rêve d'un éléphanteau... ? "
Le haut-parleur enchaîna :
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est voir son cœur saigner pour la Russie !
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est aimer la Russie de toute son âme !
- Qu'est-ce que c'est que d'être patriote de la Russie ? - C'est travailler pour la Russie sans relâche !
Le bus arrive enfin, Sacha grimpe les deux marches métalliques, puis s'installe à l'arrière du véhicule. De grosses gouttes humides tracent des chemins hasardeux sur la vitre épaisse, qu'elle s'empresse de balayer d'un revers de la main. Sacha regarde, sans vraiment les voir, les badauds zigzaguant tête baissée sous les coups de boutoir du vent, qui ne relâche pas son emprise sur la ville. Les voitures, voguant sur l'asphalte ruisselante projettent de grandes gerbes d'eau qui viennent s'échouer contre la carcasse de l'autobus.
Son regard est soudain attiré par une affiche grand format, épinglée sur un mur proche de la Cathédrale "Saint Nikolas", tout de blanc vêtue, sise au beau milieu d'un vaste quartier d'immeubles résidentiels.
Sur un fond tricolore, on a tout bêtement disposé trois photos de type passeport. Deux mecs mafflus, les oreilles symétriques, les pommettes rondes, la mèche brillante, le menton retroussé ; et une femme pas moins mafflue mais blondasse. Ceux qui : " De toute leur âme, et sans relâche... " Le tout était titré : - Patriotes de la Russie.
" Alors la Russie n'en a que trois... ? "
Une période de propagande électorale, c'est à chaque fois une époque très spéciale dans la vie du peuple russe - comme une crise saisonnière de schizophrénie.
Le processeur bourdonne doucement. La souris se cramponne docilement aux lignes choisies. L'indicateur des pages change le 2 pour le 3, le 4 pour le 5. Le tableau grandit en ajoutant des cases en haut, en bas, au milieu. Par devoir professionnel Sacha fouille des tas d'infos sur le Net, pour en sortir ce qui lui semble être digne d'être inscrit dans les pages d'une revue historique, publiée sur le site local pour lequel elle travaille.
L'image de la région préférerait être faite de nouvelles qui flattent les ambitions provinciales : " Ce bled n'est pas autant perdu que vous le croyez ! Ici, vous savez, on est encore : Oh là là ! ". Il faut dire qu'ici, aujourd'hui comme par le passé, il reste vraiment pas mal de choses qui méritent de la reconnaissance, du respect et de la gratitude - en plus des Oh là là... !
Actuellement, Sacha rédige des chroniques et des récits puisés dans les fondements de l'histoire de son pays.
C'est cette partie du calendrier, qui lui fit passer de longues heures aux Archives de la ville - au milieu des livres aux pages jaunies et aux reliures usées - au cœur des manuscrits, qui, lorsqu'on les ouvre, diffusent les parfums du temps et de l'histoire.
Là, dans chaque ligne respire la Russie qui n'existe plus, qui est morte depuis 1917. Cela faisait tout de suite réapparaître un mélange de tendresse douloureuse et de cafard noir qui serrait et piquait le cœur de Sacha. " La Grande Russie, elle serait comment, si...? "
"...L'Impératrice Anna Ioanovna remerciait les habitants de la ville d'Orenbourg d'être restés fidèles à la Tsarine à l'époque ténébreuse de la révolte Pougatchiov... "
" ...Le Tsarévitch, futur Empereur et Souverain Alexandre II de passage dans la région, visita la ville d'Orenbourg... "
Les archives toutes récentes, elles aussi réveillaient parfois la fierté de cette ville provinciale et modeste, plantée au confluent de l'Oural et de l'Or - mais riche malgré tout en noms et en événements vraiment remarquables. Sacha, relevait, transcrivait des annonces, des chroniques sur l'or et l'argent des victoires sportives - des nouvelles sur les arrivées de Rostropovitch, de Maurice Druon...
Parfois, aux détours des pages cliquées sur divers sites d'information régionale, l'actualité s'étalait là, comme une masse visqueuse collée sur son moniteur. Elle apparaissait, irrémédiablement, bien en évidence sous les yeux assombris et révoltés de Sacha.
"...Nuages gonflés de substances polluantes, moches, et qui sentent mauvais, assidûment suspendus sur la région... "
" ... Des gamins volent des trappes de canalisation et des plaques en bronze dans les cimetières... "
" ...Coupures d'eau... "
" ...Une vieille dame est arrêtée pour trafic d'héroïne... "
" ... Au dispensaire pour les orphelins et les enfants sans domicile fixe, on économise sur l'anesthésie et sur les pansements... "
" ...Coupure d'électricité... "
"...Les exploitants locaux des ressources naturelles de gaz et de pétrole, affichent des bénéfices colossaux... "
Sacha, penchée sur son écran, les jambes croisées, la frimousse appuyée dans la paume de sa main, pousse un gros soupir...
En jetant sans cesse des regards en bas, au coin du moniteur, elle vit enfin passer les soixante minutes dues et déterminées par elle-même. C'était le plafond fixé pour ce travail de forçat. Alors, soulagée, elle a fermé le fichier, nettoyé les pattes de sa souris, passé un coup de chiffon sur l'imprimante, l'ordinateur, la table - puis s'est servie une tasse de thé bien chaud à la framboise.
Sacha a ouvert le dernier message d'Antoine. C'était son unique connaissance virtuelle, mais pas à l'aveugle. Ses récits trouvés sur Internet étaient tellement sympathiques, qu'elle a voulu dire cela personnellement à Antoine, et l'a trouvé par l'intermédiaire du site où il publiait ses écrits.
Le message n'était pas encore ouvert, c'était son dessert bien mérité après ces soixante minutes.
" ...Si tu connais un peu la France, tu peux facilement imaginer la Suisse, c'est presque pareil. C'est un joli pays, vallonné et montagneux, avec des lacs et de petits villages pittoresques. Tu as raison, ça ressemble peut-être à une sorte de paradis. C'est ce que bien des gens de part le monde imaginent, ou, pour orner le tableau, je pourrais dire que ça ressemble au village des Gaulois dans les " Aventures d'Astérix " - cerné de toute part par la grande Europe, mais, qui résiste encore et toujours à l'envahisseur !?!"
Sacha, pensive relève la tête, ses yeux fixent l'horizon qu'elle aperçoit au loin par-dessus le rebord de la fenêtre. Il est déjà vingt-deux heures. La nuit est tombée sur la ville fatiguée et somnolente.
" ...Une preuve de plus que le paradis ça existe. Là-bas, on ne vole pas les trappes des canalisations, ni les plaques en bronze dans les cimetières. Là-bas, " les vieilles " cultivent des buissons luxuriants de roses parfumées, et font des confitures aux oranges. Elles ne plantent pas des pavots pour fabriquer de la drogue. Là-bas, il n'y a pas d'orphelinat, parce que les bébés ne sont pas mis au monde à côté d'une déchetterie, mais dans des chambres d'une blancheur de neige, dont les fenêtres donnent sur les sommets bleus et ensoleillés des montagnes...Qu'est-ce que je voudrais croire que la Russie, elle aussi deviendra un jour le " paradis ", et pas la voie de " la purification spirituelle " pour ces malchanceux dont le chemin du Paradis passe par l'épreuve de la Grande Russie... "
Un bruit de quelque chose en verre, jeté et cassé, a retenti sur le toit du magasin situé en contrebas de l'appartement de Sacha : " tzing ! "
" ...Si ce " tzing " eût été fracassant, il s'agirait probablement d'une bouteille. Donc, ce n'était qu'une fiole, vidée d'une petite dose de cocktail " pharmacologique ", et tombée de nulle part. ... " J'ai les yeux fatigués... "
Sacha, un plaid épais posé sur les épaules sortit sur le balcon. Le vent, fatigué d'être violent s'est calmé. Mais son balai fou a apporté - juste sous ses fenêtres - tout ce qui était parsemé un peu partout sur le toit : boîtes carrées en plastique avec des restes de petite salade, paquets en carton, journaux froissés, bouteilles de bière, emballages de serviettes hygiéniques, mégots mouillés... Cette composition de l'art abstrait moderne était couronnée par un tract, qu'une bourrasque avait cloué contre l'armature du balcon. Sous les gifles du vent affaibli, il se tournait avec prévenance, laissant apparaître un titre bien réglé : " Mandat ", et sur son verso, on pouvait lire " Mon programme politique ". Ça commençait par une thèse purement russe, éternellement russe, désespérément russe : " Au Grand Peuple - Le Grand Avenir ! ".
* * *
Le soleil réchauffe quelque peu l'ambiance printanière. Le vent du Nord soulève des nuages de molécules, qui, s'en viennent habiller la région d'un film de poussières jaunes - particules vitales au renouvellement des espèces végétales. Phénomène habituel et saisonnier, inscrit irrémédiablement dans les cycles du temps.
Il est dix-huit heures, Antoine traverse la petite ville fortifiée.
" Celle-là surgit dans l'histoire régionale à la fin du premier millénaire. Ayant appartenue aux Comtes d'Alsace, puis envahie par les Bourguignons avant d'être rétrocédée à l'Evêque de Bâle, et enfin, cédée à la Suisse en 1815 à la fin du règne napoléonien ". Petite ville, sur les hauts de laquelle domine une tour cylindrique aux apparences protectrices. Imperturbable, elle se dresse fièrement au-dessus des esprits et des hommes. Elle est chemisée d'une carapace faite de pierres savamment assemblées, et surmontée d'une coiffe pointue recouverte de petites tuiles rouges en forme de langue de chat.
La Tour Réfouss, avec ses hourds et ses meurtrières fermées par des membranes de Plexiglas, a encore en mémoire nombres de drames et de vies humaines venus s'échouer à ses pieds au cours des siècles.
Antoine observe le donjon, et, semble percevoir les cris de douleur, de souffrance laissés par les guerriers conquérants, et autres envahisseurs au pied de la citadelle. Peut-être même, ceux plus contemporains inscrits dans la pierre de l'édifice par quelques âmes perdues, dévorées par la solitude, asphyxiées par les rythmes de vie féroces imposés par un monde paradoxal : généreux, ouvert, communicatif, et en même temps tellement artificiel, individualiste, cruel et sans pitié...
Les gens sont souriants et d'humeur guillerette en cette fin d'après-midi. Les avenues ont-elles aussi revêtu leurs tenues légères et colorées. Les carrosseries pimpantes et ronflantes sillonnent les rues, immuablement balayées et fraîchement lavées de la petite citée. Les arbres arborent la coupe " printanière ". Le tout, savamment aligné au cordeau tout bien comme il faut. Tout semble sous contrôle, calme et paisible ...
Antoine arrive chez lui un peu abîmé après une longue journée de travail. Il s'étire amplement, imitant le chat ronronnant qui vient s'emberlificoter entre ses jambes. Saisissant la télécommande du téléviseur, il zappe rapidement les chaînes sur le réseau. L'actualité s'étale sur le petit écran, navrante, prolixe, presque ridicule.
"...Les autorités ont décidé de créer un groupe d'étude chargé d'analyser les influences comportementales des citoyens vivant en situation conflictuelle avec leurs semblables - une sous-commission interdépendante, mais rattachée aux services de l'état sera également mise sur pied pour mener une analyse transactionnelle neutre sur le sujet en question - le tout sera coordonné par un groupe d'experts juridiques représentatifs des courants politiques actuellement au pouvoir. On se dit très optimiste dans les milieux concernés - les premiers résultats de l'étude sont attendus pour le deuxième semestre 2012... "
"...Pour des raisons de sécurité, il sera prochainement interdit de se promener dans les bois, dès que les rafales de vent dépasseront un seuil limite. Celui-ci reste encore à déterminer, car au stade actuel des études, les avis des nombreux experts divergent encore quelque peu sur la question... "
" ...Stupeur ! On a constaté que des ouvriers des pays de l'Est travaillaient sur les chantiers des transversales ferroviaires pour un salaire de misère, et vivaient dans des conditions abominables... "
" ... Deux chercheurs des laboratoires universitaires ont découvert que les bouses de vache généraient un gaz nocif, qui s'attaquerait à la couche d'ozone. Les autorités lancent un cri d'alarme... "
Le paradis a perdu la raison et la juste mesure des choses, on nage en pleine paranoïa compulsive et collective ", songe-t-il.
Antoine, dubitatif, appuie sur le petit bouton rouge et sort prendre l'air dans le jardin. Jardin sur lequel flotte un bruit lancinant de tondeuses à gazon et de débroussailleuses électriques - rituel inaltérable sévissant à chaque apparition solaire ou presque.
Il observe au loin l'horizon qui se détache sur la plaine. Pensif, il se remémore les récits de Sacha. Elle est arrivée un beau jour dans sa boîte de messagerie, une agréable surprise, mais pas due au hasard. Sacha est tombée sur quelques textes d'Antoine publiés sur le net...
" J'ai les yeux fatigués... "
" Finalement, peut-être bien que le Paradis n'existe pas. Peut-être qu'il nous suffit de l'imaginer. Voilà la clé du mystère, le Paradis n'est pas palpable, il n'est pas visible. Le Paradis naît dans notre imaginaire, il suffit probablement de fermer les yeux, et de laisser courir les mots et les images, ainsi, sans doute, pourra-t-on le sentir, l'apercevoir.
Peut-être que le Paradis, c'est cela, tout simplement... !"