La libre littérature française d'Amérique       Le site de Daniel = http://demonfauteuil.caloucaera.org/




UNE NUIT POUR TOUTE UNE VIE

Daniel HALY



" Faites-moi naître à 60 ans et mourir enfant : une existence à l'envers. Je vivrais ma vie, au début, avec plus de sagesse, sachant que je vais vers l'innocence et les rires de gamine "
Marianne Denicourt - actrice.




Acte I.



On ne naît pas tétraplégique. On le devient. Je suis devenu tétraplégique le dimanche 22 mars 1970 entre 23 heures 20 minutes 00 seconde et 23 heures 20 minutes et 2 ou trois secondes. J'avais dix-neuf ans et cinq mois. À 23 heures 20 minutes 00 seconde, j'étais un mec droit et debout. À partir de 23 heures 20 minutes et 4 secondes, j'étais devenu un mec cassé, couché, totalement paralysé. En moins de trois secondes, la quatrième et la cinquième vertèbres cervicales étaient réduites à l'état pitoyable de miettes. La moelle épinière devenait une sorte de minestrone juteux, composé d'esquilles d'os et de sang ; plus quelques filets blancs des nerfs rachidiens arrachés, sectionnés, coupés nets.
Entre cette date du 22 mars 1970 et la date de ce jour, des années d'épreuves diverses. Des combats fous, gagnés cependant haut la main, et des échecs lamentables. Des humiliations, des amertumes obscures et une grande panoplie de petits bonheurs. Il y eut aussi des plaies purulentes qui ne guérirent jamais et des chagrins à vomir toutes les larmes de mon corps - et même davantage. Et puis survint l'événement inoubliable et fabuleux de cette fameuse nuit...



Je m'étais éveillé brusquement, comme si un facétieux coup de tonnerre avait éclaté dans mes tympans. Dans ma chambre-studio, il faisait assez frais, mais moi, curieusement, j'étais envahi d'une chaleur incroyable. Une grosse chaleur qui surgissait de l'intérieur même de mon corps nu. Cette vague de chaleur, tout à fait anormale, gagnait et envahissait la plus petite parcelle de mon corps couché sur le ventre. À présent, j'étais totalement conscient, lucide et éveillé comme en plein jour. Il faisait complètement noir dans la pièce et je ne voyais qu'une seule et unique chose : l'heure qu'indiquait mon réveil digital. Il était 6 heures du matin. Depuis mon brusque réveil, une minute à peine venait de s'écouler. Une simple minute. Une minute qui était, ni quelconque, ni sans conséquence toutefois. En l'espace de soixante secondes j'avais compris immédiatement " que cela se passait réellement ". Je n'affabulais pas. Je n'inventais rien de rien. Les faits établis parlaient d'eux-mêmes.
Un tram passa dans la rue. Il devait geler car les rails produisaient un son mat et dur. Une espèce de bruit sinistre et glacé. Pour ma part, j'avais de plus en plus chaud...

Cette coulée de chaleur ressemblait à de la lave en fusion. Elle irriguait avec vigueur mes bras accolés le long de mon corps. Elle nourrissait d'un feu constant et ruisselant mes jambes allongées. Cette flambée faisait battre mes tempes et ma tête semblait s'être métamorphosée en un percutant et violent tambour de sang. Quant à mon cœur, il cognait encore plus rondement qu'à l'accoutumée. Ma joue droite - à l'instar des autres nuits - était posée sur la taie d'oreiller. En temps normal, cette joue droite j'arrivais à la soulever de dix centimètres au-dessus de la taie. Pas plus. Pas moins. C'était peu de chose, mais c'était néanmoins suffisant pour voir l'heure qu'indiquaient les chiffres verts du réveil digital. Or, je venais de soulever ma joue de vingt centimètres. Sans effort. Naturellement. Cela tenait de l'exploit, ma foi ! Depuis la terrible et inacceptable brisure de mes vertèbres cervicales, depuis que j'étais " L'Homme Couché ", jamais je n'étais arrivé à effectuer ce petit mouvement en plus. Cet infime déplacement supplémentaire. Ici, en un peu moins d'une minute, en cette nuit noire de plein hiver, j'étais parvenu à soulever ma joue et même ma tête sans le moindre effort ! À cet instant-là, contre toute logique, j'avais su d'instinct que j'allais redevenir un mec droit et debout... N'étant pas tout à fait pauvre d'esprit, je savais que j'étais en train de passer dans une autre dimension. Suivez le guide...



Acte II.



Dans son sillage, cette vague de chaleur apportait avec elle un assortiment d'éléments primordiaux. Dans l'ensemble de mon corps paralysé, elle insufflait une nouvelle fois les rouages secrets et les mécanismes compliqués qui permettent de VIVRE.
Depuis l'éclatement soudain de mes cervicales, mon corps n'avait quasiment plus de sensibilité. Hormis la tête, les bras, et la moitié supérieure du torse, ma charpente d'homme était devenue insensible. Insensible aux douleurs physiques. Insensible aussi aux doux et tendres plaisirs charnels. Ce corps était bêtement pétrifié et inerte à quatre-vingt pour cent. Il ne savait donc, ni marcher, ni faire l'amour. Ni jouir, ni faire jouir. Ni uriner normalement. Ni aller à la selle comme tout un chacun. Ce corps absurde était le mien depuis un banal accident de voiture. Ce corps, cependant, se transformait " sous mes yeux ! " Comme un serpent perd sa peau avant d'en retrouver une autre, une neuve ; moi aussi je renouvelais ma peau. Je me refaisais une nouvelle vie ! J'étais la Vie !...



Mon corps avait à présent recouvré toute sa sensibilité d'antan... Des fourmillements délicieux, forts, surprenants et multiples envahissaient l'ensemble de ma carcasse... Je sentais mes tétons se durcir dans l'air frais de ma chambre-studio... Je sentais mes doigts qui se pliaient puis qui se dépliaient les uns après les autres - et je parvenais à fermer mes mains qui ressemblaient comme deux gouttes d'eau aux poings d'acier de Mohamed Ali ! Mes jambes tremblaient doucement... Mes hanches n'étaient plus à plat sur le drap bleu du lit - et, dans ce mouvement de lévitation, de décollement du bassin libéré de chaînes invisibles, mon pubis avait un instant effleuré le drap. Les ongles - cependant courts - de mes dix orteils faisaient à leur tour crisser ce même drap qui se transformait en un magnifique témoin complètement sidéré de ce qu'il voyait - mettez-vous un instant à sa place ! Des bataillons d'acariens restaient muets de ces changements notoires. Oui, bruissements imperceptibles... Bruissements de mille et un signes, signifiant bien une certaine et incontestable renaissance... Serait-ce la reconquête du temps et du terrain perdu ? Comme un entomologiste méticuleux, j'étudiais avec un calme tout relatif les changements progressifs qui s'opéraient " en moi et ailleurs " : mon sexe, par exemple, se gonflait de sang et ce gonflement ne me stupéfiaient pas plus que le reste de mes autres transformations. Tout ceci était conforme et dans l'ordre des choses, puisque j'étais entré dans le cercle concentrique et magistral de l 'AUTRE DIMENSION.

Sur ces entrefaites, j'avais maintenant redressé mon buste en prenant appuis sur mes mains. Je m'asseyais ensuite - avec lenteur, avec jubilation - sur mes talons joints... Et puis j'effectuais un geste d'une très rare banalité et ce geste d'une rare banalité consistait à allumer ma lampe de chevet et, à la suite de cela, je ressentais une impression inédite ; une impression incroyablement désarmante et euphorique : mon torse et mon ventre semblaient captés puis emmagasinés la lumière diffusée par la lampe de chevet... Je regardais alors mes mains qui montaient vers mon visage et qui prenaient mes deux joues dans leurs paumes... Quel bonheur, quelle satisfaction !...

Ce fut à cet instant précis qu'elle apparut face à moi. Elle était aussi nue et belle que j'étais nu et laid - et franchement très stupide avec mes mains en conques sur mes joues... Oui, j'étais stupide... Mais, avant tout, j'étais cent fois plus heureux que l'ami Ulysse retrouvant sa grande copine Pénélope après près de dix-huit années de séparation !

De fines larmes coulaient sur mon visage... J'étais ému et attendri... Bouleversé comme si j'avais vu Dieu le Père en personne... Les larmes glissaient entre mes doigts toujours en conque sur mes joues. Et pendant que je pleurais et pleurais, elle me souriait de ce sourire tendre et ensoleillé que je croyais perdu et mort à jamais - et tout autour de moi - de nous - il me semblait entendre chanter des anges et des séraphins par dizaines...

Cela dit, ce n'était pas la Vierge. Ni un ectoplasme. Ni une extraterrestre qui me regardait de la sorte. C'était " ELLE ". C'était Paule. C'était tout simplement la jeune femme que j'avais aimée - que j'aimais toujours ! - dans ma lointaine jeunesse. Une jeune femme morte depuis plus de trente ans et qui, en cette fameuse nuit noire, paraissait face à moi dans la même et authentique nudité, comme l'après-midi lumineuse où, dans ma petite chambre d'adolescent, nous avions fait l'amour pour la première fois. Mais tandis que je me remémorais ceci, Paule avait pris mes mains vivantes entre ses mains vivantes. Et, aussitôt, je m'étais retrouvé debout. Droit ! Levé ! Mes deux pieds nus face à ses deux pieds nus sur l'azur bleu pervenche du tapis de ma chambre-studio. Lorsqu'elle colla son ventre plat contre le mien, je compris, alors, que je ne serais plus jamais un " mec couché ". En cette fameuse nuit noire qui était la nuit de Noël de cette année-là, j'avais aussi compris un autre message, un autre signe muet et cependant tout à fait partant : j'allais " JOINDRE " la vie à la mort, pour revivre indéfiniment dans l'amour d'un tendre et merveilleux AILLEURS !

Un tram repassa dans la rue. Les rails gémirent sous la morsure du gel. En moi sourdait une pleine chaleur sensuelle qui était semblable à du miel frais qui coule et fond sur le bout de la langue...



"La mort n'est pas une chose sérieuse ; la douleur, oui ".
André Malraux. L'Espoir.



Acte III.



On ne naît pas à la vie. On redevient la vie. Je suis redevenu vivant au cours de cette inoubliable nuit du 25 décembre... Cela se passa exactement au moment précis où Paule s'écria : " Dany, mon amour, nous jouissons ensemble ! ". D'un orgasme commun, vif, long et plus parlant que n'importe quelle phrase jamais écrite depuis que l'homme sait écrire, depuis que l'homme est apparu sur cette grande et très bizarre planète bleue, d'un orgasme qui fit tressaillir toutes les parcelles intimes de Paule et de moi-même, nous avions quitté pour toujours ma sympathique et agréable chambre-studio... Lorsque ma mère vint à l'heure habituelle pour me réveiller, elle constata que mon lit était vide hormis quelque chose qui ressemblait à une fine, à une très fine combinaison translucide qui reposait sur le dossier d'une chaise : il s'agissait d'une peau, d'une enveloppe, d'une espèce de cocon qui avait contenu ce qu'il faut bien appeler mon corps de handicapé...

Elle ne fut nullement étonnée, ma mère, de trouver pareille " défroque ". Bien au contraire. Elle savait de quoi il en retournait. Depuis le début du premier moment où elle avait su que je resterais tétraplégique, dans l'intimité de son cœur de mère, au sein de son cœur de maman, elle espérait et attendait patiemment cette transformation qui se solderait alors par mon départ. Un départ d'un lieu, d'un endroit, pour aller vers cet ailleurs qui se trouve quelque part dans les toutes lointaines galaxies. Dans les sombres, mais si lumineuses contrées, où la vie reprend son sens unique et premier, qui est le sens de l'amour enfin retrouvé, enfin reconquis.

Une nuit pour toute une vie, une nuit de décembre - pendant la belle nuit de Noël de cette année-là - ce fut sans nul regret que je quittai le monde ici-bas pour commencer à MARCHER dans le sillage intangible des fidèles étoiles qui avaient balisés et tracés ma nouvelle trajectoire. Paule se tenait à mes côtés : nous avions du temps à rattraper. Mais l'Eternité était désormais en nous et pour nous. Ainsi va la vie. Rien n'est immobile ou figé. Le cosmos est un Paradis aux multiples entrées et les soleils y sont légions. Il ne faut pas craindre d'avancer dans le Temps : ce n'est pas lui qui met un terme à notre existence. C'est nous - petites choses humaines - qui sommes le TEMPS.




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