Deux jours plus tard. Dans la même ville. Dans le studio meublé loué par Mandy pour trois mois - ou peut-être plus ; ou peut-être moins...
* * * 1 * * *
La jeune femme n'hésita pas... Puisqu'il fallait en passer par-là, autant que ce soit elle qui s'en charge. Elle sortit de la cabine de douche et s'essuya longuement. Méticuleusement. Puis elle se dirigea vers le miroir lumineux et, avec assurance, elle s'empara de la paire de ciseaux posée sur le lavabo. Alors, dans la masse des cheveux cendrés, elle tailla ici et là. Les mèches humides tombèrent sur ses épaules. Entre ses seins. Et partout où le hasard les faisait tomber. Elle constata qu'elle prenait un malin plaisir à se couper les cheveux de cette manière un peu anarchique. Un plaisir d'autodestruction ? Non. Certainement pas. Du moins, le pensait-elle. L'espérait-elle... Son regard marron, lui, suivait le mouvement des mains. Attentivement... Mandy fit un pas en arrière. Puis un deuxième. Un peu de recul, histoire de voir le résultat. Histoire de " se voir aussi... " Dame ! Elle ressemblait encore à une sauvageonne avec ces mèches hirsutes ! En bataille. " Un peu de sérieux, Mandy ! ", Lui ordonna une voix intérieure.
Cette voix avait raison. Aussi, au plus près de son crâne, elle continua à couper. A couper... Elle prit ensuite sa trousse de voyage et en retira une timbale, un rasoir, un solide blaireau et du " savon à barbe ". Au contact du manche en acier chromé du rasoir, un poudroiement de frissons parcourut sa colonne vertébrale. La chair de poule s'empara de ses bras... De ses cuisses... Elle n'avait pourtant pas le droit de faire machine arrière. Elle se l'était jurée. Pour elle. Pour Olivier ! Elle devait franchir " son Rubicond ". Absolument ! Pour ce comportement de gamine gâtée, elle se gronda et brusqua les choses...
Acte I : une lame à double tranchant dans la tête du rasoir. Acte II : bien serrer l'anneau du manche. Acte III : préparer dans la timbale une mousse onctueuse et ferme à la fois. Acte IV : appliquer sur son crâne une couche épaisse et la " travailler " à l'aide des poils de soie du blaireau. (Mandy avait rasé des dizaines de personnes au cours de sa vie d'infirmière. A la tondeuse électrique, elle avait toujours préféré le classique " rasoir qu'utilisent les hommes. " Lorsqu'elle s'était retrouvée dans des contrées éloignées de toute civilisation moderne - où l'électricité était inexistante - la simple lame Gillette, ou autre, remplaçait toutes les tondeuses du monde.) Acte V : raser le reste de ses cheveux qui semblait se moquer d'elle... Ce fut de la sorte que, peu à peu, un mélange de mousse et de cheveux se retrouva dans le creux du porte-savon du lavabo tandis que, le crâne de Mandy, devenait aussi lisse et aussi nu que ses propres fesses - et presque aussi doux que la peau d'un bébé.
Par la suite, elle pivota lentement sur ses talons et dans la psyché de style 1900, elle examina l'image de tête d'œuf qu'elle venait de " s'offrir " - oui, ce fut cette expression un tantinet triviale qui monta sur les lèvres de Mandy. Mais, tout à coup - réalisant ce qu'elle venait de faire -, elle eut un haut le cœur et sans avoir eu le temps de se contrôler, tout le magma malodorant de son petit déjeuner éclaboussa le miroir sur pied, son menton, et une partie de son ventre. Pliée en deux, elle hoquetait. Les larmes montaient. Bientôt, son nez se mit à couler. Mandy ne savait plus si elle devait rire ou pleurer de cette situation... Finalement, elle se redressa. Étant parvenue à maîtriser sa respiration comme lui avait apprit son professeur de yoga, elle articula enfin : " Eh bien, ma vieille, avec tout ce vomi sur toi, tu es juste bonne pour repasser sous la douche ! "
Depuis belle lurette, la jeune femme ne supportait que de l'eau glacée. Encore perturbée par ce qu'elle venait de vivre, elle ne prêta pas attention au robinet que sa main tremblante tournait : il s'agissait du robinet cerclé de " rouge ". L'eau, déjà assez chaude, tomba en une pluie serrée sur ses omoplates. Sans prendre garde, elle régla la température et le débit avec le bouton cerclé de " bleu ". Lorsque l'eau fut supportable, elle se savonna avec une éponge de mer. Elle pensait à Olivier : " Que faisait-il en ce moment ? Allait-il patienter ou l'oublier pendant cette longue attente de trois mois ? "
Doucement, les traits du visage d'Olivier s'estompèrent pour faire place aux cheveux blonds et aux yeux bleus gris de Romain. Elle se souvenait de leurs doubles maladresses. De leurs premières étreintes... De la bouche gourmande de Romain qui embrassait ses tétons... Son nombril et son pubis... Ses lèvres sensibles... L'orage - cette nuit-là - battait de tout son plein au-dehors. Pour l'heure, un autre orage commençait à battre de tout son plein dans le corps de Mandy...
Sur ce, la jeune femme laissa tomber l'éponge de mer. Sa main droite prit le flexible et dirigea la pomme de douche entre ses jambes. Comme le corps nu de Romain, le jet d'eau était chaud. Si chaud... Mandy senti alors son plaisir sourdre en elle en même temps qu'elle prenait conscience que, pour la première fois depuis ses quinze ans (époque à laquelle son père et son oncle avaient arrêté de la violer), elle ne prenait plus une douche " d'eau glacée " ; mais bien, une douche d'eau chaude - et même très chaude ! Elle n'était pas bigote mais elle voulut interpréter ce changement radical comme si le vent de la malchance avait changé de direction et que, dorénavant, elle devait - plus que jamais - se montrer forte et résolue. Très résolue...
Cinq heures après s'être rasé le crâne dans la salle de bain de son studio meublé, Mandy se présentait à l'accueil de l'hôpital où, à bref délai, se déroulerait la délicate opération. " Peur de la mort ? Non, elle n'avait pas peur d'elle. D'une manière presque aveuglante, elle faisait confiance à " La Providence ". Oui, aveuglante était bien l'adjectif ad hoc! "
* * * 2 * * *
Le neurochirurgien avait failli avaler son nœud papillon lorsque Mandy avait franchi l'entrée de son cabinet de consultation. Avec une désinvolture peu commune, elle avait immédiatement ôté le gros bonnet en laine qui dissimulait son crâne rasé et, vrillant son regard coquin dans celui du praticien, elle avait déclaré avec son succulent accent rocailleux : " Je ne suis pas née de la dernière pluie, Docteur, et je sais que ce n'était pas à moi de faire " cela " - et pourtant, c'est l'évidence même : " Je l'ai fait ! " Que voulez-vous, on ne va pas couper les cheveux en quatre pour un détail de cet ordre... " Vous êtes agacé ?... " A votre place, je le serais également ! Le fait est accompli ; alors, soyons pragmatiques, et dites-moi si mon opération est toujours programmée pour demain en début de matinée ? "
Tout en reprenant son légendaire calme olympien, le praticien s'était calé dans le fond de son siège pour ouvrir, l'instant suivant, le dossier détaillé de sa cliente : " Marie-Madeleine de Haverlange. Célibataire. Infirmière obstétricienne. Trente-six ans en mai prochain ". Il ne la connaissait pas de très longue date mais la gravité de son cas avait précipité les choses ; si bien que, dès leur premier entretien, il avait pu apprécier sa forte personnalité tout comme son tempérament de battante. Son métier lui avait permis de s'épanouir et de se cramponner à la vie. La pauvreté endémique du tiers-monde - ou du quart monde - avaient été de rudes écoles car le combat pour survivre était un combat quotidien, lui avait-elle dit sur le ton de celle " qui sait de quoi elle parle ". Cela dit, le chirurgien avait la quasi-certitude qu'elle avait eu des problèmes importants au cours de son enfance. Plus d'une fois - lors des divers et nombreux examens - il avait tenté de percer le secret de cette élégante jeune femme. Une huître... Elle se refermait aussitôt comme une huître craintive dès que les questions devenaient trop pointues. Trop précises. Pourtant, de son plein gré, elle avait abordé le problème de ses crises d'angoisses et les cours de yoga qu'elle suivait toujours afin d'obtenir une meilleure maîtrise d'elle-même. Et ce fut sans la moindre gêne - au contraire - qu'elle avait affirmé que vivre avec une personne paraplégique n'était en rien monstrueux ou impossible. Termes injurieux qu'elle tenait d'une collègue qui, un jour, lui avait avoué "qu'elle ne pourrait pas se mettre à poils pour coucher avec une espèce de Quasimodo aux jambes immobiles et au sexe tout aussi inerte ! " En guise de réponse, la fameuse collègue avait eu droit à une double paires de gifles. Et ce n'était pas cher payé !
- Alors, Docteur ! en ce qui concerne mon opération... : depuis une interminable seconde, j'attends votre réponse...
- Rien n'a été modifié, Madame de Haverlange, absolument rien, sauf contre-ordre de dernière minute, ce sera effectivement pour demain matin. Et vous, vous n'avez pas changé d'avis ? Il est encore temps de...
- Écoutez, Docteur, nous n'allons plus entrer dans les détails et remettre en question cette intervention. J'ai entièrement confiance en vous ainsi qu'en votre équipe technique qui vous secondera efficacement. Le temps où je me lamentais et maudissais mon sort, ce temps-là est révolu. Fini. Après tout, je ne suis pas si stupide que cela et je connais tous les risques que comporte l'opération. Aussi, ne tournons plus autour du pot. Vous m'avez proposé un marché et je l'ai accepté ; ce n'est pas maintenant que je vais me désister. En procédant de la sorte, en m'ouvrant le crâne comme on ouvre une vulgaire boîte à sardines - " Oui, Docteur, je vous l'accorde : ce n'est vraiment pas l'expression qui convient et " intervention intracrânienne " serait plus exacte... Mais n'ergotons pas, voulez-vous ? Merci ! " Après, ce ne sera plus qu'une question d'habileté de votre part et de bonne ou de mauvaise fortune... J'espère simplement que " La Providence " sera de notre côté et voilà tout !...
- Vous avez une manière toute particulière et très imagée pour expliquer ce qui, quoi que vous en pensiez, ne sera certainement pas une partie de plaisir ! Certes, si nous restons les bras croisés, si nous attendons encore deux ou trois semaines, alors ce sera probablement trop tard. Les pertes de conscience et les hallucinations surviendront à plus ou moins brèves échéances et après celles-ci...
-... Ce sera terminé pour moi ! " lança Mandy tandis que, comme dans le compartiment du train lorsqu'elle s'était longuement confiée à Olivier, elle faisait glisser, tout au long de l'annulaire de sa main droite, la petite chevalière en or blanc qui avait appartenu à Romain...
- En effet... Mais n'oubliez pas les graves inconvénients - irrémédiables sans doute - qui pourraient survenir malgré le maximum de précautions que nous prendrons... Nous ne sommes pas à l'abri d'un incident imprévisible voire incontrôlable...
D'une voix tendue et le regard à présent perdu dans un songe que seule Mandy pouvait distinguer et connaître, elle poursuivit :
- En passant sur le billard, Docteur, vous me sauverez d'une mort certaine. Inéluctable. Mais en allant tripatouiller dans ma boîte crânienne, je prends le risque de me réveiller complètement aveugle. Et si j'ai la guigne, je serai sourde également. Ou pire encore... Il faut bien admettre que je n'ai pas beaucoup de solution de rechange. Je me demande même si je me suis résigné à " me laisser charcuter de la sorte " car j'ai un vieux compte à régler avec ma propre destinée... Avec ma propre existence... Ou si, en définitive, je me suis résigné en " espérant me réveiller sourde et aveugle ? " Oui, vous ne pouvez pas comprendre cela. Cette position alambiquée. Confuse... Oh ! c'est certain, mon mode de réflexion est influencée par des événements qui marquèrent mon enfance et mon adolescence. Bref, si je sors vivante et indemne - et sans séquelle grave - ce sera merveilleux. Dans le cas contraire, je serai atteinte d'infirmité. Ce qui me turlupine, c'est de savoir si je serais plus heureuse indemne qu'handicapée... C'est particulièrement dingue de proférer une telle ineptie puisque j'ai aimé un homme handicapé et que, malgré toute ma tendresse et mon abnégation, cela n'a jamais remplacé ni ses jambes mortes ni aucune de ses frustrations...
- Détrompez-vous ! Madame de Haverlange, détrompez-vous !... Vous n'êtes pas la première patiente à me tenir un pareil discours et je serais mal inspiré de vous le reprocher. De fait, certaines personnes ressentent un curieux mais incontestable sentiment de culpabilité. De faute. Ce qui est votre cas. Je vous demande néanmoins - et ceci sera mon ultime conseil - de bien fixer votre attention sur la réussite de votre opération. De notre opération ! Vous m'avez parlé avec tant de chaleur et d'enthousiasme de votre profession. De tous ces bébés que vous avez soignés. Aimés. Alors, croyez-moi, ce n'est vraiment plus le moment de ressasser le passé. Vous n'avez pas le droit de vous défiler... Non ! Pas vous !... Ne jouez pas la carte de l'égoïsme. Ni vous - ni moi - ne pouvons consentir à fermer les yeux " sur la misère humaine ". Ce serait par ailleurs une terrible erreur que de...
-... N'en dites pas davantage, Docteur ! Je ne sais pas ce qui m'a pris de tout mélanger et de perdre pied. Un rapide retour à la réalité s'imposait et je vous remercie de m'avoir remis les idées en place !
- A la bonne heure ! J'aime mieux entendre ceci. Eh bien, dans ces conditions, madame de Haverlange, je vous donne rendez-vous demain matin. En attendant, ma collaboratrice va vous prendre en charge et vous conduire à votre chambre.
Marie-Madeleine de Haverlange - dite " Mandy " pour ses proches et ses amis - se leva alors de son siége et serra la main tendue du neurochirurgien. Puis, d'un pas décidé, elle se dirigea vers la porte. Un court instant, toutefois, elle se retourna et se rendit compte que le médecin avait les mains croisées sur son bureau... D'une voix douce elle lui adressa un : " Merci Docteur, merci ! ", qui se voulait messager de tout ce que son cœur ne pouvait pas exprimer. Il hocha la tête tandis que, d'un geste machinal, il s'assura que son nœud papillon était toujours bien parallèle avec le col de sa chemise - il l'était.
Mandy n'avait plus de craintes. Elle avait failli pourtant dire " non " en dernière minute. Mais son bon sens avait repris le dessus. Elle devait se montrer à la hauteur du défi. Pour elle, d'abord. Pour Romain ensuite. Et pour Olivier, enfin, que ce dernier l'aimât ou non !
A quelques heures de là, les mass médias du monde entier - à l'exception de l'une ou de l'autre - annonçaient la chute du mur de Berlin. Mandy regarda les images en direct sur le téléviseur installé dans sa chambre. Ici aussi, elle s'efforça d'interpréter cet événement -encore inconcevable un an plus tôt - comme un signe avant-coureur du destin qui lui signifiait que " tout irait bien pour elle le lendemain matin... " Mais, au plus profond de son être, un doute terrible la rongeait...
* * * 3 * * *
" La vie est trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué "
George Sand.
Depuis que Olivier avait lu sur la page de garde du "Charretier de La Providence " les phrases de Mandy qui lui révélaient qu'elle devait subir une importante opération, sa vie tranquille d'homme mûr et sûr de lui avait changé du tout.
Pour contrebalancer la longue attente avant de pouvoir former le fameux numéro de téléphone qu'il connaissait par cœur - il était capable de le réciter dans une dizaine d'ordres différents ! - il avait très vite demandé à la direction de la banque un poste fixe. A la suite d'âpres négociations qui portaient principalement sur la question épineuse de ses futurs appointements, on lui avait finalement accordé la place qu'il désirait obtenir. C'était un point important de gagné. Terminé donc les allers et retours d'une capitale à l'autre et les longues heures à passer dans ces compartiments de train où, même la compagnie des passagers les plus sympathiques et les plus bavards, ne pouvaient rivaliser avec l'adorable et sensible Mandy. En vérité, sa préoccupation du moment consistait à tout mettre en œuvre pour que les jours et les semaines passent aussi vite que possible. Il en était arrivé à envier ces animaux qui hibernent un temps défini pour ne se réveiller que lorsque le printemps faisait enfin son apparition. Il se demanda - une nuit où le sommeil le boudait méchamment - s'il serait capable de vendre son âme au diable si, ce dernier, raccourcissait les fameux mois d'attentes en une seule minute ! Ou, mieux encore : en une seule et unique seconde ! Lorsqu'il se rendit compte qu'il serait prêt à signer un tel pacte - avec son propre sang s'il le fallait - Olivier eut quelques doutes sur sa raison...
Puis il se traita de faible. De pauvre candide! Après tout, cette belle causeuse de Mandy l'avait certainement mené en bateau. Elle avait dû se réjouir d'avoir remporté la partie d'une telle manière. Cruelle... Cette jeune femme avait été cruelle et machiavélique avec lui ! Elle lui avait fait un incroyable " strip-tease de son cœur et de son âme " pour se venger de son père. Et de son oncle aussi pardi ! Ou pour une raison qui n'appartenait qu'à elle. C'est qu'elle avait de la suite dans les idées, la petite peste, et lui, l'asticot à la noix, il t'avait bien gobé tout ça ! Son bon cœur avait été une proie, une cible facile ! Foi d'Olivier, séance tenante, il devait faire table rase et chasser cette dindonne de son esprit !...
Mais ce genre de sentiments négatifs ne durait guère. Il trouva plus sage et plus sincère de se dire qu'il en " pinçait " vraiment pour Mandy et qu'il devait continuer à mettre de l'ordre dans sa vie personnelle. Et c'est ce qu'il fit.
Ayant plus de temps libre, Olivier décida de le consacrer à ses deux enfants. Il n'avait plus aucun rapport - sous quelque forme que ce soit - avec ses deux premières " ex-épouses ". La première était retournée habiter dans sa Guadeloupe natale et la deuxième n'avait plus donné signe de vie depuis près de trois ou quatre ans. Autant ses deux premières femmes l'avaient - tour à tour - : persécuté, injurié, ignoré, supplié, pardonné, invectivé, traité de petit banquier de province, de poltron minable, ou d'inspecteur des finances (l'insulte suprême pour Olivier !) ; autant, Barbara, la mère de ses enfants - Marc, huit ans, et Amélie, douze ans - avait eu l'intelligence et la largesse d'esprit de maintenir le dialogue ouvert avec son ex-époux. Elle était et resterait toujours la crème des femmes - et c'était peu dire !
Amélie ayant une excellente diction depuis ses premiers balbutiements (c'est ce que prétendait, non sans raison, Olivier), il lui avait suggéré de suivre des cours d'éloquence et de diction. Et qu'elle ne fut pas sa fierté de père - de papa ! - d'assister à une sayette dans laquelle sa fille donnait, avec un talent évident, la réplique à une autre élève. Un talent " qui crevait les yeux ", avait ajouté le professeur d'Amélie. Olivier s'était alors revu à l'âge de treize ans (lorsque son père n'avait pas encore décidé de quitter sa province pour mener ses affaires dans la capitale) et que lui - rêvant déjà de monter sur les planches - il apprenait par cœur des tirades entières de Cyrano de Bergerac... Oui, sans nulle doute : " A bon sang ne saurait mentir " - et Amélie avait bien de qui tenir ! Son frère Marc, cependant plus jeune de quatre années, veillait sur sa sœur comme s'il avait été l'aîné du clan. Il était attentif. Un peu timide. Très rêveur et hyper sensible. Plus d'une fois, Olivier s'était surpris à penser que sans sa rencontre fortuite avec Mandy et sa longue confession, il n'aurait jamais pris conscience avec une telle acuité qu'il avait des enfants aussi attachants - de vrais petits soleils ! Et donc, jamais aussi, il ne se serait autant rapproché d'eux pour arriver, tout compte fait, à cette complicité qui l'émerveillait et qui lui faisait dire que, même s'il avait été médiocre, vaniteux, volage et complètement stupide dans un passé récent, aujourd'hui et dorénavant, il ne voulait surtout plus recommencer les mêmes égarements. Dès lors, si Mandy se trouvait bien présente au téléphone - le jour bénit où il pourra enfin former son numéro - et si, par bonheur, elle lui accordait ensuite " une place auprès d'elle ; une place dans son cœur "..., alors-là, c'est certain : il lui promettrait qu'il serait et resterait le plus fidèle et le plus amoureux des compagnons !... Foi de laïque, il l'avait même juré sur ce qu'il avait de plus précieux au monde : " Sa conscience ! "
Et ceci n'était nullement du délire ou de l'enfantillage, de la part d'Olivier.
Ceci c'était l'expression ferme, loyale et authentique d'un homme qui savait et osait " se remettre en question ".
* * * 4 * * *
Ou l'on voit Olivier, Barbara, Amélie et Marc en train de déjeuner au buffet d'une gare importante...
- Tu es tout de même un sacré numéro, Olivier ! Ah çà oui ! C'est bien le moins que je puisse dire de toi ! Et pourtant, je te connais comme si je t'avais fait !...
- Barbara, nous n'avons pas été mariés pour des prunes - sauf erreur de ma part! Je t'ai tout de même fait deux enfants et Marc et Amélie sont, tu ne vas pas me contredire sur ce point là également, une double réussite et...
-... Et quelle insolence ! Et quel macho tu fais ! Ce ne sont pas tes misérables petits spermatozoïdes qui ont " fabriqué " nos superbes enfants !
- Comment ça ? Mes misérables petits spermatozoïdes..., Mais, sans eux, Barbara, jamais tu n'aurais été...
- Quoi donc? ... Enceinte ? Et enceinte de toi ? De tes œuvres sans doute ! C'est cela que tu veux donc m'entendre dire ? Eh bien oui, oui, et trois fois " OUI ! " - et voilà qui est clair ! Note bien que j'aurais pu aller voir ailleurs, ce n'était pas le choix qui faisait défaut à l'époque ! Et puis, tu connais mon credo : " Une femme se suffit à elle-même ! " Soit... Je n'épiloguerai pas davantage sur ce sujet pour ne pas envenimer les choses... Néanmoins, tu ne m'empêcheras pas de répéter que tu es " un sacré numéro ! " Que tu tombes éperdument amoureux d'une inconnue... C'est tout à fait normal de ta part et c'est bien dans tes cordes ! Mais que tu marches dans son petit plan de drague ou de fantasmes parce qu'elle t'aurait livré ses petits secrets d'alcôves et tout cela car tu aurais la même lueur de bonté qu'avait le père de cette intrigante, de cette Mandy... Là, Olivier, les bras m'en tombent ! Y a pas à dire, mais elle a frappé un grand coup " ta jolie madone des sleepings !... "
- Ne crois-tu pas que je me suis dis et répété cela des dizaines de fois, Barbara ? Bien sûr que oui !... Pourtant, oui, je sens et je sais que Mandy n'est pas une menteuse ; c'est fou, je ne le conteste pas... Et c'est précisément parce que c'est totalement fou que...
-... Que ta seule raison de vivre c'est " ELLE !... " Trois fois " ELLE ! " Et tous les arguments que je pourrais encore, disons, t'opposer ou te proposer, tu refuseras de les écouter : juste ou pas Olivier ?
- Juste, Barbara ! juste...
- C'est bien ce que je disais : nous sommes donc bien sur la même longueur d'onde : ce n'est pas trop tôt !... Ah ! Voilà enfin Amélie et Marc : ce n'est pas trop tôt non plus ! Encore un peu, et j'allais voir s'ils n'étaient pas enfermés dans les toilettes en faisant les Jacques... Ce ne serait pas la première fois - dans leurs comportements de tête en l'air, c'est leur père tout craché !..., Énonça Barbara en faisant un grand signe de la main à ses enfants afin qu'ils pressent le pas.
A cette époque de l'année, les trains qui amenaient les vacanciers aux sports d'hiver étaient littéralement pris d'assaut. Barbara et ses enfants étaient du nombre. Une bonne heure avant le départ, ils s'étaient réunis tous les quatre au buffet de la gare. Olivier tenait à embrasser son fils et sa fille avant qu'ils s'en aillent. Devant un hors-d'œuvre fade et un ballon de rouge qui avait un arrière-goût de papier mâché, Olivier n'avait plus su garder " pour lui " sa rencontre avec Mandy. Il avait donc raconté dans les grandes lignes et à mots très couverts les " aveux de la jeune femme ". Trop occupés par leurs arrivées prochaines à la montagne, les enfants avaient apparemment écouté cette conversation d'une oreille distraite.
A présent, Olivier accompagnait sa petite famille sur le quai où le train allait entrer en gare d'une minute à l'autre. Embrassades. Recommandations habituelles que fait un père à ses enfants. Puis les quatre baisers rituels sur les joues de Barbara. Puis, Barbara, silencieuse tout à coup alors qu'un haut-parleur annonçait le départ imminent. Puis elle se voyait prendre les deux mains de Olivier et, presque du bout des lèvres, elle jetait les mots suivants à la volée : " Olivier, je t'en prie, fais attention à toi ! C'est certainement idiot mais j'ai un pressentiment. Un étrange et désagréable pressentiment... Elle va te manger le cœur, ta Mandy ! Alors, méfie-toi d'elle. Oui, Olivier, méfie-toi !... "
Olivier ne comprenait pas le pourquoi des recommandations de son ex-épouse. Mais il la rassurait tandis qu'Amélie et Marc s'installaient déjà à leurs places respectives. Derniers regards. Derniers sourires de " ses gosses " - et le visage de Barbara lui aussi maintenant derrière le carreau. Elle essayait de sourire également mais autant dire qu'il s'agissait d'un sourire forcé. D'un regard de façade.
Sur le chemin du retour, Olivier se demandait encore pour quelles raisons Barbara avait tenu à le mettre en garde. Elle lui avait demandé s'il n'avait vraiment pas une petite idée du genre d'opération que Mandy avait dû subir. Le mot " cancer " était naturellement venu dans ses propos. Concernant ce " sujet ", Olivier avait toujours pratiqué la politique de l'autruche : il ne voulait pas " imaginer une quelconque maladie ou autre chose ". A dire vrai, il s'en tenait à sa ligne de conduite qu'il s'était finalement fixée une fois pour toutes : prendre son mal en patience en faisant confiance à la Providence...
* * * 5 * * *
Dans le studio meublé de Mandy.
Étendue sur le lit, la jeune femme fixait le plafond décrépit de la chambre. Elle ne dormait pas. Avait-elle seulement fermé l'œil de la nuit ? Elle ne savait plus. Par contre, le plafond de cette chambre aurait besoin d'une bonne couche de peinture, se dit-elle. Et même plus qu'une couche de peinture : il était couvert de lézardes. A l'image de ce plafond anonyme, plus d'une fois sa vie avait été parcourue de lézardes. Ce cycle infernal allait-il se terminer un jour ou allait-il perdurer ? A ce moment de sa réflexion, le réveil-matin posé sur la table de chevet fit entendre sa sonnerie : il était six heures trente du matin. Bien, assez cogité, il était temps de procéder au rituel qu'elle avait instauré depuis qu'elle avait quitté l'hôpital.
Mandy se leva et se dirigea vers la salle de bain. Là, les jambes écartées et les mains sur les hanches, elle observa l'image que lui renvoyait le grand miroir sur pied. En moins de trois mois, ses cheveux blonds cendrés avaient déjà bien repoussé - entre cinq ou six centimètres probablement ? Vu qu'ils avaient partout la même longueur, cela lui faisait une espèce d'auréole. Une espèce de crinière de lion - mais bien plus courte et moins épaisse. Mandy n'était pas enlaidie pour autant. Sûrement pas. Ses yeux marron, ses joues rondes et son nez retroussé étaient même valorisés par cette étrange coiffure. Elle avait toujours ce visage ovale de petite fille et sa silhouette n'avait pas pris une once de graisse - ce n'était pourtant pas faute de manger. Depuis sa sortie précipitée de l'hôpital, elle dévorait au moins cinq à six tablettes de chocolat par jour ! Oui, cette gloutonnerie avait commencé au lendemain de son refus de se laisser opérer...
Sur ses seins et puis sur son ventre, Mandy passa les paumes de ses mains. Son besoin de se masturber se manifestait déjà... Elle délaissa alors la psyché de style 1900 et, à petits pas, elle gagna la douche. Depuis que Romain était mort, elle n'avait plus fait l'amour. Les autres hommes ne l'intéressaient pas. L'idée même d'être pénétrée par l'un d'eux l'effrayait toujours. Elle avait eu son comptant de " membres virils " avec son père et son oncle ! Avec Romain, tout s'était passé de manière différente. Totalement différente. Puisqu'il avait de lui-même annoncé la couleur en disant qu'il ne savait plus bander ni éjaculer - et ce, à cause de la fracture de sa colonne vertébrale. Mais il avait su " combler ce vide, cette absence " par d'adroites caresses...
Dans les semaines qui suivirent " leur première fois ", Romain lui confia qu'ils pourraient se rendre ensemble dans une boutique spécialisée afin d'acquérir un vibromasseur et d'autres gadgets en formes de phallus. Sur le coup, Mandy n'avait pas saisi la raison de ces éventuels achats. Il avait dit que c'était pour " ELLE ". Pour remplacer ce que lui ne pouvait pas faire. Plus faire. Il croyait qu'elle devait être en manque..., en manque d'être pénétrée... Alors elle avait compris le point de vue de Romain. Elle en fut tellement touchée qu'elle n'arriva pas à formuler " ses remerciements ". Comme il prenait ce silence pour un signe qu'il avait vu juste, elle s'était vite reprise en l'enlaçant ; en l'embrassant dans le cou tandis qu'elle lui certifiait qu'elle ne voulait pas de " ces machins-là ! " Dans la foulée, elle lui avait dit qu'elle ne réclamait pas des performances acrobatiques dignes du Kama-Sutra ! Elle l'aimait tel qu'il était et pour rien au monde elle n'aurait voulu le changer ou l'échanger ! Romain avait alors éclaté de rire car elle s'était exprimée comme on s'exprime dans certaines publicités dans lesquelles un bonimenteur gominé veut toujours échanger un paquet de poudre à lessiver contre un autre qui laverait plus blanc ! Et Mandy de répondre que " c'était ça, oui, tout à fait ça ! Il lui faisait l'amour comme " pas deux " et elle ne voyait vraiment pas pourquoi elle l'aurait troqué contre un gars qui, soi-disant, aurait été mieux constitué et plus performant ! "
De fait, avec lui, avec " son Romain ", elle avait enfin goûté et savouré son plaisir sans violence aucune. Et sans intromission surtout! Hélas, elle n'avait pu lui dévoiler cela - alors qu'elle l'avait fait lorsqu'elle avait été en compagnie d'Olivier... Mais bon..., Mais bon...
La tête encore emplie de ses souvenirs et ses sens satisfaits, Mandy sortit de la cabine de douche. Comme d'habitude, elle commença par essuyer son entrejambe avec un soin tout particulier. Elle prit ensuite un petit sèche-cheveux de voyage et, à l'aide des doigts écartés de sa main droite, elle eut vite fait de redonner à ses cheveux cette forme assez singulière de crinière de lion. Ce fut à ce moment-là que la douleur fulgurante refit son apparition : à la hauteur de ses vertèbres cervicales. En une fraction de seconde, la douleur avait pris possession de ses tempes. De son front. Dans le miroir lumineux installé au-dessus du lavabo, Mandy vit des plis se former sous ses yeux. Puis ses joues se creusèrent alors qu'elle titubait... Elle eut encore la présence d'esprit de faire un pas en arrière pour ne pas basculer la tête en avant... Enfin, comme le vent emporte un simple fétu de paille, Mandy n'eut plus conscience de quoique ce soit : elle gisait déjà sur le carrelage rose et blanc de la salle bain... Dans le salon, sur le rebord en pierre bleue de la fenêtre-balcon, un couple de pigeons roucoulait. Comme tous les matins, ils attendaient les graines que Mandy ne manquait pas de leur apporter lorsqu'elle était présente dans son petit studio meublé...
" Il y a des jours où l'on se sait pas où on va, où l'on ne sait pas ce qui va arriver ".
Le Clézio. Désert.
Deux tablettes de chocolats... Mandy venait de terminer sa deuxième tablette de chocolat aux grosses noisettes. Sa syncope, cette fois, avait été de courte durée. Elle s'était " éveillée " en ne ressentant plus aucune douleur au niveau de la tête. En revanche, elle avait mal à tous ses muscles - comme si un énorme rouleau compresseur lui était passé sur le corps. Péniblement, elle s'était traîné jusqu'au salon pour s'affaler ensuite dans son canapé. Elle se sentait lasse. Sans ressort. Une vraie poupée de chiffons ! Le neurochirurgien l'avait mise en garde cependant. Mais elle n'avait cure de ses conseils à présent. Et lorsqu'elle se rappelait sa fuite de l'hôpital, elle entendait encore la " responsable du service " qui la sermonnait comme si elle, Mandy - infirmière obstétricienne ! Excusez du peu ! -, pouvait supporter et accepter d'être houspillée par une harpie de service ! Non mais ! Oui, mais... A sa place, n'aurait-elle pas agi de la même manière ? Bien sûr que si ! Mais quelle heure était-il encore au moment des faits ? Quatre heures ? Cinq heures du matin ? Tout en croquant dans une nouvelle tablette de chocolat, la jeune femme se remémora le déroulement de cette soirée et de cette nuit où, à la surprise générale, elle avait décidé de ne pas tenter l'opération de la dernière chance.
Comme la plupart des patients et du personnel de l'hôpital, Mandy avait d'abord regardé à la télévision les images spectaculaires de la chute du mur de Berlin. Puis, vers les vingt-deux heures trente, vingt-deux quarante une infirmière lui avait apporté un somnifère en insistant pour qu'elle le prenne : " C'est pour votre bien, madame de Haverlange, avec ceci, croyez-moi, vous aurez un sommeil de bébé " ! " La jeune femme n'avait pas refusé mais passé minuit, elle avait toujours les yeux ouverts : des pensées sombres et récurrentes encombraient son esprit...
Des histoires... Oui, depuis qu'elle se savait en danger de mort, elle s'était raconté des histoires... Qu'elle n'irait pas s'allonger sur la table d'opération du neurochirurgien ? Mais elle l'avait toujours su ! D'ailleurs, elle s'en moquait comme de sa première petite culotte, de cette opération ! Parfaitement. Car le fait était là : elle voulait et devait rester une victime. Et ce, envers et contre tous ! Elle avait tant de choses à se faire pardonner... Par sa faute, par sa très grande faute, sa pauvre maman avait pleuré des nuits entières... Oui, combien de fois, "son papa chéri ne lui avait-il pas seriné cette antienne ? " En fait, à chaque fois qu'il avait abusé d'elle, il lui avait sorti le même couplet : " Tes cris et tes gémissements ont fini par alerter ta maman, ma petite chérie, et maintenant, elle est très en colère contre moi, ta maman ! Tu comprends cela ? " Non. Mandy n'avait rien compris aux jeux pervers de son père et de son frère cadet. Sauf, qu'elle était fautive de quelque chose qui chagrinait énormément ses parents. " Elle avait même commis un très grave péché ! Un péché mortel !..." Avait rajouté son oncle.
Dès lors, si elle sortait indemne de l'intervention chirurgicale, son statut de coupable - d'éternelle coupable - serait terminé. Et elle ne pouvait pas se payer le luxe d'être gagnante ! Pas cette fois-ci : " Surtout pas cette fois-ci ! " Alors, sans hâte excessive, Mandy avait mis ses quelques effets personnels dans son grand sac de voyage qui ne la quittait jamais. Elle s'était ensuite adressé à la " responsable du service " pour lui annoncer qu'elle refusait de se faire ouvrir la boîte crânienne. Après tout, c'était son droit le plus légitime. D'abord interloquée par cette apostrophe, l'infirmière chevronnée n'avait cependant pas tardé à répondre : " Il n'en est pas question ! Vous m'avez entendue ? Il est absolument hors de question que vous nous faussiez compagnie à la veille d'une opération qui a réclamé tant de soin et de préparation de la part de toute une équipe chirurgicale ! Non mais... vous vous croyez sans doute à l'hôtel... Madame de Haverlange ? " Mandy était restée impassible mais sur un ton cassant qu'aurait apprécié un sergent-major de l'armée britannique, elle avait rétorqué : " Je ne sollicite rien, chère Madame : Je l'exige ! Et que vous le vouliez ou non, cela m'est complètement égal. Je signerai tous les papiers que vous souhaiterez que je signe, mais je ne resterai pas une minute de plus en ces lieux ! C'est tout. Et vous pourrez tempêter, ameuter qui bon vous semblera, ma décision est prise et elle est irrévocable. Qui plus est, je me permettrai de vous rappeler que je connais intimement plusieurs notables de cette ville... Alors, ne me cherchez pas des noises : ce serait stupide et surtout inutile ! "
La responsable n'était pas une novice. Elle avait horreur de se faire marcher sur les pieds et encore moins par une péronnelle qui se flattait de faire partie " de la bonne société ". Et ce fut là, à cet instant-là, qu'elle était sortie de ses gonds pour sermonner vertement Mandy. Y étaient passés tous les arguments possibles et imaginables. Tous ! Et pour rien. Strictement pour rien ! Marie-Madeleine de Haverlange était restée de marbre. Tout en faisant glisser une petite chevalière en or blanc le long de son doigt, elle avait attendu que la diatribe prenne fin. L'infirmière ne pouvait s'opposer à ce départ insensé. Alors, de guerre lasse, elle avait abandonné la partie. Toujours sans desserrer les dents, Mandy avait aussitôt apposé sa signature au bas de la décharge puis, sans un regard en arrière, elle avait quitté le célèbre hôpital. Depuis la veille, il tombait une pluie fine, et un vent glacial soufflait sur la métropole. Mandy frissonnait, ses nerfs étaient à vifs. Elle enfonça davantage son gros bonnet de laine sur son crâne rasé et héla un taxi en maraude pour regagner son domicile. Elle n'était pas très fière d'avoir agi de la sorte avec sa collègue... Toutefois, il ne servait à rien de se frapper la poitrine comme un pénitent en manque d'absolution. Comme le disait un proverbe italien : " Chacun d'entre nous n'est-il pas très souvent l'ennemi de lui-même ? "
Dans les heures qui suivirent son coup d'éclat, Mandy décida de faire le bilan de sa situation. Qu'allait-elle faire " de sa vie " à présent ? Elle n'était pas dépensière et son compte en banque était suffisamment approvisionné. Elle pouvait renoncer à la location de son studio et partir, par exemple, pour le Nevada, où elle irait proposer ses services à la " communauté religieuse " qui l'avait accueillie et hébergée si chaleureusement il y a plusieurs années déjà. C'était une possibilité. Mais, à y réfléchir, elle n'avait pas envie de quitter le continent. De toute manière, ici même, dans cette ville tentaculaire, elle n'aurait aucune difficulté pour trouver du travail. Quant à son crâne rasé, cela ne la gênait guère. Que du contraire. Pas un seul instant, d'ailleurs, elle ne songea à s'acheter une perruque. Ce serait tout simplement l'occasion de varier ses couvre-chefs ! En vérité, elle était à présent libre comme le vent. Elle pourrait continuer ses activités comme avant mais elle savait aussi que la " providence " ne lui ferait plus de cadeau. Avait-elle laissé passer sa chance ? Tant pis pour elle ! A présent, elle devait assumer les conséquences de son acte et boire le calice jusqu'à la lie. Ce n'était pas insignifiant, certes, mais elle était bien résolue à relever le gant. Il y avait aussi ce fameux rendez-vous téléphonique avec Olivier. Téléphonerait-il seulement ? Et s'il le faisait : lui dire ou lui cacher qu'il n'y avait pas eu d'opération ? Bah ! En temps voulu - si elle n'était pas morte sur ces entrefaites - elle aviserait. Et qui vivra verra !
Mandy décida donc de garder son studio meublé jusqu'au jour où, normalement, Olivier devait lui téléphoner. Ayant consulté un ami de confiance qui avait ses entrées dans le monde médical, elle put recommencer à exercer sa profession (à mi-temps) dans un Institut spécialisé où de jeunes enfants autistes requéraient autant de soins quotidiens que d'affection. Mandy essayait de ne pas être obnubilée par les symptômes liés au problème " de son cerveau ". Mais ceux-ci ne l'oubliaient pas. Ils la talonnaient même. Se manifestant souvent là où elle s'y attendait le moins. Ce fut de la sorte qu'une crise aiguë survint pendant l'heure du déjeuner - au mess de l'Institut. Voyant qu'elle perdait brusquement connaissance, ses collègues l'avaient immédiatement allongée sur le sol et ce fut lorsqu'elle eut repris connaissance qu'elle constata que sa petite culotte et sa jupe étaient mouillées. Honteuse et mal à l'aise d'avoir été prise au dépourvu, Mandy avait dû faire un effort considérable pour ne pas pleurer à chaudes larmes devant toute l'assistance. Cependant, une heure après cet incident, elle reprenait avec enthousiasme et sans le moindre complexe apparent, ses activités habituelles auprès de " ses enfants " - ses petits diables, comme elle disait. A son entourage, elle avait parlé " d'hypoglycémie causée par un diabète instable " - et cette explication simple et fort plausible passa comme une lettre à la poste.
* * * 6 * * *
" Le plus lent des baisers est encore trop hâtif... "
Thomas Middleton.
Comme un lion... Olivier tournait dans son appartement comme un lion en cage ! Trois mois qu'il s'était rongé les sangs en se demandant si Mandy serait là, au bout du fil, le jour où il pourrait enfin former le fameux numéro de téléphone qu'il connaissait par cœur. Et maintenant, que c'était le jour J et l'heure H pour mettre un terme à cette épreuve oppressante, il était tétanisé par la peur de " savoir ". De savoir quoi ? Qu'elle ne répondrait pas ? Ce n'était pas une raison, voyons ! Il songeait aussi aux paroles que Barbara avait tenues sur le quai de la gare : " Méfie-toi de cette fille, Olivier, elle va te manger le cœur ! " Là, son ex-épouse n'y avait pas été avec le dos de la cuillère. Était-ce de la jalousie ? Ou une sérieuse mise en garde ? Et puis, flûte de flûte aux conseils de vigilance ! Il n'était plus un petit enfant ! Ce mouvement d'humeur fut l'impulsion nécessaire qui décida Olivier. Tant par souvenir que par superstition, il prit alors le livre de Georges Simenon - " Le charretier de La Providence " - et l'ouvrit à la page où Mandy avait écrit qu'elle devait subir une importante opération... Malgré son excellente mémoire, il nota du regard le numéro d'appel puis il décrocha le combiné d'ébonite noir du téléphone. Il était très exactement 9 heures du matin...
Le timbre de la quatrième sonnerie du téléphone se terminait déjà... A la quinzième sonnerie, Olivier raccrocha en proie à un sentiment qu'il ne parvenait pas à définir. Il ne pouvait se résoudre au fait que Mandy lui avait posé un lapin ! Il reprit aussitôt le combiné et, pensif, il reforma le numéro... Immédiatement, il entendit un déclic, puis...
- Olivier ? C'est toi, c'est bien toi ?...
- Mandy ! Eh bien oui, c'est moi ! Mais où étais-tu ? Je viens à l'instant d'appeler et personne ne répondait ! Je pensais que tu étais...
- Morte ? N'est-ce pas Olivier, tu as cru que j'étais morte ?! Eh bien non ! Je suis bien en vie et j'étais chez ma voisine il y a un instant encore : c'est une jeune maman qui paniquait car son bébé de trois mois a une très forte fièvre et comme elle sait que je suis infirmière, elle était venue me chercher afin que je fasse quelque chose pour faire tomber la température... Vois-tu, Olivier, depuis que je suis éveillée - et cela fait un sacré bout de temps - je campais littéralement devant mon téléphone en me demandant si tu allais m'appeler ou si je n'avais été qu'une simple passade dans un moment de ta vie... Une femme parmi tant d'autres...
- Mandy, arrête donc de proférer des bêtises ! Si tu savais l'estime que j'ai pour toi. Mais il y a un fait formidable tout de même : ton opération..., ton opération semble avoir réussi puisque j'ai le bonheur de t'entendre ?
- Je ne vais pas l'évoquer de long en large aujourd'hui, Olivier. Je dois encore me persuader que, en effet, je suis passée par le chas de l'aiguille et qu'il s'en est fallu de peu, de vraiment très peu, pour que tu n'entendes jamais plus ma voix... Mais, je t'en prie, donne-moi un peu de temps et tu sauras tout. Il faut penser au présent et, en ce qui me concerne, j'aimerais te voir et te serrer dans mes bras le plus vite possible ! Que penses-tu de dimanche matin ? Je suis impatiente de... de t'embrasser !
- Tu n'as pas changé d'un iota, Mandy ! Tu es toujours aussi franche, naturelle et pleine d'entrain. Cela dit, soyons pragmatiques ! Moi aussi je meurs d'envie de t'embrasser ; encore faudrait-il que je sache où tu habites ?
- Eh bien, ce ne sera pas très compliqué à trouver. J'ai loué un studio meublé à deux pas de l'hôpital où j'ai été opéré et je te propose de nous y retrouver dimanche en fin de matinée. Le temps de prendre l'apéro et puis l'on pourrait se faire un bon petit resto ? Près de chez moi, il y a un " bar à pâtes " qui a une excellente renommée. Le patron, d'origine sicilienne, est un ami et je suis certaine qu'il nous réservera une table dans l'arrière-salle où personne ne viendra nous importuner ; qu'en penses-tu ?
- Ce programme me convient parfaitement, Mandy : je n'aurais pu rêver mieux ! Alors, voilà, en prenant le train samedi aux environs de midi, j'arriverai normalement en fin d'après-midi. J'irai loger à l'hôtel Continental - c'est toujours là que " je prenais mes quartiers " lorsque j'allais travailler pour plusieurs jours ; et puis, cela me rappellera le soir où, dans la chambre 218 de cet hôtel, j'avais lu les lignes que tu avais écrites dans mon livre...
- Ma parole, mais c'est une espèce de pèlerinage que tu vas entreprendre-là !
- Oui, en quelque sorte, tu n'as pas tort... Je sais aussi que je ne vais pas te rejoindre en espérant un quelconque miracle puisque ce miracle a déjà eu lieu : " Tu es vivante ! " Si tu savais par quels tourments je suis passé... Mais je suis honteux de me plaindre et de gémir comme si c'était moi qui avais été opéré. Le jour où je ne sortirai plus des âneries de ce genre, les cloches de Rome sonneront aussi à la volée !
- Tais-toi donc ! Tu m'amuses avec ton humour décalé ! En ce moment, j'ai le sentiment d'être une collégienne qui se languit après son premier flirt... Bon, ce n'est pas tout ça... Comme tu as téléphoné tôt, je vais en profiter pour aller travailler encore quelques heures. Oui, je ne te l'ai pas encore dit, mais, après mon intervention et ma convalescence, j'ai très vite ressenti un besoin impératif de reprendre mes activités. Aussi, à mi-temps, je m'occupe d'enfants autistes qui sont placés dans un Institut spécialisé. Ce sont des enfants enfermés en eux-mêmes qui demandent beaucoup de patience et d'attention ; mais je me sens bien avec eux. A présent, Olivier, avant nos retrouvailles de dimanche et, disons, en guise de prélude, je pose mes lèvres sur tes lèvres et je t'embrasse tendrement ! Tu sais, j'aimerais te dire aussi que j'ai déjà tressailli rien qu'en entendant ta voix..., alors, imagine un peu ce qui pourrait se passer dimanche !
- Tu me gênes en suggérant cela, Mandy... Oh ! Oui, tu me gênes... Allons ! Je mets vite un bémol à mon exaltation et restons-en là puisque tu dois aller travailler. Je t'embrasse à mon tour et ... Compte sur moi : dimanche matin, à l'heure dite, je serai chez toi. Pour rien au monde, tu t'en doutes, je ne voudrais manquer notre rendez-vous !
- A dimanche, Olivier... Ah ! Attends une seconde : encore un peu et j'oubliais de te demander ton numéro de téléphone et de te donner mon adresse ! Quelle tête de linotte !
Après avoir noté la précieuse adresse de Mandy, Olivier reposa le combiné d'ébonite noir du téléphone. Il ne tournait plus comme un lion en cage dans son appartement et, évidement, il se réjouissait que Mandy ait finalement répondu à son appel. Pourtant, il était déçu et désappointé par le comportement de la jeune femme. Elle avait été chaleureuse, aguicheuse, et sa voix rauque tintée de cet accent indéfinissable lui faisait toujours autant d'effet. Cependant, attendre trois longs mois - comme il venait de le faire - pour converser seulement pendant trois minutes, il y avait de quoi être frustré ! Elle devait se rendre à son travail. Soit, mais n'était-ce pas un prétexte ? Lui, il avait pris congé toute cette journée de jeudi. N'aurait-elle pas pu lui consacrer un peu plus de temps ? Étrange fille tout de même, pensa Olivier. Et, aussitôt, la célèbre réplique de Géronte lui revint à l'esprit : " Dans quelle galère me suis-je donc embarqué ? " Oui, il commençait à redouter quelque chose mais il aurait été bien en peine de préciser quoi.
* * * 7 * * *
Dans la nuit de ce même jeudi, un cauchemar particulièrement terrifiant tira Mandy du sommeil. Dans ce songe immonde, elle était au milieu d'une très longue avenue dont elle ne voyait pas la fin. Il faisait nuit noire et elle n'avait qu'un tee-shirt blanc qui s'arrêtait à mi-hauteur de ses fesses. Il n'y avait personne pour la voir mais elle avait la nette impression que des centaines de mâles reluquaient sa silhouette. Elle marchait sur la pointe des pieds tout en tirant sur le bas du tee-shirt en espérant que, par cette manipulation, il finirait par s'allonger pour masquer sa nudité. Le ciel était piqueté d'étoiles d'un jaune irréel - comme les lumignons d'une guirlande d'un sapin de Noël. Elle se disait que son seul secours serait de pouvoir monter à bord d'un tramway ou d'un autobus - car, étrangement, il y avait des moyens de transport puisqu'elle entendait des bruits de moteurs et les grincements typiques que produisent les roues des trams sur les rails... Hélas pour elle, à chaque fois qu'elle se rapprochait d'un bus ou d'un tramway, ils s'évanouissaient aussitôt... Alors, elle commença à pleurer : elle n'arriverait donc jamais au bout de ce chemin ? De cette sombre et sinistre avenue ? Tout à coup, un rat gras et énorme lui avait sauté au visage ! Comme une truie que l'on aurait égorgée, Mandy avait hurlé à se déchirer les cordes vocales et ce fut son propre cri qui l'avait éveillée...
Ce cauchemar laissa la jeune femme en proie à de terribles angoisses le reste de la nuit et tout au long de la journée - d'ailleurs, elle n'alla pas travailler à l'Institut. Au soir, en proie à une impulsion irrépressible, elle s'était jetée dans la cabine de douche où elle avait mis l'eau la plus froide possible. En position fœtale, elle avait serré ses mâchoires et pleuré à nouveau. Les larmes se mélangeaient avec l'eau et la morve qui coulait de son nez. Non, elle ne sentait pas la brûlure de l'eau glacée qui rougissait ses épaules et son dos. Mandy ne se maîtrisait plus. Elle n'avait même pas songé à faire les exercices de yoga que son professeur lui avait appris. Dans sa tête, elle revoyait, avec une netteté écœurante, ce rat énorme et puant qui plantait maintenant ses griffes dans ses cheveux courts. Il s'accrochait à elle tandis qu'elle se débattait en vain sous la cascade de l'eau. Et puis, de tout son corps velu, il l'avait recouverte comme s'il était réellement devenu de la taille d'un homme. De la taille d'un géant féroce qui dictait sa loi. Elle avait senti son haleine fétide. Ses petites dents coupantes qui s'incrustaient dans sa chair. Non, elle ne criait pas comme dans le cauchemar. Elle était complètement passive et sous la coupe de cet animal qui ricanait tandis qu'elle sanglotait avec un tel désespoir qu'elle aurait voulu mourir ; mourir pour ne plus souffrir...
Combien de temps resta-t-elle prostrée ? Elle aurait été incapable de le dire. Mandy se souvenait confusément avoir mordu sur sa langue après avoir eu un orgasme aussi bref que violent. Sans se donner la peine de s'essuyer, elle s'était ensuite glissée sous ses draps où un sommeil de plomb l'avait terrassée.
A des centaines de kilomètres du studio meublé de Mandy. Olivier connut une toute autre mésaventure. Le vendredi matin, alors qu'il sortait de son lit, il sentit un pincement aigu dans le bas du dos. Il n'en fallait pas davantage à Olivier pour savoir que sa sciatique faisait de nouveau des siennes. Il fit sa toilette tout en grimaçant mais, très vite, il dût se rendre à l'évidence : il ne saurait pas aller à la banque aujourd'hui. Avec amertume, il avala deux aspirines et sonna son médecin traitant pour qu'il vienne l'ausculter aussitôt que possible. Ce dernier arriva juste avant midi. Olivier s'était recouché. Plus que jamais les élancements lui sciaient le dos, les fesses et même les orteils.
Le verdict du praticien fut succinct et sans appel : " Du repos, du repos et encore du repos ! Et pas question de sortie avant le milieu de la semaine prochaine. " En attendant, il fit une injection de corticoïdes et prescrivit des anti-inflammatoires - heureusement, Olivier en avait une bonne réserve dans son armoire de pharmacie. Enfin, et pour la énième fois, le médecin conseilla des séances de physiothérapie sans oublier d'essayer de pratiquer le golf à doses homéopathiques - les mouvements de torsion et de flexion du dos étant en effet des plus néfastes. Sur ce, il promit à son patient de repasser le lundi matin et prit congé après un : " Allons ! Monsieur Lafontaine, ne faites, pas cette tête : ce n'est pas demain la veille que vous devrez vous mettre dans une petite charrette de handicapé ! Alors, un peu de courage, voyons, vous n'êtes pas encore à l'article de la mort ! Et surtout pas - mais vous connaissez la musique, n'est-il pas vrai ? - de mouvements inconsidérés ! "
Olivier se moquait comme de l'an quarante des conseils du médecin. Depuis des mois, il avait arrêté de se balader sur les greens de golf ; de toute manière, il avait toujours pratiqué en dilettante ce sport exigeant.
Toutefois, cette crise de sciatique était le grain de sable qui venait gripper son programme du dimanche. En l'occurrence : les retrouvailles d'avec Mandy ! La pilule était plutôt amère à avaler. Dès lors, il ne restait plus qu'une solution : prévenir Mandy pour différer leur déjeuner. C'était bien le genre de contretemps qui mettait Olivier hors de lui. Il était cependant inutile de râler davantage. Plus vite ce problème serait réglé et mieux il se porterait par la suite. Il fallait donc prendre le taureau par les cornes et c'est ce qu'il fit en prenant son téléphone pour composer le numéro de Mandy.
En fin d'après-midi, la jeune femme n'avait pas répondu à ses très nombreux appels. Elle devait être encore sur le lieu de son travail, pensa Olivier, qui ne fut pas trop contrarié. Pourtant, lorsque sa pendulette carillonna les vingt-trois heures trente, il n'avait toujours pas entendu la voix de Mandy. Alors, il commença à s'énerver. A s'impatienter. D'abord par cette longue attente - doublée à présent d'une certaine inquiétude. Ensuite, parce qu'il savait de moins en moins se déplacer dans son appartement tant les douleurs étaient vives.
" A quoi bon se faire un tel mouron ? ", s'était-il soudain exclamé, presque étonné d'entendre le son de sa propre voix tandis que, dans le conduit auditif de son oreille droite, persistait le " dring " lancinant et répétitif du téléphone de miss Mandy. " Mais bon dieu, je suis en train de me fourvoyer, il est temps de freiner des quatre fers ! ", ajouta-t-il. Après ce juste constat, il se fit un cocktail composé d'aspirines et d'anti-inflammatoires, se cala le plus confortablement possible dans ses oreillers et s'endormit pour ne se réveiller que le samedi matin à midi tapant. Il lui fallut cinq grosses minutes pour se remémorer les derniers événements. Les pincements semblèrent se réveiller aussi... Décidément, la journée s'annonçait sous de mauvais auspices. Et pardi ! Il pouvait même dire de très mauvais auspices ! Car, ayant refait le numéro, il dût se rendre à l'évidence : il n'y avait personne au bout du fil. La veille, il avait demandé au " service des renseignements " si la ligne était dérangée. Elle ne l'était pas. Quant au nom de l'abonné, il s'agissait d'une agence immobilière de vente et de location.
Cette histoire commençait à bien faire. Il ne fallait pas tirer cela en longueur. C'est ce que ressassait Olivier depuis un certain temps. Aussi, de deux choses l'une : soit, il ne se soucierait plus de son rendez-vous avec Mandy. Soit, il irait jusqu'au bout des choses et il prendrait des décisions importantes...
Il opta pour la seconde solution.
La solution... : Barbara.
Dimanche matin, au domicile d'Olivier.
- Tu as un sacré toupet, Olivier ! Tu me téléphones comme s'il y avait le feu chez toi et maintenant que je suis là, fidèle et présente comme si nous étions encore mari et femme, tu me dis être inquiet pour cette fille, pour cette énigmatique Mandy, que tu ne parviens pas à contacter ! Avoue que tout cela ne tient pas debout... Je t'avais cependant prévenu que cette fille t'apporterait la poisse... Mes pressentiments m'ont rarement trompée, tu es bien placé pour le savoir ! Tu es bloqué au lit et tu voudrais que j'aille là-bas, à ta place, à cet incroyable rendez-vous auquel tu tiens comme à la prunelle de tes yeux ; non mais, Olivier, dis-moi : tu m'as déjà bien regardé ? Et Amélie et Marc, je les embarque avec moi, dans cette quête absurde et rocambolesque ? Et ma vie privée, tu y as pensé ne fut-ce qu'un instant ? Bien sûr que non ! Avec toi, il faudrait danser comme tu siffles sans ça tu serais encore capable de me faire un infarctus pour me culpabiliser ! Ma réponse : c'est non ! Et ne t'avise surtout pas d'essayer de me faire changer d'avis, c'est perdu d'avance !...
Après avoir débité une partie infime de ce qu'elle avait sur le cœur, Barbara reprit son souffle tout en faisant craquer les jointures de ses doigts. Pour l'heure, elle était dans la chambre de son ex-mari qui, trente minutes plus tôt, lui avait demandé de venir pour " une affaire qui ne pouvait attendre ".
- Je ne te demande pas de partir sur-le-champ, Barbara. Mais, demain, c'est ton jour de congé... Avec ta voiture de sport, tu pourrais faire un saut jusque-là... ", se risqua d'avancer Olivier.
- Un saut de puce sans doute? Mais tu es insensé ! Ta sciatique te monte à la tête ou alors c'est moi qui ne comprends plus rien à rien ? Et puis, admettons que j'accepte de rouler pendant des heures pour tes beaux yeux - " Mais oui, Olivier, tu as toujours ces yeux ravageurs qui affolent les femmes ! Preuve en est avec ta dernière conquête ! " -, donc, en admettant que je consente à rouler pendant une partie de la journée de demain, dis-moi un peu ce que je devrais raconter à cette donzelle si, par une grâce divine, je la trouve présente à son studio meublé ?
- Je savais que tu me dépannerais Barbara ! J'en aurais même mis ma main au feu : tu es une femme merveilleuse... Formidable ! Franchement, je me demande pourquoi nous avons divorcé ?
- Olivier ! Tu exagères : pour commencer, je n'ai pas dit que j'allais me rendre chez...
- Barbara, Barbara..., cessons ce jeu de dupes ! Ce n'est pas ma première ni ma dernière crise de sciatique où le moindre geste me fait pousser des cris d'orfraies. Mais ces cris ne sont que peccadille en comparaison de ce que j'endure d'un point de vue moral. Je suis le premier à reconnaître que tu avais raison, que tu avais mille fois raison de me dire que cette fille " me mangerait le cœur ! " Que veux-tu ? A présent que le mal est fait, on ne va pas réécrire l'histoire. Mais son silence ne me dit rien qui vaille... Elle tenait autant que moi à ce déjeuner... Imagine qu'elle ait été victime d'une complication suite à son opération ! Ou alors, c'est moi qui suis victime d'une embrouille ? C'est pour tout cela que j'ai besoin de savoir où elle est et ce qu'elle fait. Et pour éclaircir ce mystère, tu es vraiment la seule qui puisse me venir en aide...
Barbara s'assit sur le lit et regarda Olivier. Il avait un air de chien battu avec ses traits tirés, sa barbe naissante et ses suppliques d'enfant en mal d'amour. Elle avait toujours eu des problèmes à lui dire " non ". De le découvrir aussi déboussolé, cela l'avait réellement surprise. Pourtant, Olivier ne perdait pas facilement son sang-froid. Alors, elle lui avait dit de se reposer et qu'il ne devait plus s'agiter de la sorte. S'il n'avait pas eu Mandy au téléphone d'ici lundi matin, au plus tard, elle prendrait la route afin de savoir ce qu'il en retournait.
Lorsque Barbara lui fit cette réponse, Olivier n'ajouta rien. Ce n'était pas nécessaire. Il savait que, dans le cas inverse, il aurait réagit de la même manière. Exactement de la même manière. Tout n'avait pas été si négatif dans leur mariage...