" C'est le soldat, pas le reporter, qui nous a donné la liberté de la presse.
C'est le soldat, pas le poète, qui nous a donné la liberté d'expression.
C'est le soldat, pas le meneur de manifs, qui nous a donné la liberté de manifester.
C'est grâce au soldat, qui salue le drapeau, qui sert sous le drapeau et dont le cercueil est enveloppé du drapeau, que le contestataire peut brûler le drapeau. "
Richard Liégeois, adjudant-chef aux " Chasseurs Ardennais ".
Il fait dans les moins 10 degrés en cette fin décembre 1969 - quelque part dans les forêts immenses et denses de cette contrée de l'Allemagne de l'Ouest. Depuis cinq jours et cinq nuits, il neige sans discontinuer et, à certains endroits, les jambes s'enfoncent jusqu'aux genoux, parfois jusqu'à mi-cuisses.
D'après la météo, ce n'est pas demain la veille que le ciel se calmera. Malgré tout, on se fraye un passage entre les sapins et autres conifères, touffus et pointus, qui ressemblent à des phallus géants qu'aurait bien pu peindre ou sculpter un fou génial comme Salvador Dali. Cela étant dit, il est sans doute entre minuit et une heure du matin ? Pour une raison obscure, qui m'échappe ; aucun des marcheurs n'a pu se munir de sa montre personnelle. Question de tactique militaire probablement ?
Mais que j'explique notre situation... :
Six ploucs... Nous sommes donc six appelés du contingent qui effectuent une " marche de nuit ". Il y a vingt minutes environ, un camion kaki nous débarquait dans un coin perdu de cette immense forêt. Pour l'heure, l'exercice consiste à cheminer le plus rapidement possible afin de trouver un endroit tout aussi perdu, mais qui, sur notre carte d'état-major, est signalé par une minuscule croix bleue. Théoriquement, celle-ci devrait nous indiquer l'emplacement exact où d'ici quelques heures nous retrouverons " notre camion kaki ", qui nous reconduira illico presto à la caserne. Tel est en conséquence le programme ingénieux mis au point par une série de responsables de la " formation des jeunes recrues ". Il s'agit d'un jeu de piste en somme... Les scouts raffolent de ce genre de divertissement. Pas de chance pour moi : j'ai toujours eu en sainte horreur les mouvements de jeunesse. Toutefois, je suis loin d'être asocial ou égoïste. J'aime ma liberté, mon autonomie et je déteste que l'on bride mes faits et gestes, c'est tout.
Les militaires, évidemment, ont une toute autre mentalité. À l'armée, c'est " l'esprit de corps " qui importe, qui prime. Quelle que soit la situation du moment, il faut toujours se serrer les coudes. S'entraider. Ouais... J'en connais pourtant plus d'un, dans notre compagnie, qui préférerait d abord lever le coude - et plutôt deux fois qu'une !
Bon ! Assez parler. Oui, assez de bavardages ! Car j'en ai plein le dos d'être gelé jusqu'à la moelle. Fichtre oui ! Cassé de fatigue et essayant de ne plus penser à cette maudite balade nocturne, qui n'a pas la moindre importance dans ma stratégie de vie, je rêve plutôt d'un épais édredon confectionné avec des centaines de plumes d'eider, sous lesquelles je serais bien au chaud au lieu de marcher (en compagnie de mes potes bruxellois), dans un terrain aussi sombre. Aussi hostile, aussi glacé qu'une forêt maléfique issue d'une légende nordique ou d'une histoire teutonne ! Faut préciser que, voilà plus de trente minutes, j'ai dû abandonner une partie non négligeable du fond de mon pantalon à un maudit barbelé tout à fait insoupçonnable dans cette nuit sans lune. Résultat immédiat : une partie de ma fesse droite perçoit la morsure brûlante du froid et la meurtrissure cuisante causée par la perte d'un beau lambeau de chair ! Dit de la sorte, ça prête à rire : " Je sais ! " Néanmoins, cet infime bobo a ajouté " une couche " supplémentaire à ma mauvaise humeur ! Histoire de se requinquer le moral, notre sympathique caporal (un appelé, comme nous) sort une flasque de whisky de la poche intérieure de sa veste léopard, puis - tout en débitant une plaisanterie des plus grivoises - il me verse gentiment trois doigts du liquide ambré dans le capuchon doré qui fait office de verre. La chaleur de son amitié (on se connaît depuis peu), renforcée par la revigorante gorgée de ce breuvage alcoolisé, me permet, dès lors, de remettre un pied devant l'autre afin d'aller de l'avant. " Mais, bon dieu de bon sang de corne d'aurochs, quel est donc l'énergumène de diable qui m'a inventé le froid et la neige ?! "
Ah ! Une clairière, maintenant... Quelques pas supplémentaires et surprise... : au milieu de cette zone découverte, trône une Jeep débâchée et derrière le volant se tient un adjudant-chef qui a la réputation justifiée d'être le " roi des grincheux ". Deux mètres de haut avec des bras comme mes cuisses ; le visage rubicond et carré ; la mâchoire lourde et pendante ; bref, le genre de personnage qui impose et en impose. Du reste, au début des années cinquante, il s'était porté volontaire pour aller défendre la Corée du Sud, qui avait été envahie par la Corée du Nord (largement soutenue par la Chine communiste). Moi, à l'époque, j'étais encore dans mes langes. Quant à ma jeune et belle maman, elle priait la Madone pour que mon père ne doive pas partir se battre, lui aussi, au " Pays du matin calme ". Après la guerre de 40/45, la coupe était pleine... " Les conflits, on sait comment ils commencent ; mais comment ils se terminent, là, c'est une autre histoire et une autre paire de manches !... "
En attendant, d'un ordre aussi sec qu'un coup de trique, l'adjudant-chef nous ordonne de le suivre. C'est-à-dire de courir - oui, courir ! - Derrière le cul kaki de la Jeep tandis qu'il se fera un plaisir de nous ouvrir la route. Car, en effet, je distingue une route... Ou, plus exactement, un chemin assez large... Mes copains tout comme moi, nous sommes cependant loin d'apprécier son humour belgo-coréen. Tous les six, nous maudissons cette rencontre... Le gros froid est en nous - partout - et, tant bien que mal, notre groupe colle au plus près de l'arrière du véhicule. Peu à peu, la distance se creuse cependant... La neige tombe drue à présent. Des sapins sur les bas-côtés. Des branches basses et lourdes qui ploient... Qui cinglent les visages inattentifs... On ne se cause plus... On perçoit nos respirations saccadées... Et le moteur de cette maudite Jeep que l'on entend de moins en moins. Et les vociférations du sous-officier qui sont également très vite happées par cet univers insolite. Fantasmagorique. Glissant comme du marbre de Carrare lorsque je trébuche et que je m'étale de tout mon long dans un trou. Et voilà mon fusil d'assaut qui se joue de mes mains pour aller se coincer au pied d'une énorme souche... " Mais qu'est-ce que fais, moi, ici, dans ce mini bled sibérien ?... Dieu du ciel... il y a vraiment un truc qui m'échappe !... "
Tous... Nous sommes tous assis au milieu de cette espèce de route. Le néant a avalé la Jeep et son conducteur. Bon débarras. On va se débrouiller sans lui ! La carte d'état-major est dans la vareuse léopard du caporal. La boussole itou. Un problème cependant... : impossible de réouvrir le couvercle de ladite boussole. Coincé. Bloqué qu'il est le couvercle. Fichtre de matériel ! Encore du surplus de l'armée américaine ! Et ces foutus flocons qui tombent comme vaches qui pissent. " On est bougrement dans la mouise les amis ", conclut l'un de nous - un fils de fermier qui n'en mène pas large. Il n'a pas tort, " le Louis ". Il a même bougrement raison. Et ma fesse qui devient insensible... Et si je n'étais pas vacciné contre le tétanos ? Mais si ! Avec la série de piqûres dont a eu droit au début de notre joyeuse entrée dans l'armée, je n'ai rien à craindre de ce point de vue. En revanche, si cette petite galopade m'a un tantinet réchauffé, j'en paye maintenant le prix fort : mon maillot de corps est mouillé de transpiration. Et cette sueur se métamorphose petit à petit en un caparaçon de givre. Et je caille franchement ! Je devrais me secouer toute la charpente des os mais je reste là, vautré et amorphe sur le sol gelé - mes potes sont d'ailleurs logés à la même enseigne. Le caporal allume alors une cigarette qui fait le tour du petit groupe. Il n'y a plus une goutte dans la flasque de whisky. Je fouille mes poches et je découvre trois morceaux de sucre candi. Pas terrible comme coup de fouet. Tiens ! Il y a " le Louis " qui s'est couché en chien de fusil dans un creux de terrain... Moi, je me lève péniblement et je vais vider ma vessie... L'instant d'après, je rejoins mon pote le fermier et je me fourre en boule dans ce creux de terrain où le vent et la neige semblent moins agressifs... Et sans m'en rendre compte, je sombre aussitôt dans un sommeil de plomb...
Combien de temps suis-je resté ainsi, dans ce creux de terrain ? Littéralement prostré, assommé de sommeil et de fatigue ?... Impossible à dire ou à évaluer... Dix minutes ? Une demi-heure ? Davantage ? Je me rappelle confusément que quelqu'un m'avait secoué comme si j'étais un prunier en m'ordonnant de me lever pour embarquer à bord d'un camion bâché. Je m'étais alors assis en me demandant dans quel lieu je me trouvais... Ma parka et mon pantalon émettaient des bruits de craquements : ils étaient quasiment gelés et j'avais eu bien de la peine pour me mettre debout. Je ne sentais plus " mes pieds dans mes godillots ". Pareil pour le bout de mes doigts. Cependant, on nous pressait de toutes parts maintenant : trois Jeeps et deux camions supplémentaires se rangeaient à la queue leu leu (à bord, d autres groupes de ploucs que l'on avait ramassés en cours de route...). Alors, j'avais grimpé à l'arrière d'un camion pour m'allonger à même le plancher. D'autres corps se collaient au mien. J'étais exténué et je devais à nouveau uriner... Le charroi s'était mis en branle tandis que je claquais des dents et que, ne pouvant me retenir, je sentais la chaleur de mon urine qui réchauffait ma cuisse.... J'étais si nase que je ne ressentis ni honte ni dégoût. Entre temps, le chemin du retour vers la caserne me parut interminable. Beaucoup de gars ronflaient... On arriva enfin à destination et je me débarbouillai en vitesse pour me glisser sitôt après sous mon drap et mes deux couvertures. Dans peu de temps, le clairon sonnerait déjà " le lever aux couleurs ". Faut-il préciser qu'il ne fallut point me bercer ?!
POUR CONCLURE
Trois décennies et un lustre plus tard.
Je repense souvent à cette marche de nuit qui fut assez éprouvante mais qui fut loin d'être inhumaine - il ne faut pas exagérer. Il y a cependant un fait absolument indéniable : j'ai l'intime conviction qu'il s'en est fallu de peu, de vraiment peu, pour que je ne me réveille pas. Je veux bien dire " plus jamais ! " Lorsque l'on s'endort de la sorte et que le froid vous prend dans ses bras... On passe assez vite de l'autre côté de la barrière. Aujourd'hui encore, je me souviens de ma difficulté à émerger de cette torpeur. Mon corps était mouillé de sueur quand je me suis fourré dans ce creux de terrain ; il s'agissait d'un réel laisser-passer pour être habillé d'une redingote de sapin ! À quelques semaines de cette inoubliable marche de nuit, j'étais démobilisé. Pour la première fois de ma vie, j'avais réellement connu les prémices de la mort. Trois mois plus tard, lors de mon accident de voiture, je reconnaîtrai " les mêmes prémices ". Alors, avouez-le ! Dites-le que je suis un sacré récidiviste ! À quand le prochain rendez-vous ? Chuchote l'un de vous... " Ah ça, ma foi, ce n'est pas la chose qui me préoccupe jours et nuits - mais qui sait ! Qui sait ?...
(Dernière précision. J'ai essayé de rédiger ce petit texte d'humeur dans l'état d'esprit qui m'animait à l'époque. Car je suis très fier d'avoir effectué mon service aux " Chasseurs Ardennais ", dont la devise, " Résiste et Mords ", est devenue mienne. Il faut rendre à César ce qui est à César !)