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UNE PART DE SOI-MÊME

Daniel HALY


" Les faits sont plus forts que toute logique. Les faits s'emballent, galopent. Ils prennent des pistes inconnues".
Page 246/247. L'Évangile selon Pilate de Eric-Emmanuel Schmitt.




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Il était midi pile lorsque la Porsche Carrera 911 eut en point de mire une grosse moto noire de marque japonaise. Tout en respectant les limites de vitesse autorisées, le bolide gris métallisé se retrouva assez rapidement derrière le feu arrière de la moto ; mais, Rinaldo (le conducteur du véhicule teuton), garda cependant ses distances pendant une dizaine de kilomètres tant il était intrigué par la silhouette mince, et, plus droite que courbée, du motard. En effet, avec sa combinaison blanche frappée d'un grand cœur rouge sang au milieu du dos et son casque (blanc également) auréolé de larges flammes orangées, le pilote de l'engin ne passait vraiment pas inaperçu.
Après tout, songea Rinaldo, en s'accoutrant de la sorte, on ne pouvait pas manquer d'être vu et repéré de loin par ces fous d'automobilistes ! Du reste, il était bien connu que ces derniers n'étaient pas des plus courtois avec " les deux roues ".
Sur ce, Rinaldo se décida enfin à dépasser le gros cube japonais tandis qu'une pluie fine se mettait à tomber de biais. Dans son rétroviseur panoramique, il constata que le motard n'avait pas modifié sa position d'un iota - ni sur sa selle biplace. Ni sur la route. Curieusement, il lui sembla reconnaître cette silhouette toute moulée de cuir blanc... Mais n'était-ce pas une erreur de ses sens abusés ?



Peu habitué à emprunter cette route, ce furent la sonnerie et la double barrière rouge et blanche du passage à niveau qui immobilisèrent net la Porche 911. D'un air un peu rêveur, Rinaldo allumait une cigarette mentholée au moment même où la grosse moto noire s'arrêta à sa hauteur. Tout à coup, la pluie redoubla d'intensité alors que le nouveau T.G.V. trouait la campagne humide de son long corps fuselé. Après le passage du train à grande vitesse, il y eut un assez bref silence qui permit d'entendre, une brochette de secondes plus tard, des aboiements venus d'une maisonnette toute proche. Mais d'un bond, la moto avait déjà pris dix mètres d'avance sur le véhicule allemand. Puis cinquante. La route serpentait maintenant entre des allées de platanes. Du côté gauche, un tracteur poussif cheminait au milieu de terres en friches. De l'autre côté, on apercevait une tour et les remparts d'une ancienne construction d'origine médiévale. Dans l'habitacle de la Porche Carrera, Rinaldo pensa pour l'énième fois à Orianna qui l'attendait dans leur nouvel appartement - un duplex. Dans une cinquantaine de minutes, il pourrait enfin l'embrasser. L'enlacer. L'aimer ! Encore trois jours à patienter, et il emménagerait à son tour ! Tout cela avait été réglé comme du papier à musique. Pardi ! Il n'était pas agent immobilier pour des prunes !



Ce fut juste après le tournant de la route qu'il aperçut la grosse moto nipponne quasiment enroulée autour du tronc d'un marronnier d'un âge respectable - certainement plus que centenaire. Mais que faisait-il là, cet arbre insolite, isolé au milieu des platanes ? A cinq ou six mètres du point d'impact, une forme blanche gisait sur le bas-côté de la chaussée. Rinaldo s'approcha de la forme... Du motard... Apparemment, le casque blanc auréolé de larges flammes orangées avait été arraché sous la violence du choc... Une abondante chevelure dorée dissimulait pour moitié un visage féminin. Il n'y avait pas de trace de sang mais la nuque formait un angle presque droit. Brisée ! Rinaldo n'arrivait plus à respirer normalement. Il savait... Et de savoir qu'il savait ; il était vidé de tout ! De ses craintes. De son sang. De sa propre vie ! Brusquement, son cœur d'homme battait sans raison. Pour rien ! Pour le néant ! Il fit cependant un geste simple qui lui coûta un effort quasi surhumain : il déplaça la chevelure et il vit une oreille au lobe orné d'un anneau en or blanc. Il toucha sa propre oreille. Et ses doigts rencontrèrent le même " anneau en or ". Évidemment ! Les deux formaient la paire. Un tout ! Orianna était donc là ! Devant lui. A ses pieds... Aussi morte que lui était vivant ! Que faisait-elle ici, habillée de cette combinaison blanche de motard ? Elle n'était pas sportive pour un sou. Elle n'avait même pas obtenu son permis de conduire auto. Oui, pour quelles raisons se trouvait-elle ici ? Morte. Oui : " MORTE !... " Alors qu'elle était sensée l'attendre à leur nouvel appartement ? Subitement, cette journée se transformait en cauchemar. Et pendant ce temps, il tombait toujours cette pluie fine. Froide. Glaciale et sinistre comme une chambre mortuaire !



Trempé... Rinaldo était trempé comme une souche lorsqu'il se retrouva dans l'ambulance du S.A.M.U. Malgré l'injection du médecin et la couverture de survie qui enveloppait ses épaules et son torse, il serrait les mâchoires et tremblait de la tête aux pieds. Sous l'effet du choc, du traumatisme, il avait arraché l'ongle de son index et des larmes ruisselaient sur son visage buriné... Dans sa main gauche, il tenait un gros bouquet de brins de muguet qu'il était aller chercher, comme un somnambule, sur le siège avant de sa Porche 911. Pourquoi avait-il effectué ce geste ? Il aurait été bien en peine de le dire. Il était treize heures quarante-huit maintenant et nous étions le 1er mai. Orianna ne recevrait donc jamais les muguets qu'il tenait dans la main. Elle ; elle l'ignorait (hormis si un quelconque Paradis existait... ) Lui, Rinaldo, il savait que désormais il n'y aurait jamais plus de muguets ! L'absence était déjà là. Inconcevable ! Inacceptable ! Et puis, pourquoi cela était-il arrivé à Orianna ? A lui. A leur couple ? Où et quand s'était glissé le fameux grain de sable qui avait si subitement et si atrocement " tué ", " assassiné ! ", la compagne de sa vie ? Sa future femme !... Il ne croyait pas à la malchance. Encore moins à la fatalité des choses... Aux destins contrariés ! Mais des papillons noirs passèrent devant les yeux de Rinaldo : une chute de tension très certainement... Le médecin qui ne le quittait pas des yeux, intervint aussitôt.



2



Le dossier de l'enquête consécutive au décès d'Orianna fut bouclé en deux temps et trois mouvements. Il en résultait qu'il s'agissait d'un banal accident comme il s'en passait tous les jours. Un sol glissant, un virage sans doute mal négocié ou un moment de distraction. Voire un excès de vitesse... Il n'en fallait pas plus. Et puis, il fallait aussi tenir compte que Orianna ne portait pas son casque au moment de l'impact ! Donc... : " Routine que tout cela ! ", avait affirmé d'un air un peu trop désinvolte le policier chargé de cette enquête " des plus ordinaires ". Rinaldo n'avait pas du tout apprécié le ton pédant et la morgue de prétoire de cet argousin. Quant à la famille d'Orianna, elle vouait aux gémonies l'amant de leur fille et en aucun cas elle n'avait voulu frayer avec " ce vieux beau " - comme elle se plaisait à surnommer Rinaldo. Était-ce les quinze années de différence d'âge entre lui et leur fille unique qui engendraient une pareille détestation? Autant répondre par l'affirmative. Au matin des obsèques d'Orianna, sa famille et leurs amis - un vrai clan - firent obstacle afin que Rinaldo restât bien en dehors du petit cimetière de province. Il n'insista pas sachant parfaitement que, tôt ou tard, son heure viendrait où il pourrait enfin accomplir ce qu'il avait derrière la tête. Dans ses veines, ce n'était pas de l'eau de vaisselle qui coulait !



En attendant, il fit appel à un détective qui mena ses propres investigations. Il n'apporta pas de révélations fracassantes à Rinaldo mais il n'arriva pas les mains vides non plus. En cuisinant un peu le garagiste qui avait racheté la moto japonaise d'Orianna (en fait, une épave), celui-ci avait lâché " qu'il avait bien remarqué un petit défaut au niveau des freins, mais qu'il n'en avait pas vraiment causé aux enquêteurs vu que, à la réflexion, ce défaut n'était certainement pas la cause de l'accident. Faut ajouter aussi qu'il avait à charge la maintenance des véhicules du commissariat et que, dans son village, on ne cherchait pas des poux là où il n'y avait pas de raison majeure d'en rechercher... ". Il était notoire, ajoutait le " privé ", que le père d'Orianna (notable et riche industriel de la région), ne se privait pas pour faire la pluie et le beau temps " autour de lui " ; à commencer par sa famille. Cependant, imaginer qu'il aurait pu ourdir un complot afin que sa fille soit victime d'un accident de moto qui lui coûterait la vie, cela ne tenait pas debout ! Pourquoi n'avoir pas éliminé, d'une manière ou d'une autre, Rinaldo ? C'eût été plus simple ! De toute évidence, il y avait un vice caché quelque part, admettra le détective. En fin de compte, Rinaldo paya l'enquêteur en déclarant qu'il arrêtait les frais. Il ne gagnerait pas la partie contre ces magouilleurs et ces fourbes taiseux ! Quoi qu'il fasse ou dise, il était et resterait " le mec des grandes villes ". Celui qui avait osé braver de ridicules tabous. Des tabous dignes de l'Inquisition ! Et puis, avec son teint basané et ses cheveux jais légèrement crépus à l'instar d'un maure ; sûr que cela avait dû déranger et scandaliser plus d'un habitant du bourg.



3



Un an après l'accident de moto d'Orianna - le jour anniversaire -, Rinaldo se recueillait au pied de la tombe en granit bleu de celle qui aurait dû être son épouse. Le soleil était présent lorsqu'il déposa un gros bouquet de muguet composé de vingt-trois brins : l'âge qu'aurait eue Orianna si, si... Non ! Il ne devait pas s'égarer dans le jeu inutile des conjectures - on était toujours perdant en raisonnant de la sorte. Rinaldo ne saurait jamais s'il y avait eu une double conspiration : celle qui aurait permis l'assassinat de la jeune femme et celle qui fit que, bien que n'ayant pas de l'eau de vaisselle dans le sang ; bien qu'étant le fils et le petit-fils d'un grand-père né en Sicile ; Rinaldo n'était pas plus avancé dans ses recherches que douze mois plus tôt car la loi du silence - de tous les silences ! -, avait été respectée à la lettre près ! Néanmoins, il s'en voulait à mort de n'avoir pas fait le rapprochement immédiat entre Orianna et le motard à la silhouette toute moulée de cuir blanc... Une faute inexcusable. Impardonnable ! Cela dit, il s'interrogeait encore sur l'épineuse question du casque : " Avait-elle oui ou non son casque sur la tête lorsque se produisit l'accident... " Pourquoi l'aurait-elle ôté ? Pour se suicider ? Absurde ! Orianna nageait en plein bonheur à cette époque. Certes, il y avait de grandes zones d'ombres dans sa vie... Mais qui n'en avait pas ? Lui-même n'était pas sans taches... " Oui, un an après l'accident, Rinaldo se posait les mêmes questions qui étaient comme autant de cases ouvertes dans lesquelles d'autres cases dissimulaient un abîme de " non-réponse... ".



Pour ne pas rencontrer l'un ou l'autre membre de la famille d'Orianna, Rinaldo était venu se recueillir sur la tombe trente minutes avant la fermeture du cimetière. A présent, il se dirigeait à pas comptés vers la sortie grillagée - sa Porsche Carrera l'attendait juste en face, garée sur une placette circulaire où trônait un kiosque à musique. Sans perdre de temps, il s'installa derrière le volant gainé de cuir noir et enclencha la mise en marche du lecteur de CD : " La Bohême de Puccini " l'accompagnait désormais... Puis il emprunta la petite route qui le mena vers une autre qu'il connaissait par cœur. Au cours des derniers mois - en quête d'un indice probant qui lui aurait permis de dénouer l'écheveau de cette tragédie - il avait parcouru cette route dans tous les sens. De jour comme de nuit ; et par tous les temps... " Mais allons bon ! Assez de questions et assez de remords ! Ce n'était pas le moment de flancher ! D'ailleurs, voilà déjà la double barrière rouge et blanche du passage à niveau !... ", lança à voix haute Rinaldo. Le passage étant libre, le bolide gris métallisé accéléra aussitôt. La route serpentait maintenant entre deux magnifiques allées de platanes, et, là-bas, il apercevait la tour et les remparts de l'ancienne construction d'origine médiévale. D'ici peu, le marronnier centenaire étalerait dans l'éther sa superbe ramure... Oui, il s'agissait bien d'un arbre géant... Un arbre au tronc imposant comme le sceptre majestueux d'un Titan... Un tronc maléfique cependant puisque qu'il avait, lui aussi, sa part de responsabilité dans le trépas d' Orianna!

Mais... : " Ciao la vie ; et à nous deux, maintenant, il diavolo ! " murmura Rinaldo. Après cette apostrophe, il détacha sa ceinture de sécurité, s'enfonça dans le siège baquet du véhicule et, sans l'ombre d'une hésitation, son pied droit écrasa jusqu'au plancher la pédale de l'accélérateur. La Porche Carrera répondit au quart de tour et ce fut en vrombissant qu'elle fonça plein tube vers le tronc centenaire du marronnier. Le choc frontal fut des plus violent : le pare-brise explosa au moment même où le torse de Rinaldo fut projeté contre le volant gainé de cuir noir. L'amant désespéré d'Orianna ressentit une terrible brûlure à la hauteur du sternum mais, déjà, un voile opaque et froid aveuglait sa conscience. Dès maintenant, il entrait de plain-pied dans une autre dimension...



Il n'y eut pas de témoin direct de l'accident, mais les services de secours intervinrent très rapidement. On dût cependant désincarcérer Rinaldo avant de le charger à bord d'une ambulance qui prit aussitôt la direction de l'hôpital le plus proche. Dans la salle des urgences, une infirmière découvrit dans son portefeuille un billet sur lequel il avait spécifié que : " Si pour une cause ou une autre, il se retrouvait hospitalisé et plongé dans un coma profond et irréversible, ou en cas de décès, il faisait don de ses organes pour d'éventuelles transplantations. En revanche, il refusait de donner tout ou partie de son corps à la science ". L'équipe médical du service de neurochirurgie constata que le cerveau de Rinaldo était tellement endommagé qu'elle n'entrevoyait aucun espoir de survie. Pour utiliser une phrase lapidaire : " Son cerveau était cliniquement mort ". Dès lors, le feu vert fut très vite donné afin de prélever un certain nombre d'organes sains pour les greffer ensuite à des malades qui, bien souvent, attendaient un greffon depuis de longues semaines, voire de très long mois.

A l'heure ou ces lignes sont écrites, on peut dire que trois personnes reçurent tout ou partie d'un organe de Rinaldo. Sans déroger au secret médical, il s'agit de deux hommes et d'une jeune femme. Cette dernière fêtera ses vingt-trois ans dans 28 jours. Tout comme Orianna, elle est née sous le signe des Gémeaux. Mais cette coïncidence n'est qu'un fait. Un simple fait à ajouter à tous les autres de cette histoire. A chacun d'en tirer - ou non - sa petite ou sa grande part de Vérité.




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