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UNE NUIT D'UNE INFINIE
LONGUEUR


Daniel HALY



" " Maintenant toute la vie, devant moi, c'est l'étendue, l'étendue de ton absence ".
Fernand Crommelynck. .




Comme les cartes truquées d'un classique poker menteur, un éventail de souvenirs s'ouvrait dans ma tête et plus il s'ouvrait et se déployait en moi et plus je me désolais de la perte irrémédiable de notre amour. Sans cesse, mes pensées sombres revenaient sur cette nuit où tout bascula en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Une scène sordide et digne d'un film de série B.

Tes cris lourds de sens. Mes silences orgueilleux. Tes yeux mouillés et les miens secs de honte. Secs de ne pas oser. Mais oui, de ne pas oser montrer que, moi aussi, j'en avais gros sur le cœur et qu'il aurait suffi de si peu de chose pour que je me laisse aller - non pas à des chialeries de vieux collégien pris en faute - mais, plus simplement, pour que je me débonde l'âme, et le reste, et te dise enfin ce que j'aurais dû te dire à ce moment-là.- J'avais pourtant loupé le coche. L'occasion. Après, il était trop tard : la porte de la chambre de l'hôtel Astoria claquait, puis résonnait cruellement sur ses gonds. Dans ma poitrine, mon cœur jouait une samba endiablée. Cela me pinçait d'une manière atroce. Terrible. Puis, le bruit de tes pas qui s'éloignaient...

Je regardais inutilement le cendrier oblong, débordant de filtres cerclés de rouge à lèvre nacré, qui n'avait jamais été le tien. Le lit sauvage. Ravagé. Les draps de soie, rouge kremlin, en vague à l'âme sur le haut tapis jaune abricot. Des odeurs fortes et la porte-fenêtre qui laissait entrer la fraîcheur du petit matin. Ma barbe naissante. Mon odeur d'homme et l'odeur intime de Marie-Jo collée à ma peau nue. Et puis ce parfum aux effluves poivrés - Opium de Yves Saint Laurent - ce parfum aux effluves que je connaissais depuis toujours, puisqu'il s'agissait bien de ton parfum : Paméla. Lui, il était encore présent dans cette chambre de passe ; mais toi, Paméla, toi, ma femme, tu n'étais plus présente. De mon côté, du haut de mon mètre nonante-trois, je ne trouvais même plus, ni le courage, ni la simple volonté de passer sous la douche. Seul. Je me retrouvais tout à coup seul et " con à la fois ", comme le chantait si justement l'ami Brel.

Se cramponner au fait que nous étions mariés depuis dix ans et prendre cela comme prétexte pour sauver la mise - la mienne, il va sans dire - aurait été une vue de l'esprit. Une grande lâcheté, qui plus est. Depuis longtemps, il y avait bien plus qu'un malaise entre nous... D'abord une petite déchirure. Puis une déchirure d'envergure dans la monotonie des jours perdus. Des nuits gaspillées au boulot. Ma carrière primait avant tout. Plan et projet de vie. Les journées passées ensemble étaient exceptionnelles. Rien de très original pourtant. Les feux de l'amour se consument dans la vie, comme dans les bonnes ou mauvaises séries télévisées. On n'avait rien inventé, en somme. Trio classique du mari, de la femme et de la maîtresse - ou des maîtresses...

L'éventail des souvenirs ouvrait donc ses bras désemparés dans ma tête pareille à un juke-box... Une ravissante frimousse de belle-de-nuit émergeait, maintenant, parmi et entre ces proches souvenirs - et je voyais et j'entendais encore les gentilles coquetteries de Marie-Jo. Alors-là, avec sa dégaine aimable, teintée d'un savoir-faire hors pair et hors-ligne, j'avais réellement pêché la fine mouche. Ou, plus exactement, c'était moi qui avais été pris dans la nasse. Dans sa nasse. Je me dégoûtais pour la énième fois pourtant... Aussi avais-je décidé d'arrêter mes jongleries érotiques et mes rendez-vous clandestins. Une poignée de billets sur la table de nuit et puis les banalités habituelles lorsque l'on voulait se tirer d'une situation équivoque. Peu reluisante : "Non, c'était parfait, génial, super... C'était comme à l'accoutumée Marie-Jo, mais c'est moi, c'est moi qui ne tiens plus la route, qui ne tiens plus la forme, plus envie de galipettes, oui, c'est ça, une autre fois peut-être, d'ici quelque temps... J'ai besoin de réfléchir. De mettre certaines choses en ordre... Je suis las, crevé, je ne récupère plus comme avant... Oui, je vais devoir penser à prendre un peu de repos... ".

Marie-Jo se rhabillait sans se presser. Joli brin de fille tout de même... Mais bon... Et toi, Paméla, toi qui venais de nous surprendre dans cette chambre de passe, au pied du lit ; alors même que j'enfilais mon slip-kangourou et que Marie-Jo m'embrassait encore à pleine bouche... Dire que j'avais eu l'air d'un idiot est peu dire... Comment connaissais-tu ce lieu, l'endroit habituel de mes rencontres secrètes ? Qui t'avait renseignée ? Personne ! Évidemment... Mon épouse, ma charmante femme était une grande personne. Elle n'avait pas besoin d'aide. De mouchard. Moi, je resterai un mec incorrigible. Un détestable coureur de jupons ; alors autant me quitter !...
Oui, j'étais immonde !



J'étais sorti de l'hôtel Astoria plus sonné qu'un boxeur sénégalais qui aurait fait un combat en trop, sonné, mort ! Une superbe métisse, d'origine créole, arpentait ses trois mètres de pavé-prison. Cuissardes blanches de flibustière et body jaune marsupilami, ajouré de bas en haut et la bouche gourmande comme une mangue des tropiques... Dans ses yeux immenses - deux perles noires flottant dans un lait de noix de coco - luisait une sourde angoisse. Et dans mes yeux marron qu'aurait-elle pu constater, déchiffrer ? Les numéros d'un Lotto perdu ? Celui de ma vie ? De notre vie Paméla ?
Oui, j'étais un être immonde...



Une impression bizarre me gagnait doucement. Une espèce d'euphorie, de sérénité. Et je ne savais pas à qui, ni à quoi, attribuer cet étrange coq-à-l'âne dans mes sentiments foutus et en pleine contradiction. Je m'asseyais lourdement, comme un corps mort, inutile ou sans vie, sur un banc vert pomme installé à l'intérieur du parc de la ville - près de la statue en pied du père Hugo. De la poche intérieure de mon blouson en daim, je sortais le bouquin de Joseph Conrad que tu m'avais conseillé de lire. Tiens... Une petite carte à jouer (extraite d'un jeu d'enfant ?) comme marque-page. Il s'agissait d'un " trois de cœur ". Pourquoi cette carte Paméla ? Encore un signe ésotérique ? Encore un mystère de plus à ajouter à la liste cependant déjà longue et dont, toi seule, tenais et détenais les tenants et les aboutissants... Tiens ! Et voilà à présent deux phrases du livre, d'un dialogue, soigneusement soulignées au crayon rouge puis au crayon bleu... Un double trait coloré à mon attention probablement : " Je ne suis pas plus dangereux qu'un petit enfant, mais je n'aime pas que l'on dicte ma conduite. Suis-je le directeur, oui ou non ? " J'étais donc autoritaire, despotique ? J'avais mangé ta vie, avais-tu hurlé en claquant la porte de la chambre de l'hôtel Astoria. Tu avais été forte et implacable en me jugeant de la sorte. Tu avais cependant raison. J'étais bien devenu un vieux con. Un vieux quadra aussi amer que la pulpe d'un citron vert. Oui, Paméla, j'étais con, égoïste et, qui plus est, je te trompais sans vergogne - et pourtant, je t'aimais... Mais basta ! Il me fallait arracher la page de notre vie commune... La comédie, ma stupide comédie... N'aurait pas duré éternellement ; alors voilà, tout à une fin...



Deux jours plus tard, à Marseille, je m'engageais une seconde fois dans la légion étrangère. C'était un samedi après-midi. C'était, il y a cinq ans et six mois. Je n'ai pas oublié mon départ de France. Ni le tien, Paméla. Ton visage baigné de larmes de colère, de dépit et de chagrin, lorsque tu avais pris tes jambes à ton cou pour fuir cet abominable hôtel de passe... Mais je regarde désormais ton visage et nos souvenirs de " par l'intérieur de mes pensées ". Il s'agit d'un éventail, d'un bilan sombre et hideux qui s'ouvre lentement, très lentement, en ricanant même, certains jours et encore davantage certaines nuits. Pour ne pas dire toutes les nuits. Je vois en effet toute ma vie sans plus la voir réellement... L'action s'était déroulée à la position 533 - une éminence d'où l'on ne pouvait pas me repérer. Allongé là depuis des heures, je surveillais les allées et venues de " ceux d'en face ". Des soldats dépenaillés, ivres de vin de palme et de chanvre indien. Les nôtres avaient commencé un tir de barrage, mais c'était un peu court. Une gerbe de feu, de boue et de sang et... Merde de merde ! Je couinais comme un marmot en me tenant la figure à pleine main. Mes prunelles marron étaient brûlées, vitrifiées. En l'espace d'une seconde, j'étais devenue aveugle. De la lumière, j'avais sombré dans les ténèbres. Depuis lors, mes nuits comme mes journées sont d'une infinie longueur et sans arrêt - ou presque sans arrêt - je me demande si en fin de compte, Paméla, tu as gardé ou non l'enfant que tu portais en toi, depuis deux mois déjà, lorsque tu m'avais surpris en compagnie de Marie-Jo ? Mais tu as raison Paméla, une fois de plus tu as raison : jamais je n'aurais dû partir. Jamais je n'aurais dû fuir...
Oui, j'étais immonde et je ne te méritais pas.



J'ignorais toutefois que tu attendais un enfant de moi... De nous deux. Tu me l'avais caché. Sans l'inattendu coup de fil de ta mère, oui, Paméla, de ta mère - malheureusement, moins de trois heures avant mon embarquement pour cette contrée au bout du monde - jamais je n'aurais été au courant que tu étais enceinte. Il était cependant trop tard pour changer mon fusil d'épaule. Un père, déserteur ou emprisonné, aurait-il été préférable ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Tout cela n'a plus grande importance à présent - du moins pour toi. Paris est si loin du trou perdu. Du gourbi où je n'arrête pas de remâcher mes regrets et mes incurables erreurs. Et puis, à ce poker menteur auquel j'étais abonné tel un drogué, j'ai définitivement tout perdu : toi, notre enfant... Et la vue. Dans mes nuits noires, j'ai souvent si mal, si mal... Et l'étendue de ton absence est aussi vaste et terrible que le coin perdu, oublié de tous - sauf pour quelques misérables indigènes - où, d'ici peu, ma cécité n'aura vraiment plus la moindre importance. Exception faite pour les mouches et autres bestioles ; et encore...



Oui, Paméla, dans ce territoire dix fois plus grand que la France, dans cette horrible région brûlée par un soleil de braise, ma carcasse sera bientôt en pleine intimité avec la terre et la pierraille. Ici, pas question de chimiothérapie pour tenter de soigner le genre de saloperie qui me ronge et me bouffe la moelle des os... Non, je n'ai pas vraiment de peine de m'en aller pour ce voyage sans retour. J'ai joué et j'ai perdu. Par ailleurs, je n'ai jamais été un excellent joueur de poker. À chaque minute naît une poire, disait Barnum. À moi seul, je faisais bien tout un poirier...



La phrase : " Je ne suis pas plus dangereux qu'un petit enfant, mais je n'aime pas que l'on dicte ma conduite ", est extraite de : " Au cœur des ténèbres " de Joseph Conrad. Page 53. Édition Autrement Littératures.




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