"C'est inexplicable cette vie humaine. Personne n'a de vie en soi ; on vit toujours pour quelqu'un d'autre".
Page 67. Dans "Le Dit de Tianyi " de François Cheng.
C'était à la fin du mois de juin. C'était lors des fêtes des moissons. Tu m'expliquais qu'il s'agissait d'une fête traditionnelle de ton île, Malte. Dans un cadre champêtre, on fêtait aussi Mnarja ; qui signifie " lumière ". À belles dents, on dégustait du lapin grillé et le touriste, que j'étais alors, buvait timidement du regard l'insolence mutine de tes yeux dorés et le vin frais mettait des étoiles espiègles dans ma tête.
Plus tard, dans la campagne peuplée d'oliviers plus que centenaires, tu me désignais la colossale coupole blanche d'une église baroque ; sa silhouette se découpait dans un ciel d'un bleu indigo et dans la vision éloignée des calmes flots de la Méditerranée.
De par les rues étroites, nous allions... Plaqué sur une porte épaisse, hâlée par les siècles passés, un lourd heurtoir en cuivre représentait un fier dauphin cambré. " Le dauphin est l'éternel ami et compagnons des marins ", me disais-tu en caressant de la paume de la main droite le corps lisse du mammifère, tandis que ton autre main effleurait le bord effrangé de mon short…
Au pied de la statue de Saint-Paul - elle domine toute la baie - tu ouvrais un livre qui racontait que Paul avait fait naufrage pas très loin d'ici. Mais je le confesse, je n'arrivais pas à retenir tes propos tant je restais fasciné par tes doigts qui tournaient délicatement les pages glacées du livre. Aussi, comprenant tout avant moi, tu abandonnais ton rôle de guide et dans un endroit sauvage planté de citronniers et d'orangers, je me voyais t'enlever ton caraco pour poser ma bouche sur ta peau de miel... À deux cents mètres, un autobus à la carrosserie colorée de raies jaune et rouge, transportait quelques couples de passagers vers le petit village où tes vingt-deux printemps avaient vu le jour une nuit de mai. Et pendant cela, tu affirmais d'une voix suave : " Entre dans mon jardin, mon bien-aimé, entre donc dans mon jardin et mange bien vite les fruits les plus exquis ! " Et jamais jusqu'alors je n'avais entendu de paroles aussi extraordinaires, ni aussi sensuelles ! Mais huit jours après " ces moments exquis ", je quittais Malte pour Bruxelles…
Mellicha, l'île de miel... Tel est le nom que donnèrent les anciens navigateurs grecs à ton île, mon Amour. En ces années là, où je marchais encore, tu avais été le double guide de mon adolescence : sous l'ardeur des rayons d'or du soleil, je tombais amoureux de cette île aux aspects magiques et, sous ton charme tranquille et magique, je succombais également.
Je ne suis plus retourné à Malte depuis que je marche sur " QUATRE ROUES ". Ton prénom - pour moitié d'origine sémite et pour moitié maltaise - m'avais-tu confié - était : Ophira. Or, cette nuit même, Ophira, tu as traversé mes rêves... Ta peau de miel avait toujours le goût et les parfums subtils des orangers et des citronniers... Ton visage était pareil à celui que mes mains vivantes avaient eu la joie et l'émotion de caresser. Certes, il y avait ces rides infimes sous tes yeux insolents et ses mèches blanches qui marbraient ta longue chevelure... Oui, c'était bien toi qui me faisais un signe de la main, avec ce fin bracelet d'argent à ton poignet ; ce bracelet de quelque sous acheter à une boutique pour touristes...
Dans ce songe, tu me demandais de venir te rejoindre à Mellicha. Si les tous les Dieux de l'Univers me gardent en vie et me procurent force et courage, lors de la prochaine moisson, lors de la prochaine fête de Mnarja, je chevaucherai un dauphin cambré et d'un coup d'ailes, je viendrai te retrouver dans cet endroit sauvage planté de citronniers et d'orangers : " Mais, Ophira, accepteras-tu d'aimer mon corps brisé ? "