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LES OISEAUX DE L'AUBE CHANTERENT TOUTE LA NUIT


Daniel HALY



" La gloire est un vêtement de lumière qui ne s'ajuste bien qu'aux mesures des morts ".
Pierre Reverdy.



Le campement fortifié se dressait juste à l'orée du bois principal - dans le voisinage d'Elseneur. Les engins de guerre et les batteries de canons, réinstallés depuis plus de deux longues journées déjà, n'attendaient plus que le signal décisif de l'Officier pour mettre le feu aux poudres. En attendant le futur choc des combats et le face-à-face avec l'ennemi de toujours, la troupe lucide et pragmatique mangeait à la bonne franquette en chapardant, sans état d'âme, dans les fermes avoisinantes et même au-delà. Ces multiples méfaits, ces larcins peu avouables pour des soldats d'un tel rang, d'un tel régiment, ne plaisaient guère à l'Officier responsable - mais pas question de réprimander ses hommes dans les heures à venir. Chaque chose en son temps et chaque chose à sa place. Sa compagnie avait reçu l'ordre formel de tenir ce bout de terre, situé aux confins du Royaume, pendant trois jours encore. Si pas davantage. Dès lors, l'ordre, la rigueur, et la discipline de fer seraient rétablis plus tard. S'il devait y avoir un plus tard, évidemment...

Et puis le coq - l'oiseau de l'aube comme le surnommaient les poètes d'antan - chanta toute la nuit comme un joyeux clairon. À son chant tonitruant répondirent aussitôt les chants complices et chaleureux de tous les autres coqs des alentours. L'un commençait sa tirade et, instantanément, un deuxième lui emboîtait le pas et poursuivait avec entrain et ferveur. Des trios cohérents s'improvisaient et l'on eût dit qu'ils s'étaient tous donné le mot ! C'était une grande chorale de " COCORICO " qui s'était finalement coalisée afin de tenir éloigné l'ennemi qui voulait agresser le campement dressé à l'orée du bois principal - dans le voisinage d'Elseneur.

Lorsque revint le silence aux alentours immédiats du bois, où se tenait en alerte la troupe et l'unique Officier rescapé des terribles et sauvages combats des semaines précédentes, on entendit, brusquement, semblant surgir du néant, un sourd et lourd grondement... Un grondement semblable à dix mille ra joués à l'unisson sur des tambours géants... L'angoisse et la fatigue serraient les poitrines des fantassins. Cette fois, ils semblaient faits comme des rats ! L'ennemi abhorré était là et bien là ; il ne lâcherait donc jamais prise, celui-là ?! Aujourd'hui, pas un soldat ne sortirait vivant de la magistrale souricière qui s'était mise sournoisement en marche. Tant pis pour nous, se disaient certains avec fatalisme et soulagement - au moins l'attente interminable serait terminée. Et de deux doigts attentifs, ils formaient le large signe du Dieu en croix. D'autres pleuraient de rage en jetant armes et barda au sol. Un pince-sans-rire, surnommé " le roi des farceurs ", ricanait en se tapotant le ventre : " En enfer... les amis ! Je vais aller me rôtir les moustaches et les fesses aux enfers des dieux déchus ! " Vêtu d'une houppelande tâchée de sang et de boue, il était cependant le seul à s'esclaffer de la sorte tout en se moquant de ses propres blasphèmes. Pauvre fou !... Que Satan l'emporte, sans perdre de temps, si telle était sa requête et son abominable souhait ! À deux pas de cet illuminé, de ce mécréant, une toute jeune cantinière, au caractère bien trempé, n'avait pas perdu le contrôle de ses nerfs. Elle se déplaçait de l'un à l'autre avec son tonnelet d'eau-de-vie brinqueballant sur son justaucorps et, d'un bon mot ajouté à un gros doigt d'alcool brûlant, elle parvenait à aviver les joues blêmes des plus inquiets. Des plus démoralisés. En général, il s'agissait des fils des fermiers qui avaient fait le mauvais choix lors du tirage à la courte paille. Celui qui restait avec le brin le plus court - ou le plus long, il existait des variantes suivant les régions et les coutumes - alors, celui-là, il se voyait contraint de suivre manu militari les sergents recruteurs du Royaume. " Le hasard n'aimait guère les gens des campagnes ", affirmait une maxime locale. Ne faisant point partie de ce qu'on appelait l'aristocratie militaire, ils étaient corvéables à merci. Placés dans les avant-postes, ils étaient généralement fauchés dès la première mitraille venue. Certains tentaient bien de déserter sitôt la nuit tombée, mais il était rare, voire exceptionnel, qu'ils réussissent leur échappée. D'ailleurs, les malheureux fuyards qui loupaient la belle, étaient sans tarder passés par les armes. Le refus d'obéissance et les tentatives d'évasion étaient réprimandés avec la plus grande sévérité. Dans ces conditions, il y avait de quoi décourager les plus audacieux ou les plus désespérés...

Pour l'heure, un chef de troupe à la vue aussi perçante qu'un marin au long cours, s'écriait tout à coup : " Parbleu ! Mais ce sont les hommes de renforts que mes yeux usés reconnaissent ! Et notre cavalerie est en tête ! Des centaines d'hommes, vous dis-je, des centaines de sabreurs émérites sont là pour briser et casser l'encerclement maudit ! " L'homme criait et agitait les bras tout à la fois tant il était surexcité. Et de moulinets des bras en emportements débridés, il en venait à perdre sa vieille perruque grise, grouillante de poux et de vermines... Le tournant de la bataille et du sort des hommes - les victimes et les survivants - semblait désormais joué. L'heure glaciale du destin, de la terrible curée, venait de sonner pour les combattants d'Elseneur...

La compagnie ne fut pas anéantie par l'ennemi de toujours et, son salut, elle le dû effectivement aux chants multiples et retentissants des coqs. En effet, la légende nordique raconte et prétend mordicus " que lorsque les oiseaux de l'aube chantent toute la nuit, aucun esprit vivant et malfaisant n'osera s'aventurer dehors. Les sorciers sont sans pouvoirs également, tant cette période est sacrée et chargée de grâce ". Un arrière-arrière-arrière grand-oncle d'un mien ami faisait partie de cette compagnie et, de génération en génération, dans sa famille et dans les cercles de ses connaissances, on raconte cette légende très peu vraisemblable de prime abord, et du reste, je suis le premier à mettre en doute sa véracité. Néanmoins, comme le souligne mon ami d'enfance : " Rien n'est plus vraisemblable que ce qui, au demeurant, paraît à la fois bizarre et totalement surprenant ". Après tout, c'est peut-être lui qui a raison et moi qui ai un esprit par trop cartésien ?




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