Site de Daniel HALY




Faute d'avoir été un père,
je suis resté un fils !


Daniel HALY



" Des milliers et des milliers de spermatozoïdes, tous vivants. Sorti du cataclysme, un seul pauvre Noé, essaie de survivre. L'échappé a une chance d'être Shakespeare ou un autre ou moi ".
Aldous Huxley.




MAUBEUGE - 1968/1969.


Depuis le début de la matinée, la neige discrète nappait intimement l'ancien Moulin à vent, tandis que le toit conique portait fièrement ce plumage laiteux à l'instar d'un coquetier en faïence, tout heureux de porter sur ses frêles épaules un œuf rondouillard et nonchalant. Maquillés par les longs rayons d'une Lune couleur Marie Brizart, les ailes en croix, de l'édifice, allongeaient leurs ombres élégantes et paresseuses sur la grande plaine environnante - et l'on aurait pu croire qu'il s'agissait de quatre lézards filiformes, assoupis dans un décor précieux et fantasmagorique.

Du Moulin campagnard, transformé depuis peu en une moderne discothèque, s'échappaient des cris perçants, des rires en cascade et les notes puissantes d'un orchestre de musique soul. Puis venaient les remarquables paroles de "Hey Jude" que toute la salle reprenaient doucement en chœur. Dans les halos des projecteurs, la fumée grisâtre des cigarettes et des quelques joints se mélangeait sans le moindre problème avec les effluves tenaces d'encens et de patchouli - à l'instar des danseurs qui flirtaient avec la grande insouciance propre à la jeunesse de cette époque et à ces " lendemains enchanteurs qui ne pouvaient qu'apporter ce fameux bonheur attendu et souhaité depuis l'éphémère révolution de mai 68... "

Ambiance et cotillons. Flonflons, serpentins colorés et bouchons de champagne filaient et zébraient l'espace comme autant d'étoiles surréalistes... La fiesta battait son plein ! Lorsque les douze coups de minuits tintèrent, à l'immense horloge hongroise fixée à une haute poutre maîtresse, ce ne furent qu'embrassades, émotion entre quatre yeux pour les couples d'amoureux et "vœux et promesses de ceci et de cela " à l'occasion de l'Année Nouvelle. Faits et gestes des plus classiques et qui ne mériteraient certainement, ni un mot, ni une ligne supplémentaire, de ma part, s'il n'y avait eu, justement, un peu plus de faits moins ordinaires que ceux que je viens de rédiger à l'instant même...

Aux alentours immédiats du Moulin, très exactement sur le bas-côté droit d'un champ ou d'une prairie, se trouvait rangée la voiture de mon ami d'enfance : une rutilante Dauphine bleu ciel. Alors que la neige, crémeuse et irisée par les rayons lunaires, nappait la carrosserie en forme d'œuf d'autruche, Paule et moi nous étions couchés et tendrement enlacés sur le siège arrière... De par la portière, au trois-quarts ouverte, dépassaient nos quatre chevilles bien loin d'être statiques... Pendant ce temps, sans se soucier de nos ébats, la neige floconnait tranquillement sur mes mocassins et sur les escarpins de Paule... Vous dires aussi que, dix minutes auparavant, nous nous étions éclipsés de la salle enfumée afin d'essayer de trouver un moment d'intimité en ce début d'année nouvelle. C'est que, le lendemain matin, ce serait l'intolérable déchirement. Ce serait l'inévitable séparation puisque j'étais appelé à effectuer mon service militaire en Allemagne. Dès lors, nous avions décidé de faire la java et de profiter au maximum de ce réveillon en allant dans les environs de Maubeuge. Pourquoi ce choix ? Je ne m'en souviens guère à dire vrai... Mais non seulement le célèbre " Clair de Lune ", de la non moins célèbre chanson, était au rendez-vous ; mais, de plus, alors que le regard noisette de Paule coulait de toute son ardeur palpable dans mon propre regard ; alors que la chaleur de son ventre accroissait la chaleur de mon propre ventre - et pas uniquement la chaleur de mon ventre - nous mourrions d'envie de faire une seule et unique chose : l'amour ! Hé bien oui ! Avant mon éloignement pour le pays de Goethe et de Beethoven, Paule et moi nous ne pensions plus qu'à cela. Surtout ne me demandez pas pourquoi. Je sais parfaitement bien que vous n'êtes pas tout à fait des demeurés ni des castrats. Alors, je vous prie, pas de leçons de moral, ni de jugements à l'emporte-pièce, merci à vous!

Faire l'amour donc... Qu'à ne cela tienne ! Hé bien non ! C'était exclu. Hors de question ! Et s'il était hors de question, c'était à la fois pour des raisons limpides et pour des raisons plus psychologiques... Les voici : Paule, ma tendre et adorable fiancée, se refusait à utiliser des préservatifs, tout comme elle refusait, avec la même et farouche détermination, ce que l'on a coutume d'appeler : " Sauter du train en marche ". C'était son choix. Son plaisir. Et sa volonté. Elle tenait absolument à ce que je jouisse en elle. C'était comme cela et pas autrement. Ce qui, pour être tout à fait franc, n'était pas fait pour me déplaire... Quant à la pilule contraceptive, elle faisait à peine son apparition parmi le grand public, elle avait très mauvaise presse et, qui plus est, une grande partie du corps médical d'alors refusait catégoriquement de la prescrire aux jeunes femmes. En conséquence, nous avions adopté la méthode Ogino - que les moins de trente ans ne doivent certainement pas connaîtrent...

Cette ancienne méthode anticonceptionnelle (originaire du pays du Soleil Levant), se fondait principalement sur une prise régulière et journalière de la température de la femme, dès son réveil, et sur le cycle de l'ovulation. Paule avait beaucoup de maturité et elle connaissait tout cela sur le bout des doigts. Evidemment, il y avait parfois des failles et même de très grandes failles. Rien n'est garanti dans la vie et cette méthode était malgré tout assez empirique. Mais quand on aime, on est prêt à prendre certains risques... Et puis, le corps et les sens ont leurs raisons que la raison à tendance à ignorer... ".

Justement : avoir des rapports sexuels en cette nuit nouvelle de l'année 1969 aurait été une erreur magistrale de notre part. D'après les savants calculs de ma fiancée, pas un seul spermatozoïde n'avait le droit de zigzaguer ou de naviguer dans un endroit bien précis de sa douce anatomie féminine. Si l'on passait outre, c'était la mise en route - avec 99 pour cent de chance ou de malchance - pour que neuf mois après je sois le papa d'une petite fille ou d'un petit garçon. Voire de jumeaux, car il y avait déjà eu plusieurs précédents du côté de la famille de Paule. À coup sûr, être père à dix-neuf ans et tandis que j'aurais encore été à l'armée aurait été une " grossière erreur " et un très mauvais départ pour notre couple.

Que d'explications, je vous l'accorde, pour accoucher et arriver enfin à la conclusion - ou presque - de ce texte... Nous en étions donc au moment où tous nos sens émoustillés nous mettaient à rude épreuve lorsque Paule avait eu cette soudaine et surprenante supplique : " Dany, mon chéri, prends-moi, je t'en prie, prends-moi ! J'ai envie de toi et tant pis pour le reste... On verra bien par la suite !... "

Mettez-vous à ma place... Mettez-vous à sa place... ! Ce fut à cette seconde-là où je me disais : " J'y va t'y..., j'y va t'y pas ? " que la portière arrière de la Dauphine bleu ciel fut ouverte en grand par Christian - mon ami d'enfance - et par Cathy sa petite amie du moment. Dans le même mouvement, une glaciale volée de boule-de-neige venait frapper sans retenue mes fesses nues exposées brutalement aux longs rayons de la fameuse Lune couleur Marie Brizart... Plié en deux par un fou rire incroyable, Christian se félicitait de sa bonne farce tandis que Cathy continuait à viser, avec une grande adresse ma foi, mon séant. La suite se résume de la sorte : mon pantalon de smoking en accordéon à mi-jambes, et moi, les pieds pataugeant dans la neige, à remettre en place et à leur place respective tout ce qui devait s'y retrouver... Juste après ceci, Paule s'extirpait de la banquette et tendait la main afin que Cathy vienne à sa rescousse histoire de l'empêcher qu'elle s'emberlificote dans son penty et dans sa culotte Petit Bateau.

La scène aurait mérité d'être fixée sur pellicule tant la surprise et la drôlerie de la situation me fait encore et toujours sourire, et même davantage, alors que je déroule les mots et les phrases en ce lundi 10 février 2003 - soit plus de trente ans après la salve de boule-de-neige qui, en définitive, fit que pas un seul spermatozoïde ne zigzagua ni navigua dans la douce intimité de Paule. Une série de sphères enneigées avait mis fin à cette unique et magnifique partie de jambes en l'air sous le célèbre Clair de Lune de Maubeuge. De ce fait amusant, de ce détournement de nos tendres gesticulations, je ne saurai jamais si nous aurions fait l'amour ou si nous aurions eu la sagesse extrême et la présence d'esprit de nous abstenir...

Le lendemain matin je partais pour ma garnison : Le 1er Bataillon des Chasseurs Ardennais, caserné à Spich. Une nouvelle aventure commençait pour moi. Pour Paule également. Et pour reprendre une expression que chérissait particulièrement Sacha Guitry : " Faute d'avoir été un père, je suis resté un fils ".

Je n'ai jamais éprouvé de regrets de n'avoir pas fait l'amour lors de ce réveillon un peu particulier. Deux ans plus tard, je passerai la nuit de l'Année Nouvelle chez moi, dans mon lit, avec ma fiancée à mes côtés. Le point commun avec ce que je viens de vous décrire, c'est qu'il n'y aura pas plus de " pénétration " au cours de cette nuit-là que lorsque Paule et moi nous étions couchés et tendrement enlacés sur le siège arrière de la Dauphine bleu ciel. Cette fois la raison était très différente. Mon corps était devenu méconnaissable. Depuis neuf mois, j'étais tétraplégique. Et ceci, c'est encore une autre histoire. Une autre farce. Mais celle-ci ne me fait pas vraiment rire. Ni sourire. Allez donc savoir pourquoi ?




Retour à la page d'accueil