Site de Daniel HALY



UNE DOUBLE SOLITUDE

Daniel HALY



" On le découvrait parfois effondré à l'idée que certaines heures de sa vie ne ressusciteraient jamais. Il ne se faisait pas à l'absence de ceux qu'il avait aimés, à ce caractère définitif ".
Double vie. Pierre Assouline.


Au mitant phosphorescent de sa montre rectangulaire, minuit pile reluisait sous la pluie fine et glaciale. Son unique main masculine tenait avec fermeté la grosse poignée en jonc d'un parapluie gris souris ouvert au-dessus de ses quarante-cinq ans. Il se campait bien droit, comme s'il portait un corset d'acier sous ses vêtements de haute couture - le col relevé du pardessus ne réchauffait que sobrement son cou transi. Face à son attitude rigide, une belle-de-nuit ralentissait sa démarche chaloupée. Elle visait d'abord la protection sombre du dôme du parapluie. Puis - objectif suivant - et, sans nul souci de pudeur, elle causait de pipes et proposait des acrobaties à des prix modérés - elle se prénommait Elsa. L'homme reluquait cette nana des nuits glauques avec appétit : attirante et professionnelle, cela sautait immédiatement aux yeux. Il savait dès maintenant qu'il ne résisterait pas aux avances sans fard de cette professionnelle. D'ailleurs, il n'était pas venu dans ce quartier assez sordide, aux abords de la gare du Nord, pour effectuer un quelconque footing. Il avait autre chose à faire de bien plus emballant...

Mais il y avait un hic. Il y avait que cette attirante blondinette ressemblait comme deux gouttes d'eau à sa fille Mandy - disparue voilà un an déjà dans un stupide accident de plongée sous-marine au large de la Tasmanie. Mandy avait-elle rejoint sa mère, décédée, elle aussi, cinq ans plus tôt (comme dans le scénario d'un très mauvais film policier), lors du rocambolesque et sanglant cambriolage de la célèbre bijouterie située à deux pas des Champs-Élysées ? Question sans réponse. Forcément sans réponse. En attendant, lui, le père, le mari, il restait le seul survivant du clan. De la famille. Depuis cette double perte, il était brisé. Ecrasé d'un chagrin plus lourd qu'une chape de plomb. Alors, de putes en putes, de boissons alcoolisées en gueules de bois, il essayait malgré tout de surnager. De ne pas couler trop souvent. Trop vite... Il n'était cependant pas une chiffe molle ni un enfant de chœur ; loin s'en faut. Jusqu'à ce jour, il s'était pourtant toujours refusé d'envisager de se brûler la cervelle - pas lui, tout de même. Pas un homme de son espèce, de sa trempe !

Pendant ce temps, à l'angle Ouest de l'avenue des " Pas Perdus ", une autre call-girl, à la chevelure flamboyante, claquait la lourde portière d'une luxueuse limousine datant des années cinquante. Elle ramenait, dans son sillage parfumé, un trio de touristes anglo-saxons pour une partie de jambes en l'air dans son luxueux penthouse. Eclats de rire idiots dans la pénombre. Petites tapes vulgaires des pattes masculines sur les fesses rebondies de la fille. Les gars éméchés et fanfarons étaient déjà chauffés à blanc. Cela promettait... La lune rousse et pleine se moquait bien des avatars idiots des simples mortels. Elle faisait l'amour avec les étoiles et l'Eternité - et tous les dieux de l'Univers étaient ses galants chevaliers servants.



Elsa et l'homme au parapluie gris ne parlaient plus de prix. De tarifs. L'affaire était dans le sac. " Avec deux préservatifs ", avait insisté le gars. Sa main valide et sa voix tremblaient ; va savoir pourquoi Germaine ? L'hôtel laid et minable ensuite. Les escaliers fatigués qui gémissaient sous les pas pressés " du couple ". Puis, dans un coin de la chambre sordide, le parapluie gris fermé qui dégouttait sur le tapis rouge usé jusqu'à la trame. Une lumière d'un jaune pisseux tombait d'un plafonnier comme un crachin qui fout le cafard un jour de Toussaint...

Fixé au mur - bien en évidence au-dessus du lit - un Christ en croix n'abaissait pas ses lourdes paupières habituées sur ses corps nus qui gesticulaient sur un drap d'un blanc douteux... Le Christ, en ces inconnus, se souvenait de sa propre existence d'homme il y a deux mille ans environ. Marie-Madeleine : la femme et la courtisane par excellence... Et les apôtres, envieux, méfiants et critiques. Confondant la tendresse des cœurs et des corps avec la luxure. C'était l'autre versant de l'Histoire. L'autre côté des souffrances secrètes et des méchancetés humaines... Universelles...

De son côté, le manchot soufflait comme un phoque. Glapissait. Les jolies cuisses d'Elsa instrumentaient et activaient les choses. De la sueur perlait entre ses seins. Elle voulait en finir le plus rapidement possible... C'était le dernier client de la soirée. Deux jours plus tôt, un freluquet, maigre comme un clou et plus hésitant qu'un puceau, l'avait légèrement déchirée tant il était membré comme un âne. Elle avait d'abord refusé la passe en découvrant l'engin du gars. Mais, d'un pâle sourire, il avait dit qu'il payerait trois fois plus si elle acceptait l'intromission... Alors-là, Elsa avait craqué. Il fallait bien assumer son gagne-pain et songer plus que jamais à l'avenir. Pour l'heure, on entendait les notes distinctes d'un piano mécanique qui jouait " Ballade pour Adeline " - deux ou trois étages plus haut... Un autre client hurlait et couinait comme un cochon que l'on égorgerait - c'était peut-être le cas ? De toute manière, elle s'en foutait comme de l'an quarante ! Elle n'était pas fermée à la pitié, mais elle avait eu plus que son comptant d'avanies. Du reste, le manège de la coucherie était terminé. D'un ultime coup de reins suivi d'un bref gémissement - elle simulait l'orgasme avec une rare perfection, et le manchot achevait sa petite affaire... Le pauvre chéri frissonnait ; la chair de poule se manifestait sur son unique bras tatoué d'une double dague alors que son regard foncé était trouble et embué ; et l'aurait dit un animal apeuré qui sentait venir sa mort prochaine...



Les fesses charnues d'Elsa étaient à présent posées sur le bidet blanc. Assis sur le bord du lit ; l'homme reluquait. Percevait des bruits intimes. Connus. Il avait honte soudain. Il éprouvait un sentiment de culpabilité, car il imaginait sans joie que cette fille de joie aurait pu être sa fille Mandy... Destin de putain à quoi tenait donc la vie ? La mort ? Il était un invétéré salaud, c'est tout. N'empêche, il n'avait plus qu'un bras à sa disposition et c'était encore cette Elsa qui venait lui donner un coup de main pour remonter son caleçon kaki. Il se surprenait à sourire. Il était faible et nul en regard de cette blondinette qui assumait au moins ses choix. Lui, le client, il profitait. Le fric faisait la différence. Le cul et l'argent menaient le monde depuis toujours. Etait-ce lamentable, nécessaire ou inévitable ?



Dans la rue, il relevait vite le col froissé de son pardessus. Il bruinait et le vent s'était levé. Il avait oublié son parapluie gris souris dans la chambre de l'hôtel. Une flaque de pluie bleue comme la mer Baltique et son regard brun qui tombait dedans comme l'urine jaune paille de la fille, tout à l'heure, gouttait dans la cuvette blanche du bidet. Il voyait ses joues mal rasées dans la flaque. Une gueule tout en os et une moustache ridicule à la Clark Gable. Pesanteur et lourdeur d'un homme aux traits tourmentés. Il avait l'estomac dans les talons. Il avait soif aussi. Le néon rose d'un bar tout proche décida pour lui. Une double vodka lui brûla l'estomac. Une deuxième lui souleva le cœur. De la porte arrière de l'établissement, une violente explosion se fit brusquement entendre. Puis ce furent de longues rafales d'armes automatiques... Etait-ce un nouvel attentat des séparatistes ou un règlement de compte entre truands ?



Plus loin et plus tard. Dans son studio, face à un miroir grossissant, Elsa se démaquillait en ne pensant à rien d'autre que ce qu'elle faisait. Déjà oublié l'inconnu manchot à la fine moustache noire ? À la montre bon chic bon genre ? Oui, elle ne voulait plus penser à ses passes et aux ricochets qui déchiraient et lacéraient son ventre. Son intimité. Il y avait cependant l'intolérable douleur à laquelle jamais elle ne pourrait s'habituer. Une douleur sourde. Invisible. Mais si vive pour ELLE ! Oh oui, au mitant de son corps de femme ; là où tous ces mecs de passage venaient jouir en beuglant comme des veaux ! Là restait bien l'insulte. La blessure ! Tous ces pauvres cons de mecs qui jouissaient dans son " con à ELLE ", comme lui avait lancé un jour un client qui était aussi plein de morgue qu'il était plein aux as. Pour toute réponse, elle l'avait envoyé dans les plumes. Le fier-à-bras avait décampé sans demander son reste. Et ce diable de sida que l'on risquait de chopper à tout moment si l'on n'y prêtait garde... Putain de destin va ! Heureusement qu'elle pouvait recharger ses accus de temps à autre ! Demain midi, Alexis, son fils âgé de huit ans, serait enfin auprès d'elle pour deux journées pleines. Sa solitude de femme et de maman serait moins pesante alors, et alors seulement...

Elsa s'approcha de la double fenêtre. Elle écarta de la main droite la tenture en velours côtelé puis elle laissa glisser son regard fatigué au-dehors : une pluie fine mouillait toujours la chaussée. Dans le parc, situé juste en face de son studio, la cime des bouleaux venait d'être étêtée par mesure de prudence. Elle aimait tout particulièrement ces arbres à écorce blanche et si la réincarnation existait bel et bien, son plus cher désir serait alors de revivre sous l'apparence d'un vigoureux bouleau ou, éventuellement, sous la forme d'une svelte panthère des neiges. Mais par pitié, jamais plus dans la peau dégradante d'une prostituée. Non, jamais plus !

Lovée entre ses bras, Tosca, son gros chat siamois âgé de neuf ans ronronnait et se laissait caresser avec une évidente satisfaction. Sur une radio périphérique, on signalait qu'une violente explosion suivit d'un incendie avaient ravagé un bar connu et la maison adjacente dans le quartier chaud de la ville. On dénombrait plusieurs victimes : le patron de l'établissement, une jeune serveuse et trois clients dont, l'un d'eux, était amputé d'un bras. Grâce à des papiers personnels, on avait déjà établi qu'il s'agissait d'un aventurier bien connu dans les milieux autorisés, car son nom avait fait la une des journaux lors d'un coup d'État perpétré dans un pays africain.

Affalée au milieu de son canapé réversible, Elsa était sous l'aile protectrice et bienveillante de Morphée. Tosca était blotti contre les reins de sa maîtresse et les deux respirations, celle de la jeune femme épuisée et celle du vieux matou formaient, à présent, plus qu'une seule et unique respiration : profonde, calme et coulée dans le même moule...

Sur ces entrefaites, la pluie avait cessé.




Retour à la page d'accueil