" C'est la nuit qu'il est beau de croire en la lumière ".
Edmond Rostand. Cyrano.
Je suis en chaise. Un jour semblable à un autre jour. Juste une exception : mon nez est bouché. On me mouche. Une fois. Deux fois. Et voilà, la morve liquide est dans le mouchoir en papier. Néanmoins, il reste encore un petit quelque chose. Un rabiot qui colle. Qui adhère à la cloison. Je souffle bien fort pour chasser l'intrus. Une fois. Deux fois. Echec sur toute la ligne. J'attends. Je patiente... Ce n'est pas dramatique. Il n'y a pas le feu au lac. Quoique... Ce rabiot est vraiment gênant. Tant pis, je dois m'en débarrasser. Mon index droit file vers mon visage - il faut viser juste et ne plus me griffer la rétine surtout. Mais hop ! J'ai gagné le pompon cette fois. Bravo Danny ! Dès le premier essai, j'ai fourré mon doigt dans la bonne narine. Je m'améliore nettement. Et maintenant je farfouille... Comme les gosses. Quoique... Il y a des adultes qui agissent comme moi aussi. Faut pas se leurrer tout de même. Et puis, entre nous, entre quatre yeux, toi également tu fais ce que je fais quand tu te vois bien obligé de le faire. Je me trompe ou je ne me trompe pas ? ... Hé oui, on a beau dire et beau faire, mais lorsqu'il faut vidanger ses naseaux ; eh bien ! Oui, on vidange ma bonne dame, on vidange...
Bon : la chose en question, je l'ai à présent. Oui, le truc qui plafonnait dans mon tarin et qui, par la même occasion, embarrassait ma respiration, je suis enfin parvenu à l'extirper sans me blesser. Problème : où vais-je le mettre ? Le planquer ? Bon, à chacun sa solution et passer muscade !
Autre situation ou la vie me joue un joli tour de cochon. Dans ma chambre, je suis seul avec moi-même. Nous sommes au milieu de la nuit et j'ai, comme on dit, " un rhume de cerveau ". Je suis couché à plat ventre. Le visage tourné de moitié dans l'oreiller - dans cette position, je suis incapable de déplacer mes bras accolés le long de mon corps. Cela dit, il est bien encombré ce foutu pif. Il est bouché comme un tunnel routier aux heures de pointes. J'ai du mal à respirer. Même en ayant la bouche ouverte tel un poisson rouge, je n'y arrive pas. Forcément : je ne suis pas encore un poisson rouge. Dans ma prochaine réincarnation peut-être ? Pour l'instant, je suis toujours un simple primate handicapé ; alors le primate patiente...
Je fais rouler dans ma tête les roues de ma chaise qui m'ont emmené sur des chemins où je n'aurais jamais imaginé pouvoir aller... Je songe aussi aux seins d'enfer de ma copine... Je me remémore la douce rondeur des lobes de ses oreilles... J'entends encore le tempo de ses plaintes. De ses désirs assouvis... Je sens toujours ses longs doigts de pianiste qui effleuraient mon cou et mes propres gémissements qui se perdaient dans un baiser sans équivoque. Mais ces moments délicieux ne changent en rien la situation actuelle. Ma bouche et ma langue se sont transformées en carton pâte. Un gros paquet d'ouate... Je n'ai plus un seul gramme de salive. J'essaye de me rendormir. J'essaye vraiment... Bernique ! Bon... Je souffle doucement. Une narine. Puis l'autre. Il faut stopper cependant. Sans ça, les humeurs risquent de couler sur ma taie d'oreiller...
Trop tard. Pauvre idiot! La morve grasse se répand sur ma belle taie dont le motif représente un coucher de soleil sur fond d'île paradisiaque. À son aise, sans se presser, elle s'écoule... : La morve. Elle forme un tas infect maintenant. Un gros paquet autour de mon nez. Un chaud champignon visqueux. C'est à mourir de rire... ! Tiens... Il y a une grosse bulle de morve qui ressemble à un ballon que nous faisons lorsqu'il nous arrive de mastiquer un chewing-gum de bonne qualité. Oui, oui ! C'est une très grosse bulle à présent et... Et... Boum ! Elle vient d'exploser ! J'en ai plein la joue et, un tantinet, mais deux fois rien somme toute, dans le coin de l'œil gauche. Je l'ai échappé belle : un peu plus et j'étais borgne. Aller, j'ai la vie sauve, je peux respirer un bon coup et presque crier " victoire ". Je vais juste, auparavant, déplacer ma joue de deux ou trois centimètres afin de conquérir un terrain plus sec - là où le liquide commence déjà à se solidifier. Je me lance... " Vous me suivez aussi dans ma lente reptation ? Parfait... Oui, vraiment parfait ! "
J'ai donc ouvert la bouche afin d'emplir d'air mes poumons asséchés. C'est arrivé à cet instant-là. Oui, comme la lave en fusion qui coule le long des flancs escarpés d'un volcan en éruption. Mais en ce qui me concerne, tout c'est déroulé à l'envers. Tout un gros paquet de morve s'est introduit entre mes lèvres entrouvertes. Hélas, si. Je ne pensais pas qu'il y avait une telle quantité. Oui. Evidemment. J'ai été obligé de le faire. Pas d'autres choix. J'ai donc avalé d'un seul coup tout cela. Tu parles d'un festin ! Ensuite, pour faire passer " le paquet ", j'ai bouffé mes larmes qui ruisselaient de désespoir. De dépit. De rage. D'impuissance surtout. Et pendant un bon moment de la nuit, j'ai continué à écluser mes larmes et la lave chaude que crachaient mes narines tuméfiées - un curieux bouillon de culture qui n'avait rien d'un bouillon de poule.
Bien entendu, j'aurais pu réveiller l'un de mes proches qui aurait accouru aussitôt - mais il est hors de question, pour moi, de les réveiller à tout bout de champ. Ce n'est pas une question de principe - j'ai en horreur " les principes ". C'est pour une question d'amour réciproque et de respect.
C'est cela être tétraplégique. Cette nuit toutefois j'ai roupillé tel un bienheureux. Tout va donc très bien, Madame la Marquise. C'est cela également être tétraplégique : court-circuiter ses mauvaises humeurs. Ses moments de grandes ou de petites détresses. Passer des larmes aux rires... Tourner la page d'une nuit peu glorieuse. Dessiner ensuite le sourire d'un jour nouveau... Sur ce, je vous souhaite le bonsoir. Faites de beaux et tendres rêves. Pour ma part, je m'en vais goûter aux cuisses d'enfer de ma nouvelle copine... Et : " Deux points (je ferme les parenthèses), cette fois, il s'agira d'un divin et succulent met de roi pour un mec qui est bien moi ! "