" C'est par la force des images que, par la suite des temps, pourraient bien s'accomplir les vraies révolutions ".
André Breton - 1925.
Sur le dessus du comptoir, en forme de double U, du bistro, Jimmy avait déposé sa tequila menthe mais, pour le moment, il n'y pensait même plus. De fait, depuis plus de trente minutes, il s'énervait et cognait de la taille et des mains sur la face avant d'un billard électrique. Sous l'effet offensif des chocs répétés, les billes en acier chromé roulaient et zigzaguaient en déclanchant, lors de leurs parcours, des sons électroniques suraigus, alors que des plots percutés s'allumaient puis s'éteignaient, à tour de rôle, dans une sorte de ballet infernal.
Dans la pénombre du lieu, la plupart des consommateurs suivaient des yeux - sur l'écran géant de la télévision - une émission de variétés consacrée aux imitateurs débutants. Pour l'heure, un candidat se prenait pour la réincarnation de Thierry Leluron et de Coluche réunis en un seul homme : " Lui ! " Lamentable et très orgueilleuse comparaison. En vérité, ses sous-entendus médisants et les mimiques grossières, qui ponctuaient ses parodies, ne valaient même pas un kopeck ! À croire que sa matière grise était composée de pulpes de navets additionnés de jus de betteraves. Cela dit, disposés en arc de cercle derrière cet amuseur public, des olibrius hilares et des donzelles frétillantes - des figurants forcément triés sur le volet - applaudissaient à tout rompre en lançant des espèces de beuglements, dès que le chauffeur de salle brassait l'air de ses deux bras en aboyant un ordre bref et sec. C'était réellement un spectacle au ras de la ceinture. Et même au-delà de la ceinture !
Pendant ce temps, Jimmy n'avait engrangé aucun point gagnant au billard électrique, et, tout en adressant mille injures à Natalia, sa compagne qui l'avait quitté un mois plus tôt, sa mine s'allongeait de minute en minute - sans compter les billets de cinq euros que le flipper exigeait sans cesse. Néanmoins, c'était persévérer ou lâcher prise sans avoir regagné, au minimum, sa mise du départ. Jimmy ne renoncerait pas si vite et ce diable de flipper n'aurait pas si aisément sa peau ! D'un trait, il avala alors sa tequila menthe et en commanda aussitôt une deuxième, à Alexandra - la serveuse la plus élégante et la plus sexy du troquet.
Mais bigre ! Ne voilà-t-il pas que les spectateurs et les spectatrices (ces dernières étant, bien entendu, siliconées de la bouche aux seins en passant par les fesses - et d'autres endroits plus intimes encore...), se levaient maintenant d'un seul bloc afin d'ovationner l'humoriste qui, à même le plateau de scène, se travestissait de la tête aux pieds en femme du monde ! Puis, prenant une voix de fausset, il se mit à brocarder l'épouse d'un homme politique archi connu, qui briguait la place du Président de la République !... Alors, voyant et écoutant cela, un client du café s'exclama avec enthousiasme : " Ah ! Mais que c'est beau et grand cette télévision qui nous offre de telles émissions ! Je me régale, les gars ! Je-me-ré-ga-le !... Et par après, nous aurons droit en direct au huitième épisode de " PIQUER AU VIF ". Mais quel sacrée soirée, les gars ! Ah ça ouais, quel pied ce soir ! "
(Pour les néophytes en la matière, l'émission " PIQUER AU VIF " faisait partie de ces téléréalités qui, depuis deux ou trois ans, étaient très en vogue du côté des téléspectateurs. Le thème, le sujet principal de " PIQUER AU VIF ", consistait, pour un gaillard - sportif, beau, grand et musclé -, à échapper par tous les moyens aux griffes acérées d'une meute de filles nymphomanes lâchées à ses trousses. La traque, sans pitié aucune, se déroulait de jour comme de nuit dans le cadre insolite et monstrueux d'une véritable jungle située dans une région particulièrement peu connue du Matos Grosso, Brésil. L'ensemble des protagonistes était suivi et filmé en temps réel et ceci dans leurs moindres faits et gestes. Autant dire que les suspenses et les émotions diverses étaient garantis sur facture !)
" Le jeu n'a pas d'autre sens que lui-même ".
Roger Caillois. Les jeux et les hommes.
Pour l'énième fois depuis qu'il était face-à-face avec le billard électrique, Jimmy doubla, puis tripla sa mise, en espérant gagner plus que jamais une somme importante. L'enjeu et les gains hypothétiques agissaient comme un puissant euphorisant sur son cerveau et une cigarette n'attendait pas l'autre. Par contre, il avait délaissé les tequilas menthe pour une boisson inoffensive. Les minutes passaient... À peine Jimmy avait-il regagné quelques dizaines d'euros que ses gains s'envolaient déjà comme hirondelles au printemps. Obnubilé par cet engin de malheur, il en avait même oublié le spaghetti carbonara et l'eau minérale commandés à Alexandra un quart d'heure plus tôt.
La fatigue se ressentait... Ses grands yeux bleu pâle étaient striés de filaments rouges et ses jambes pesaient des tonnes... Mais, à vrai dire, seules les paumes de ses mains lui causaient quelques désagréments. Il serrait les abords du flipper avec une telle force, une telle nervosité, que ses paumes avaient viré du rose au cramoisi !... D'une table toute proche, un trio de clients fit une série de remarques acerbes à son encontre. Ils n'eurent pourtant pas le temps de terminer leurs critiques que, d'une répartie sans appel, Jimmy leur rabattait net le clapet. Pardi ! Il n'avait pas de reproches à entendre d'une bande de forts en gueule. De gugusses téléphages !
Excédé et amer, le joueur entêté avait la certitude qu'il allait enfin l'emporter sur la machine. Les fois précédentes, il avait toujours arrêté en ayant réussi à équilibrer pertes et profits. Ce soir, cependant, il avait la guigne des guignes ; et cette poisse le mettait vraiment mal à l'aise. " Malheureux en amour, heureux au jeu ", assurait un proverbe. Tu parles, Charles ! Natalia l'avait assez dit et répété qu'il préférait " son vice " à sa vie de couple. Sa compagne n'avait plus voulu vivre avec un homme qui restait littéralement enchaîné à ses parties de billards électriques. Sans compter les dépenses excessives. Les dettes contractées ! Le démon du jeu avait détruit l'existence de Jimmy, comme il avait détruit toutes ses relations amoureuses... Soudain, il sentit un coup de massue derrière la nuque et sans un cri son grand corps efflanqué s'affala sur le sol moquetté. Sur l'écran plasma de la télévision, les variétés étant terminées, on pouvait voir à présent une publicité assez niaise qui vantait les mérites extraordinaires d'un tout nouveau détergeant à base d'oxygène actif...
Les premières personnes que les yeux bleus de Jimmy reconnurent lorsqu'il revint à lui, fut le trio de gugusses qui l'avait interpellé moins de cinq minutes avant qu'il ne soit victime d'une syncope. Ils avaient abandonné le programme de la télé pour relever Jimmy d'abord, et pour l'installer ensuite sur un siège plus confortable - juste un peu en retrait des autres tablées. Alexandra, la charmante serveuse, passait un mouchoir humide sur le front et derrière les oreilles de Jimmy. Quelqu'un avait desserré les trois premiers boutons de sa chemise en jeans et la ceinture de son pantalon était défaite également. Gêné et inquiet, Jimmy fut brusquement frappé de crainte : " Avait-il eu un infarctus ? " À cette pensée, il fut glacé d'effroi... Son air égaré dû faire peur à Alexandra car, avec empressement, elle rassura Jimmy en affirmant que sa perte de connaissance avait été de courte durée. " La tension nerveuse et probablement un peu d'hypoglycémie étaient certainement les causes de son évanouissement ", ajouta la jeune femme. Le trio de gugusses approuvait d'un triple mouvement de la tête. Jimmy était du même avis, mais il avait surtout honte de se retrouver dans une pareille situation. La serveuse proposa alors de remplacer le spaghetti carbonara glacé - la sauce figée ressemblait à de la glu - par des pâtes nature suivies d'un bon café serré. Jimmy ne se fit pas prier : tant de sollicitude le touchait... Néanmoins, il aurait bien décampé à toutes jambes tant il se disait qu'il n'était qu'un grand con de flambeur ! De surcroît, il était incapable de se tenir en société - fusse dans un simple troquet de quartier ! Lui... Fils, petit-fils et arrière-petit-fils d'une riche et célèbre famille de magistrats ; quelle effarante et méprisable déchéance... Jimmy ruminait ceci lorsque le son de la télévision agressa ses tympans. Il se tourna vers l'écran plasma et le spectacle qu'il découvrit le laissa pantois...
La scène se déroulait sans doute dans la journée... Sous les feux des caméras de l'émission " PIQUER AU VIF ", une bande de filles dépoitraillées entourait et poussait sans ménagement un gaillard, à demi nu, vers une large clairière en terre battue. Aux alentours, on distinguait une végétation luxuriante, des huttes éparpillées et des cases de fortune... On se serait cru dans un film d'aventure des années cinquante ! Et forcément, d'un moment à l'autre, allait apparaître Tarzan, le célébrissime roi de la jungle, escorté de bons indigènes qui se dépêcheraient de libérer l'homme blanc. Mais non ! Armées de piques et de sagaies, les drôlesses intimaient l'ordre au malheureux prisonnier d'entrer dans une cage en bois dont elles s'empressèrent de verrouiller la porte. Puis, elles se mirent à insulter le captif hébété tandis qu'une d'entre elles, la chevelure éparse autour d'un visage d'ange, riait à gorge déployée tout en faisant des gestes obscènes avec le manche d'un fouet. Les intrigues et les rebondissements de ce " feuilleton télévisé ", remuaient souvent les tripes car tous les sentiments humains étaient disséqués et mis en exergue sans la moindre complaisance. Mais cette fois, les participants avaient frappé fort ! Du jamais vu, en l'occurrence...
Sur ses entrefaites et dans la foulée, le présentateur vedette de l'émission (en incrustation dans l'angle supérieur droit de l'écran), s'interrogeait déjà sur le sort futur de l'encagé : " À quelle sauce allait-il donc être mangé ? Telle était bien la question ! " Les téléspectateurs feraient bientôt connaître leurs choix via le téléphone ou par S.M.S. Par exemple... : on pouvait fort bien le laisser mijoter dans son jus - sans eau et sans nourriture... Ou l'adorer et le servir à l'instar d'un nouveau Dieu ! Ou bien le réduire en esclave étalon !... Ou, plus raffiné et plus vicieux encore : l'émasculer d'un seul coup de machette ! Les concepteurs et le grand manitou de cet amusement télévisuel assuraient avec un réel bonheur : " Que rien n'était inexécutable ou interdit dans " PIQUER AU VIF ". La mort éventuelle du candidat faisait partie intégrante des risques du jeu qui, fallait-il le préciser, était suivi chaque semaine par des millions de personnes de tous âges et de toutes conditions - sans compter, par après, les innombrables rediffusions ainsi que la vente de la série complète sous forme de DVD.
Dans le café, les consommateurs étaient maintenant muets. Alexandra se tenait à côté de Jimmy, elle avait la bouche entrouverte et dardait un regard complètement stupéfait sur cette scène humiliante. Indigne d'une civilisation dite civilisée... Pendant ce temps, au pied d'une case, deux filles nues comme des vers avaient momentanément délaissé leur prise de guerre afin de s'offrir un cunnilingus de derrière les fagots... Sans réserve, elles se baisotaient et s'exhibaient à la vue de tous... Ces joyeuses galipettes allaient ajouter du piment aux images déjà hard et palpitantes de ce huitième épisode ! Du reste, le tandem exhibitionniste toucherait une prime substantielle pour cette initiative de bon aloi. Et vu le nombre de polémiques qu'allaient engendrer les différentes scènes croustillantes diffusées en " live ", les appels et les S.M.S. se compteraient par milliers. Par dizaine de milliers ! En ce début de siècle, les orgies médiatiques avaient la côte auprès de la majorité des téléphages. Ceux-ci étaient particulièrement friands de shows axés sur le sexe et l'humiliation d'autrui. Alors, les condamnations du Vatican ainsi que la mise au ban par la ligue des " Droits de l'Homme ", ne faisaient vraiment pas le poids dans la balance de l'audimat. La chaîne " N.C.T.V. ", qui produisait ce spectacle de téléréalité, avait toujours gagné les procès intentés contre elle et ses associés. Dès lors les chercheurs de poux et les empêcheurs de tourner en rond savaient ce qui les attendait. Et rien ne pourrait faire changer ce profond et révolutionnaire changement des comportements humains. Du pain et les jeux du cirque, voilà tout ce que demandaient les Romains de la décadence. Eh bien ! Depuis la chute de l'empire romain, rien n'avait réellement changé en ce bas monde.
"Et puis tout s'est enchaîné naturellement. Dans ces moments-là, on agit d'abord, on réfléchit ensuite".
Lutecia. Pierre Assouline.
Jimmy terminait son spaghetti lorsque des protestations et des bruits de chaises se firent entendre dans l'établissement. Sans crier gare, le sigle universellement connu de la chaîne " N.C.T.V. ", avait remplacé les images de " PIQUER AU VIF " ! L'instant suivant, paraissait le directeur en chef des informations qui, d'une voix mal assurée, commença à lire un texte qu'il tenait entre les mains... : " Mesdames et messieurs, chers amis, bonsoir. Nous sommes désolés d'avoir dû arrêter la diffusion de votre émission préférée, mais croyez le bien, celle-ci reprendra sa place aussi vite que possible... C'est à la demande expresse des instances les plus hautes du pays que nous allons vous faire-part d'événements d'une importance incalculable... Et pour vous en parler avec toutes les connaissances et toutes les capacités requises, je vais donner la parole au ministre de l'Intérieur qui, depuis son bureau personnel, est maintenant en direct sur l'antenne... Monsieur Dubosquet de la Fontaine, si vous êtes prêt : nous vous écoutons...
Ce dernier apparut à son tour. Les traits connus de son visage anguleux semblaient tendus à l'extrême et ce fut sans préambule qu'il énonça d'une voix grave les phrases suivantes : " Un communiqué gravissime nous est parvenu en milieu de soirée ; il émane d'un mouvement d'activistes dont, jusqu'à ce jour même, nous ignorions totalement l'existence... Il est cependant acquis, et certain, que ce groupe d'activistes est des plus sérieux et prêt à tout mettre en œuvre afin d'obtenir ce qu'il réclame et exige de notre pays et, plus précisément, du Président de la République en personne... À l'heure où je vous parle, un cabinet de crise se tient dans un lieu secret ; oui, secret, car ces extrémistes ont déjà démontré qu'ils ne plaisantaient pas... Il y a moins de quarante-cinq minutes, un camion-citerne explosait sur une aire de stationnement située à une centaine de kilomètres de la capitale. Il s'agissait - je cite : 'D'une simple démonstration de leur pouvoir de destruction...' En effet, dix minutes après cet attentat, une péniche en bord de Seine explosait à son tour ; elle transportait des matières " hautement inflammables ". Bien entendu, le plan Ecarlate a été immédiatement déclenché sur tout le territoire. Les pompiers, les urgentistes, la protection civile et les forces de police et de gendarmerie, ont été immédiatement diligentées pour porter aide et secours. J'ajouterai que l'ensemble de nos forces armées : terrestre, maritime et aérienne ; de même que l'ensemble des services spéciaux ; sont, depuis le début de la crise, sur le pied de guerre. Ces deux agressions criminelles ne sont qu'un début et d autres pourraient suivre si notre pays ne se plie pas aux injonctions détaillées, point par point, dans ce fameux et écoeurant communiqué... Je vais être clair : notre pays n'a jamais cédé au chantage ; je dis bien, jamais ! Face aux complots de tous ordres, face aux terroristes et à leurs méthodes inacceptables, nous avons toujours et en tous temps, fait front et combattu cet ennemi invisible avec volonté et une froide détermination ! Notre pays n'est pas une république bananière et ce n'est pas une bande de gangsters qui dictera notre ligne de conduite ! Ce soir, mes chers compatriotes, c'est la démocratie que l'on attaque ; que l'on veut assassiner ; que certains voudraient réduire à un vulgaire tas de cendres ! Car, c'est bien notre pays et ses habitants ; son peuple - et donc : vous, moi, et nos familles ! - Que l'on voudrait réduire à néant... Oui, non content d'avoir perpétré ces deux attentats, ce groupe d'activistes affirme, avec preuves à l'appui, que trois centrales nucléaires sont piégées et que, si nous n'accédons pas à leurs revendications au cours des douze heures qui suivent, ils n'hésiteront pas un seul instant à annihiler ces trois installations... Comme je viens de le dire et de le souligner, il est absolument hors de question de céder et de capituler face à la terreur ! Cependant, et pour toute sécurité, le gouvernement et moi-même, nous demandons d'ores et déjà de fermer tous les établissements publics et privés. Nous demandons, également, à chacun d'entre vous, de regagner vos domiciles respectifs dans les temps les plus brefs et par les moyens les plus rapides. Dans moins d'un quart d'heure, le Président de la République vous tiendra au courant des dernières informations en cours et de l'évolution de cette crise sans précédent. Il vous fera part, également, des options prises afin de mener des négociations positives et constructives avec les activistes et ceci de manière à éviter de nouveaux attentats ; voire un embrasement total de notre pays...
Le ministre Dubosquet de la Fontaine s'accorda une courte pause pour enchaîner aussitôt par une vibrante apostrophe : " Mes chers compatriotes, je ne vous dis pas que nous sortirons tous indemnes de cet odieux chantage, de cette abominable machination et de cette agression sans précédent ; cependant, dans cette course aveugle et sans pitié contre le terrorisme et la barbarie, je vous promets et m'engage sur l'honneur, de ne rien laisser au hasard, absolument rien ! Quoi qu'il puisse arriver au cours de ces heures sombres qui nous séparent de l'ultimatum, le dernier mot doit revenir et reviendra au droit et à la justice de notre grand et beau pays ! "
Sur le poste de la télé, le sigle de la chaîne " N.C.T.V. " venait de remplacer le visage anguleux du ministre de l'Intérieur. Au bas de l'écran, une bande-annonce passait en boucle ce message : " Dans quelques instants, le Président de la République s'adressera à la nation pour faire une déclaration de la plus haute importante. Elle sera retransmise, en direct, sur toutes les chaînes télévisées et sur les ondes radio..."
Le patron du bistrot s'adressa alors à sa clientèle afin de leur signifier qu'il fermait son débit de boissons. Jimmy attrapa sa veste en daim et se tourna vers Alexandra : " Merci pour tout ce que tu as fait pour moi ce soir... Je ne suis pas prêt de l'oublier ! " Il y eût un moment de flottement puis la serveuse posa une brève question à son vis-à-vis : " Le temps de faire mes comptes avec le patron, et je serai prête. On pourrait se retrouver après, si ça te chante... " Sans réfléchir, Jimmy accepta l'invitation : " Ça me convient. Je vais t'attendre à l'extérieur, j'ai besoin d'air frais ; on étouffe ici ! "
Dans la rue, des passants couraient en tous sens. S'interpellaient. Parlaient à tort et à travers... Une camionnette passa en trombe, fauchant au passage une jeune fille qui traversait en courant. Un début de panique commençait... Elle ferait bientôt tache d'huile dans la capitale entière avant de gagner l'entièreté du pays. D'ores et déjà, le groupe d'activistes avait marqué des points...
- On prend quelle voiture : la tienne ou la mienne ? Demanda Alexandra.
Jimmy quitta des yeux ses paumes qui avaient retrouvé leur aspect habituel. Son regard se reporta alors sur la séduisante serveuse.
- Je suis garé deux rues plus loin, et toi ?...
- En révision... Ma voiture est en révision chez le garagiste... Huit jours déjà que je reviens chez moi en métro ou en taxi... La galère quoi ! Répondit Alexandra sur un ton gentiment moqueur.
- Dans ce cas, ... Le problème est réglé ! Fit Jimmy, qui, la main droite sur son cœur et le buste légèrement incliné vers Alexandra, déclara avec emphase :
- Je t'invite en mon humble abri pour prendre un dernier verre avant que ne se déclenchent les feux de l'apocalypse !... Qu'en penses-tu ?
- J'en pense le plus grand bien, Jimmy ! Ton abri sera certainement le plus sécurisé de la ville... D'autre part, tu as tout à fait raison : allons donc trinquer à la méga connerie des hommes qui ne songent qu'à nous envoyer en l'air via un champignon atomique... Je connais des moyens plus lents et très jouissifs pour atteindre le septième ciel !...
Jimmy mettra plus d'une heure pour regagner son domicile situé pourtant à vingt minutes seulement du lieu de travail d'Alexandra. Les forces de sécurité tentaient de canaliser le flot intensif des véhicules. Peine perdue... Comme une traînée de poudre, la peur avait atteint toutes les couches de la population. Entre les personnes qui rentraient chez eux et celles qui fuyaient en direction des frontières limitrophes ; les contrôles et les barrages installés par l'armée, c'était la débandade, le chaos total... Dans le ciel où brillait le dernier quartier de lune montante, des hélicoptères privés et des forces aériennes volaient en tous sens... Des jets privés décollaient de tous les aéroports existant vers des cieux qu'ils espéraient plus cléments... C'était le chacun pour soi. Nombres de personnes firent un parallèle avec des exodes connus... Celui du peuple Juif. Celui qui eût lieu lors de la seconde guerre mondiale. Et tous les départs contraints et forcés qui se multiplièrent ces dernières années ; de l'ex-Yougoslavie en passant par les fuites en avant des peuples africains, asiatiques et palestiniens...
Arrivé enfin dans son duplex, Jimmy conduisit Alexandra dans son vaste salon où il lui proposa de boire " ce fameux dernier verre ". Elle s'installa alors dans un moelleux canapé bleu turquoise, se déchaussa, replia ses longues jambes de gazelle sous ses fesses et répondit à la question de Jimmy par une autre question :
- Je suppose qu'il y a certainement une ou plusieurs excellentes bouteilles de tequila dans ton bar ? Sans oublier l'indispensable menthe poivrée ?...
- Je ne te dirai pas que tu es une fine mouche, vu que tu m'as servi plus d'une tequila menthe au cours de la soirée. Mais justement : je n'en ai plus une goutte ! Par contre, il me reste encore du whisky, du gin et du jus d'orange. Et de l'eau minérale..., énonça Jimmy.
- Va pour deux ou trois doigts de whisky... Et si tu as des glaçons en plus, je suis preneuse !
- Alexandra : je te sers ça dans un instant. Ce sera par ailleurs la même chose pour moi. On ne va pas se compliquer la vie à cette heure-ci...
" Malheur à qui attaque son siècle ! Il faudra bien qu'il subisse les conséquences de cet attentat. "
Henri Lacordaire.
Jimmy et Alexandra trinquèrent " à la vie ! " Au cours des heures qui suivirent, ils refirent le monde. Evoquant leur passé, leur enfance ; se trouvant parfois des points communs. Pas une seule fois ils n'allumèrent la télévision. Ils firent de même question radio. Ils étaient bien ensemble... Au lieu de se faire de la bile à cause du chantage des terroristes, ils se comportaient de manière tout à fait normale. Tels deux amis qui, ne s'étant plus vus depuis des lustres, ils se racontaient tout ce qui leur venait à l'esprit ; passant d'un sujet à un autre... Tard dans la nuit, ils en vinrent néanmoins à se poser les incontournables questions bateau du genre : " Quels seraient les trois choses à emporter sur une île déserte... Que ferais-tu s'il te restait vingt-quatre heures à vivre... " Dieu, l'existence de Dieu, vint évidemment dans ce jeu de questions-réponses... Dans le moelleux canapé turquoise, ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre ; mais sans plus. Jimmy avait oublié ses parties de billard électrique. L'émission de téléréalité " PIQUER AU VIF " était à des années lumière des sujets abordés. Au-dehors, il régnait un calme et un silence inhabituels... Et pour cause : le couvre-feu ayant été décidé par le Président de la République, des paras commandos en nombre patrouillaient dans toutes les agglomérations. Ils surveillaient et contrôlaient également les ponts, les ports et les aérodromes... Dans le sud du pays, une usine d'engrais chimique était en feu suite à un nouvel attentat. Vu la tournure des événements, l'ensemble des pays alliés s'était mis en alerte N°1. Quant à l'O.T.A.N., elle avait proposé son aide illimitée... Un deuxième communiqué du groupe d'activistes stipulait, avec d'incroyables précisions, où et comment avaient été piégés les trois centrales nucléaires. Aucune lacune n'avait pu encore être décelée dans l'élaboration des systèmes qui pourraient déclencher des destructions catastrophiques au cœur même des trois centrales... De cet immense traquenard méphistophélique, le Président et son gouvernement pensaient sincèrement que les terroristes bluffaient et qu'il ne fallait pas entrer dans leur jeu. Les attentats perpétrés étaient bien réels cependant... Toutefois, de là à imaginer que " des êtres humains " allaient entrer en lice et anéantir des victimes innocentes par milliers, et plus probablement par centaines de milliers si l'on ne cédait pas à leurs injonctions, il y avait une démarche d'ordre psychologique que le Président était incapable de franchir. Sur ce point précis qui n'était pas un point de détail, si l'on ose dire, son état-major et sa conseillère personnelle partageaient entièrement son avis... Il fallait gagner du temps en exigeant de reculer l'ultimatum.Transiger et se soumettre ? Ce serait le déshonneur ; autant se suicider directement !
Pendant que se déroulaient ces faits, Jimmy et Alexandra décidèrent de lever le camp du salon et, sans façon aucune, en se tenant même par la taille, ils avaient gagné la chambre à coucher. Par la suite, en se regardant l'un l'autre dans le miroir de la penderie, ils s'étaient alors déshabillés en jetant négligemment leurs vêtements aux quatre coins de la pièce. Alexandra avait cependant gardé son string gris perle prétextant qu'elle détestait avoir froid aux fesses. Tout en faisant glisser son slip le long de ses jambes, Jimmy avait esquissé un sourire qui se voulait à la fois candide et complice puis, sans se presser, il s'était allongé sous la double couette. Alexandra, de son côté, restait planté face au miroir... Inclinant la tête d'un côté à l'autre, la jeune femme semblait plongée dans un abîme de réflexions... Enfin, elle pointa son index droit en direction du miroir et demanda tout de go : " Ici, Jimmy, où je pose maintenant le bout de mon doigt, il y a une espèce de fissure... Elle doit faire dans les quatre à cinq centimètres de long ; en partant de la gauche de l'encadrement... Elle doit être assez ancienne... d'après l'oxydation... D'ailleurs, je ne sais pas si vraiment c'est le terme exact ; en vois-tu un plus exact ?
- Alexandra : je connais parfaitement bien cette fissure puisqu'elle était déjà là lorsque j'avais acheté cette armoire chez un brocanteur. J'ignore si le terme " oxydé " est exact ou non et je m'en moque éperdument ! Alors, dis-moi à présent où tu veux en venir avec ce truc de fissure...
- Mon petit Jimmy... Ma grand-mère avait coutume de dire que si on avait chez soi un miroir fissuré, il fallait immédiatement s'en débarrasser car cet interstice ouvrait l'accès aux mauvais esprits... Et qui disait mauvais esprits, disait malheur dans toute la maisonnée !...
- Oui, celui qui brise un miroir connaîtra sept ans de malheur... À peu de chose près, c'est de la même veine ! Tu es donc superstitieuse ? Fit Jimmy qui avait en point de mire le minuscule triangle en dentelle qui était la seule pièce importante du string gris perle que portait Alexandra.
- Pas vraiment... Mais lorsque tu as entendu cela pendant des années et des années, tu en reste marquée pour tout le restant de ta vie.
- Je veux bien le croire, Alexandra ; il n'empêche que si les terroristes font sauter la moitié de la planète dans Dieu sait combien d'heures maintenant..., on ne pourra pas mettre en cause mon miroir et sa fissure !
- Evidemment, Jimmy, évidemment... Je ne suis pas une bécasse ni la dernière des cloches... Faut pas exagérer, mon petit gars !... Rétorqua la jeune femme qui était redevenue brusquement plus songeuse que jamais. Elle lâcha enfin une courte phrase :
- Alors je le retire ?
- Quoi donc encore ? Fit Jimmy qui sentait le sommeil le gagner.
- Mon string ! Eh oui ! À quoi bon garder encore ce bout de ficelle à mon derrière si nous devons mourir d'ici peu, dis-moi ? Si je veux faire une entrée triomphale au Paradis, autant m'y présenter toute nue... N'ai-je pas raison, Jimmy ?...
- Ton raisonnement tient la route, Alexandra, hormis une légère contradiction : tout à l'heure, dans le salon, tu me disais que tu ne croyais pas en Dieu et voilà que tu me parles d'entrée triomphale au Paradis ! Mais après tout, si cela fait ton bonheur... : ôte-le donc ton string !
- À une condition, mon petit Jimmy, à une seule et unique condition..., déclara Alexandra.
- Laquelle ? Dis-moi laquelle nom d'une pipe ! Et que l'on en termine enfin avec cette histoire de ficelle !...
- Il faudra que tu l'enlèves avec tes dents... Mon string !...
Jimmy ne s'attendait pas à une telle réponse et, l'espace d'une grosse seconde, il resta sans voix. Il reprit cependant très vite ses esprits et ce fut en prenant un air féroce qu'il répliqua :
- J'accepte cette condition... Mais je te préviens, Alexandra : j'ai une faim de loup et je suis un redoutable carnassier !
Sans mot dire, la jeune femme délaissa alors le miroir fissuré de la penderie pour s'approcher à pas comptés du lit. Avec un sourire félin sur ses lèvres, elle empoigna la double couette qu'elle jeta sur la moquette. Puis, elle s'installa à califourchon sur le torse musclé de Jimmy et ce fut d'une voix exquise, suave à souhait, qu'elle susurra : " Montre-moi tes jolies dents de carnassier, Jimmy chéri ! Moi aussi j'ai une faim de louve ! Alors, vas-y : Arrache vite mon string et puis régale-toi de moi ! ... De mon corps ! Le temps presse et je ne vais certainement pas attendre l'Eternité, crois-moi ! Et toi non plus... Je suppose !... "
" Et puis, vois-tu, tous les vingt ou trente ans, enfin dans chaque vie d'homme, il nous arrive une catastrophe. "
Albert Cohen. Belle du Seigneur.
Les deux amants dormaient, non pas enlacés, mais néanmoins très près l'un de l'autre. Le string gris perle gisait maintenant sur le sol. Désormais, il y avait peu de chance qu'Alexandra puisse encore s'en servir... Les deux fenêtres de la chambre à coucher étaient occultées par d'épaisses tentures et l'on aurait été bien en peine de savoir l'heure exacte qu'il était lorsque, tout à coup, et venant de l'extérieur, une lueur aveuglante suivie presque dans le même temps d'un souffle d'une puissance extraordinaire fit voler en mille éclats les vitres de la chambre à coucher... Et puis ce fut la façade de six étages de l'immeuble, et le toit, et toutes les autres habitations de la rue et du quartier, et plus loin encore, qui furent réduits en cendres fumantes et en poussières...
Le groupe d'activistes avait donné douze heures de réflexion au gouvernement et au Président de la République - pas une de plus. Et dans cette guerre des nerfs, dans ce bras-de-fer qui opposa la démocratie à la barbarie, il n'y eut ni gagnant ni perdant. Les militants extrémistes ayant, une minute après l'expiration de leur ultimatum, ouvert la mythique et terrifiante boîte de Pandore, celle-ci répandit sur le monde tous les maux dont elle était pleine. Ils mirent, de la sorte, délibérément le feu à une série de ripostes en chaînes, qui frappèrent les quatre coins de la planète. Le trou dans la couche d'ozone, les énergies renouvelables, les émissions de téléréalité, les progrès dans le domaine médical, les grèves dans les entreprises et les vacances à prix cassés dans les pays exotiques, la misère endémique en Afrique et dans le sous-continent indien, tout cela n'eût plus la moindre importance.Tout cela faisait partie d'avant le naufrage... Depuis le cataclysme, on était entré de plain-pied dans une ère nouvelle. Une ère qu'aucun Homme ni qu'aucune Femme n'avait jamais connue auparavant. Une ère glauque et méphitique où les explosions nucléaires, les radiations et les raz-de-marée avaient causé et causeraient encore des ravages considérables - et même sans doute irrémédiables. Toutefois, dans la légende de la boîte de Pandore, n'est-il pas dit également que : " Tout au fond de la boîte, il demeurait encore l'Espérance ? " Alors : " Tous espoirs d'apaisements, de régénérations et de promesses positives, ne sont peut-être pas entièrement perdus dans les temps prochains et pour les générations qui, éventuellement, suivront ?... "
EPILOGUE
À des centaines de milliers d'années-lumière de ce qui fut la planète bleue, des humanoïdes se bousculaient à grands cris tout en moulinant des bras... Ils étaient des nuées et convergeaient tous vers un point qui brasillait dans l'obscure nuit galactique. Ils allaient contempler un immense bûcher qui lançait ses grandes flammes vers les inaccessibles cimes sidérales. Depuis peu de jours, ou de mois, une poignée d'humanoïdes avaient découvert par le plus pur des hasards la manière simple et certaine de confectionner un authentique feu. Dans le chatoiement et les reflets rouge velours des flammes, on discernait des visages mâles animés de rictus tandis que, mélangées à la fumée, des flammèches fuyaient aux alentours, faisant de la sorte le bonheur concret et complet de petits primates ébaubis - lesquels essayaient maladroitement d'attraper ces fragiles parcelles de chaleur et de lumière qui semblaient issues du grand Soleil qui dominait et surplombait superbement leur minuscule terroir. Et, de par l'élan des étincelles vivantes et virevoltantes, naissaient, probablement et à chaque instant, les gestes et les actes lents, instinctifs et créatifs, d'une nouvelle race d'êtres civilisés. Une race venue du cœur de nulle part et qui ira à la conquête du Monde avant de le perdre et de se perdre par la même occasion. Car, de jadis à cette seconde même, personne n'a pu vaincre ou se dérober à sa destinée. Preuve en était avec la station orbitale européenne alpha qui, inlassablement, continuait à tourner autour de la Terre comme elle le faisait depuis sa construction et son installation dans l'espace. À bord du module - une astronaute américaine née en Caroline du Nord (maman de trois enfants) et deux cosmonautes russes originaires de Kiev et de Saint-Pétersbourg - était passé de vie à trépas depuis un certain nombre de semaines - ou de mois. Pendant une courte période, les trois occupants avaient espéré pouvoir utiliser la navette spatiale américaine - arrimée à la station orbitale. Mais faute de communications avec les responsables et les stratèges du Centre spatial de Cap Canaveral (Floride), ainsi qu'avec les cinq ou six autres bases ultra secrètes, ils avaient dû se résigner à accepter l'inacceptable : mourir à petit feu en se demandant pour quelle raison valable - ou non - on les avait abandonnés à leur triste destinée.
Comme l'avait écrit le poète François de Malherbe : " Quelque chemin que l'homme s'élève, il est à la merci du sort... "