Non…
Rien de rien…
Non, je ne regrette rien…
Edith Piaf.
VACHARD
" Non-lieu !"
Ouf ! C’est égal, je l’ai échappé belle !
Nous sommes seuls. Berner vient de refermer la porte du tribunal derrière nous. Cinq heures du soir seulement et la nuit de décembre s’est déjà installée. Un souffle presque tiède nous jette au visage l’habituel crachin des hivers de Thièrache. Nous descendons lentement les marches du palais en remontant le col de nos impers.
La place bordée de marronniers que la saison a rendus squelettiques n’est éclairée que par quelques rares réverbères. Leur chiche lumière se reflète sur deux ou trois voitures garées là. En face de nous, la rue de la Roue. Pas celle de la fortune hélas mais celle au supplice de laquelle on condamnait jadis ceux qui n’avaient pas eu comme moi, la chance de jouir d’un non-lieu au bénéfice du doute. La rue de la Roue est un trou noir. Plus loin, le trafic de la nationale qui tourne à angle droit en plein cœur de la petite sous-préfecture moribonde procure un reste d’animation anachronique qui va s’atténuant. Plus loin encore, de l’autre côté de la Nationale, la rue du Clou dans le Fer et la librairie de La Plume d’Oie dont on a tant parlé dans les journaux.
Heureusement que j’avais pris toutes mes précautions ! Heureusement que j’avais été prudent ! Heureusement que j’ai eu Berner.
II m’a bien défendu Berner !
Elle avait porté plainte la mère Vachard. Elle voulait tout savoir. Elle disait qu’elle voulait en avoir le cœur net. Elle voulait un responsable. Il faut toujours trouver un responsable à tout ! Ca calme les esprits. Ca permet de faire son deuil. Même si celui qu’on a trouvé ne fait que porter le chapeau. Même si souvent c’est en soi qu’il faudrait le chercher. Qu’importe : elle, elle voulait avoir la peau du "corbeau" et elle avait décidé qu’elle l’aurait !
Accédant à sa requête et propulsé par le sous-préfet, le juge d’instruction avait voulu entendre tout le monde. Tous ceux, du moins, qui étaient des familiers de Vachard. Tous ceux qui le connaissaient d’assez près. Ils n’étaient heureusement pas très nombreux mais le chanoine Germain était de ceux-là et il s’était souvenu fort à propos de mon esclandre. Il avait, comme on dit, tout déballé.
Dès lors s’agissant d’entendre un mineur, on avait changé de magistrat et je m’étais retrouvé devant le juge pour enfant. Mon père avait compris le sérieux de l’affaire mais il avait confiance en moi. Bon sang ne sait mentir, a-t-il coutume de dire et il pensait que j’allais pouvoir me disculper facilement. Mais face au juge, Germain s’acharnait. Il brandissait le bouquin qu’il m’avait confisqué. Il insistait : lisez, mais lisez donc, monsieur le juge, vous allez être édifié ! Il disait que j’étais un petit voyou, que j’avais voulu me venger. Il disait que j’étais jaloux. Le juge devait parfois tempérer son ardeur mais la balance penchait quand même dangereusement de son côté. Mal défendu, je risquais la maison de correction. Alors papa avait décidé de me fournir un avocat.
Quelques flocons de neige fondue se sont mêlés au crachin. Une voiture a tourné à l’angle de la Nationale. Ses feux arrière s’éloignent et disparaissent, masqués par la descente qui s’amorce juste après.
Berner ne dit rien. Il sait qu’il vient de remporter une victoire. Une de plus ! Mais une pauvre victoire ! Une victoire qui n’a rien à voir avec celles dont il rêvait quand, tout jeune encore, il faisait ses études à la fac de droit. Une victoire qui doit lui laisser dans la bouche un goût amer. Un goût de fiel. Car il sait, lui, qui je suis et ce que j’ai fait. Car il sait la vérité ! Toute la vérité. J’ai bien du la lui dire afin qu’il soit en mesure de me défendre !
Et, dans son for intérieur, il y a gros à parier qu’il me méprise ! A cause de ce que j’ai fait et qui n’est vraiment pas reluisant et à cause de ce que je lui ai fait faire !
Mais, c’est égal : quoiqu’on puisse en penser et même si ce n’était que mesquin de ma part, moi, je ne regrette rien !
Notre nouveau surveillant s'appelait Vachard. Avec un tel nom, succédant à Aimé Lamoureux que le supérieur avait mis à la porte parce qu'il manquait de fermeté, nous étions en droit de nous attendre au pire. De fait, nos craintes s’étaient très vite avérées justifiées. Vachard, il s’appelait et vachard, il était !
Issu d'une famille fort humble, vivant seul avec sa mère et n'ayant pas encore pris la soutane, Vachard nous arrivait tout droit du séminaire voisin. On l'avait envoyé à Saint Aubin afin qu'il puisse, en contrepartie d'un emploi de surveillant qui ne l'empêchât pas de préparer ses examens, y trouver un gîte et un couvert que l'évêché et sa mère se refusaient à lui payer. Tout de noir vêtu, coiffé d’un béret crasseux, petit, maigre, l’air miséreux et toujours le bréviaire sous le bras bien qu’il ne fut pas encore tenu de le lire, il avait cette religiosité hargneuse qui laisse deviner le futur vicaire général.
Il avait un grand nez en forme d'éteignoir dont tout, dès le premier abord, portait à croire qu'il allait se servir pour étouffer notre belle joie de vivre et notre juvénile exubérance. Ce nez ennemi, ce nez rébarbatif, ce nez redresseur de torts, ce nez empêcheur de tourner rond devint très vite pour nous l’emblème même de notre rébellion. Pour notre plus grande joie, tracé à la craie sous la forme d'un L majuscule d'imprimerie dont la barre verticale penchait exagérément vers la droite, ce nez qu'il portait au milieu de la figure comme l’expression même d'une sévérité redoutable se retrouva rapidement un peu partout. Il attendait son maître dès potron minet sur les tableaux noirs des salles d'étude. Il se prélassait gaillardement sur ceux des salles de classe. Il s’étalait aussi en grand format sur les murs des bâtiments. Il s’enhardissait jusqu’à aller apparaître, ô sacrilège, au fin fond de la cour de récréation, sur les portes des infâmes cabanes qui nous servaient de latrines et il se permettait d’apparaître en modèle réduit sur l’ardoise des pissotières où les potaches que nous étions l’arrosaient de grand cœur.
Vachard avait aussi, mais oserai-je user du terme car il n'était assurément pas coquet pour deux sous, une coquetterie dans l’œil qui nous l'avait fait surnommer, successivement et au fur et à mesure que notre sentiment de révolte croissait, oeil de lynx, oeil de faucon, oeil de vrai con avant de revenir à ce qui le qualifiait le mieux, à savoir : son nom tout simplement.
Ce jour-là, tout au fond de la cour et au voisinage des latrines dont je viens de parler et qui nous attiraient comme des mouches, nous étions à trois ou quatre en train de taper dans un vieux bout de caoutchouc que nous avions l'audace d'appeler ballon quand un coup de sifflet impératif s'en vint mettre un terme abrupt à la partie en laquelle nous étions engagés. Tout la-bas, la-bas, perdu dans le lointain, presque aux frontières de l’irréel tant nous l’avions oublié et du haut des quatre marches qui menaient aux salles d’étude et le grandissaient, Vachard faisait de grands gestes dans notre direction tout en criant mon nom.
"Aïe, aïe, aïe, qu’avais-je donc encore bien pu faire qui attirât son attention ?"
Je traversai la cour en rechignant, traînant la jambe, cherchant à gagner un peu de temps. Mais il commençait déjà à s’impatienter :
" Allez, allez : du nerf. On se presse, on se presse ! "
Et sitôt que je fus près de lui :
" Suis-moi, monsieur le Supérieur veut te voir. "
A ce moment là, je compris que les choses étaient encore plus sérieuses que tout ce que j’avais pu craindre mais je ne voyais absolument pas quelle faute je pouvais avoir commise. Et pourtant, si j’avais été un peu moins sot, un peu moins confiant, j’aurais du, car c’était là, évident comme le nez au milieu de la figure!
Quand nous parvînmes enfin chez le Supérieur après avoir suivi ce que nous appelions le grand couloir et être grimpé à l’étage, Vachard frappa, pénétra dans la pièce en me poussant rudement en avant et referma derrière nous la première puis la seconde porte, capitonnée celle-là et destinée sans doute à protéger le secret de ce qui se tramait à longueur de journée derrière ces murs sombres au papier noirci par la crasse. Le chanoine Germain… Nous avions coutume de l’appeler "Le Boche" et quand nous étions dans la division des petits, il nous était arrivé, après avoir reçu quelque punition collective, d’avoir l’audace de défiler dans la cour en esquissant le pas de l’oie, le bras droit levé, en scandant bien haut et sur l’air des lampions : Le Boche, tête de boche, Le Boche, tête de boche ! Le Boche, donc, était assis à son immense bureau. Les lèvres pincées, il était occupé à raturer un document dont il tournait les pages avec une sorte de rage. Pendant un long moment, il nous laissa en suspens ne s’occupant pas plus de nous que si nous n’avions pas été là. Il nous laissait, il "me" laissait languir à dessein et il régnait dans la pièce un silence qui ne laissait rien présager de bon. Un silence que je savais prévu, que je savais voulu. Un silence destiné à me mettre mal à l’aise. De temps à autre, il soulignait un passage sur le document qu’il lisait. Parfois il notait des commentaires dans la marge. Ou bien il raturait un mot d’un geste sec et hargneux et à ces moments-là sa plume rompait le silence comme d’un craquement d’orage.
Il posa enfin son stylo et releva la tête. L’air accablé. Plus pâle encore qu’à l’ordinaire. Le cheveu gris plus rare que d’habitude, la lèvre mince et blanche tremblant d’une fureur retenue. Puis, comme résigné, il soupira, ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un paquet de cigarettes que je reconnus tout de suite pour mien et qu’il jeta sur le bureau.
" Voilà, dit-il, ce que Monsieur Vachard a trouvé tout à l’heure dans votre casier en salle d’études : des cigarettes ! Vous savez bien, Monsieur, que c’est strictement interdit ! "
Ce n’était pas la peine qu’il continue : j’avais compris ! Je savais ce qu’il y avait encore en réserve dans son tiroir, je savais aussi quel était ce document qu’il lisait et raturait avec colère l’instant d’avant : c’était le roman que j’avais entrepris d’écrire et dans lequel, au cœur d’une Alsace purement imaginaire, je racontais les aventures à peine fictives et particulièrement affriolantes que j’étais supposé partager avec une femme plus âgée que moi et qui se voulait mon initiatrice.
Et je savais bien davantage encore ce qui allait se passer et que je n’étais pas au bout de mes peines ! Vachard était allé fouiller dans mon pupitre ! J’avais été assez stupide pour aller croire que cet espace-là que je voulais considérer comme le seul endroit qui me fut personnel à Saint Aubin put rester longtemps hors de sa juridiction ! J’aurais du savoir que le nez de Vachard, ce nez dont nous nous moquions tant, était taillé précisément afin qu’il put se permettre d’aller fouiner partout.
Pendant que je commençais à réaliser l’ampleur du désastre, la main du supérieur avait replongé dans le tiroir. Elle en avait sorti un gros livre qu’elle tenait entre le pouce et l’index comme s’il s’agissait d’une chose dégouttante et qu’il laissa tomber sur le bureau à côté du paquet de Naja : La Chartreuse de Parme, que je venais tout juste d’acheter chez Amélie Mélot !
" Il y a aussi ce livre, poursuivit le Supérieur, un livre que notre mère la Sainte Eglise a cru bon de mettre à l’index tant il contient de choses qui sont hostiles à notre façon de penser et de croire ! Vous le saviez bien, Monsieur, qu’il était à l’index ! Vous saviez aussi que même les adultes avertis dont je suis n’ont pas le droit de le lire, mais vous l’avez quand même introduit chez nous ! Par bravade sans doute ! "
Et à ce moment-là, il referma devant lui d’un geste sec le cahier sur lequel j’avais commencé mon roman et il me le lança au visage d’un geste brusque en hurlant :
" Mais il y a aussi ce torchon ! Vous vous croyez écrivain, sans doute, Monsieur ! Vous vous croyez romancier mais ce n’est là qu’un tissu de saletés, mais ce n’est là que de la pornographie pure et simple et si j’avais encore du temps à perdre auprès de vous je vous demanderais, quoique je n’aie guère de doutes à ce sujet, quelle est la créature qui vous inspiré un tel récit ordurier. Vous êtes renvoyé, Monsieur, vous pouvez aller faire votre valise, je préviens votre mère pour qu’elle vienne vous chercher. "
Tout ceci et tout ce qui allait en découler était de la faute de Vachard qui s’était mêlé d’aller fouiller dans mes affaires. J’allais être éloigné de celle qui m’avait inspiré et qui n’était pas celle que le supérieur avait cru deviner à cause de la réputation qu’elle s’était faite au pays. J’allais être dans l’impossibilité de conclure la partie de dame que j’avais commencée et que j’envisageais de mener bientôt à un terme qui n’aurait eu, cette fois, plus rien de littéraire.
Je jurai, illico, de me venger !
Honteuse de mon renvoi, ma mère dont j’étais depuis toujours la fierté, avait fort mal pris l’affaire. Pour la première fois de sa vie, elle, la fille d’un haut magistrat, la sœur d’un prêtre et l’épouse d’un fonctionnaire en place à la sous-préfecture, elle avait dû en rabattre, se faire petite, se contenter de laisser ricaner derrière son dos, se faire oublier et surtout faire oublier l’objet d’un tel affront.
Dans ce but, et surtout, je le devinais, dans celui de m’éloigner, elle se trompait mais le résultat était le même, de la libraire qu’elle avait du, comme le supérieur, prendre pour l’inspiratrice de mon roman, elle m’avait donc envoyé chez son frère, l’abbé Brédillet, curé à Condé sur Saudre afin qu’il achevât, c’était du moins le but avoué, de me préparer à un baccalauréat auquel je devais désormais me présenter en candidat libre. Enfermé à la cure, mon oncle me fit bachoter à outrance. Avec, je le soupçonne, un malin plaisir et comme pour se venger en quelque sorte de l’affront que je lui avais, par la bande, fait subir, à lui aussi. Du matin au soir, ce n’était que versions et thèmes, latins et grecs, saupoudrés d’extractions de racines carrées.
On ne m’avait pas rendu mon livre. Je pensais que le supérieur l’avait donné à mes parents pour les convaincre du bien fondé de mon renvoi. Mais cela ne me faisait pas de soucis : je ne manquais ni d’imagination ni du besoin d’écrire et j’en avais entamé un autre, en cachette, illico. Un peu moins salé, pourtant ! Un peu plus dans les normes !
Je n’avais pas eu l’occasion de revoir Vachard avant mon départ.
Si ce n’est de loin.
Alors qu’il se rendait à la librairie.
Sa vieille bécane posée contre la devanture.
Ce jour-là, mon oncle présidait, au rez-de-chaussée, une réunion des femmes de la Ligue. Tirant profit de cette occupation, j’avais en toute hâte laissé tomber livres et cahiers et j’errais dans la maison comme une âme en peine. Ou plutôt, comme le diable cherchant qui enfourcher. Je montai au grenier, poussé par je ne sais quelle curiosité, quel besoin, quelle nécessité. J’y vis une pile de vieux Courriers du Diocèse.
Je sus que je tenais ma vengeance.
Catholique convaincu sans pour autant être vraiment pratiquant, si ce n’est aux grands jours, le père d’Eugénie Vachard n’avait jamais politiquement accepté la séparation de l’église et de l’état. Non plus d’ailleurs que l’école laïque, obligatoire et gratuite de Jules Ferry, à laquelle cependant il était bien content d’envoyer ses enfants. Dans la période houleuse qui avait précédé la seconde guerre mondiale, il s’était rangé nettement à droite et pendant l’occupation, au moins pendant les deux premières années, dans le camp de Pétain.
Il professait qu’en amour, il ne faut pas tricher avec la nature. En vertu de quoi son épouse dont il dépensait gaiement la fortune en ne travaillant pas si ce n’est aux tâches ménagères, avait mis au monde quatorze petits dont cinq étaient morts en bas âge.
Les aînés étaient arrivés juste à temps à l’âge de travailler pour sauver la famille de la ruine et les parents n’avaient été que trop contents d'avoir une bouche de moins à nourrir quand Eugénie avait épousé le fils Vachard.
Issue d’un tel milieu, après cinq ans de mariage et deux fausses-couches, Eugénie avait, bien sûr, du mal à comprendre pourquoi elle ne pouvait pas être aussi féconde que sa mère et en désespoir de cause elle avait fait vœux que si le ciel lui accordait un enfant elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour qu’il devienne, selon le genre, masculin ou féminin, prêtre ou religieuse.
Neuf mois plus tard, elle avait mis au monde un garçon qu’elle avait prénommé Jules. Mais personne ne l’avait jamais appelé ainsi. Tout le monde disait tout simplement : "Vachard".
Même elle ! Surtout depuis que son mari était mort et qu’elle n’avait plus que lui sous ses ordres !
Quand elle avait dit : "Vachard"’ avec un grand point d’exclamation dans la voix et même souvent sans, Vachard filait droit sans demander son reste. C’était ce qu’elle appelait avoir toujours tout fait pour respecter sa promesse. Aussi, quand au terme d’une neuvaine, elle l’avait entendu, en plein chœur de la grande église et au jour de sa confirmation, répondre à l’évêque qu’il voulait être prêtre, elle avait su que c’était le ciel qui l’avait inspiré et que Dieu commençait à réclamer son du. Elle avait su aussi qu’il lui fallait désormais être encore plus vigilante afin que le malin ne vienne pas souffler la petite flamme dont l’évêque venait justement de parler. La semaine suivante, elle avait fait dire trois messes d’action de grâce. Ca ne lui avait rien coûté ! Ou presque !
Quand il s’était retrouvé dans la file des enfants montant vers le chœur et qu’il avait entendu l’évêque demander à chacun ce qu’il voulait faire plus tard, lui qui n’avait absolument aucune idée à ce propos, lui, Vachard, le fils d’un simple ajusteur et qui ne demandait somme toute qu’à être ajusteur comme son père, à entendre les réponses ambitieuses des autres, il s’était tout soudain senti pousser des ailes et il avait éprouvé lui aussi le besoin d’éblouir le prélat et l’assemblée. Dans ce but, il aurait, comme les autres, pu répondre n’importe quoi pourvu que ce soit prestigieux: Comptable, notaire, médecin, explorateur. La panoplie était large ! Mais il voulait faire mieux que les autres et frapper un grand coup. Et quand son tour était arrivé, il avait répondu: prêtre !
Alors l’évêque s’était levé d’un bond et il avait dit aux fidèles sa joie d’avoir reçu enfin une telle réponse. Puis il avait discouru longuement sur la crise des vocations sacerdotales, Vachard en vedette, Vachard sous globe, Vachard sous le feu des projecteurs, Vachard au garde à vous, Vachard en suspend faisant porter le poids de son corps d’une jambe sur l’autre, fier de son succès et n’osant plus bouger jusqu’à ce que le saint homme eut demandé à l’assistance de se joindre à lui pour prier afin que le Saint Esprit s’en vint conforter cette petite flamme vacillante.
Quand il avait atteint l’âge d’entrer en sixième, Vachard ne pensait plus du tout à ce qu’il avait dit ce jour-là et qui avait tant fait plaisir à sa mère. Il avait plein d’autres projets en tête et il avait même décidé de ne pas faire de latin. Mais dans le monde des adultes, on n’avait pas oublié son petit exploit et on lui avait obligeamment rappelé sa parole :
" Pas de latin, mais n’avais-tu pas dit que tu voulais être prêtre ? "
Il n’avait pas osé dire qu’il n’avait répondu cela à l’évêque que pour se faire remarquer. C’était un peu trop moche ! Et puis aller dire maintenant autre chose que ce qu’il avait dit alors, c’était se désavouer. Et du même coup désavouer sa mère qui s’était faite dans le pays une telle gloire de sa réponse et de sa vocation. Elle allait être mère d’un prêtre, pensez-donc ! Il n’avait donc voulu contrarier personne et il s’était dit en son for intérieur : au fond, le séminaire ou le lycée, c’est toujours des études avec des profs et des pions et des notes qui ne sont jamais assez bonnes ! Et il avait remis la chose à plus tard. Plus tard, il fera jour, plus tard il fera clair et on y verra mieux, plus tard il fera beau et plus tard il osera car il sera un homme.
Quand il s’était retrouvé, au matin de son premier jour au petit séminaire, au fond de la cour des petits et aux pissotières qui sentaient fort le désinfectant, quand il avait vu, au-dessus de l’ardoise d’Angers et au niveau de ses yeux, toutes perlées de rosée, des baies rouges qu’il ne connaissait pas et qui continuaient, elles, à vivre libres sur les buissons du parc clôturé d’Ursus, il avait su qu’il s’était piégé lui-même par orgueil. Il avait su qu’il avait commis, à défaut d’un péché peut-être, une erreur. Mais une erreur dont il aurait bien de la peine à se remettre.
Néanmoins, dame, il était courageux et il s’était dit : " Quand le vin est tiré, mon vieux, il faut le boire ! "
Et c’est alors que toute sa vie avait basculé !
Arthur Mélot était un bon vivant. Un de ces représentants de commerce comme on n’en fait plus. Un grand costaud qui trimballait ses marmottes de ville en ville, de gare en gare, d’hôtel en hôtel et de boutique en boutique. Arthur Mélot était connu comme le loup blanc. Un gaillard qui aimait la plaisanterie et dont le grand rire avait toujours fait trembler les verres sur les tables d’hôtes des hôtels de France et de Navarre.
Quand il avait su qu’il allait être papa, il avait payé le champagne à tout le monde à l’hôtel du Lion d’Or de Levanton sur Berduse où il séjournait alors et il avait déclaré :
" Et si c’est une fille, je l’appellerai Amélie parce qu’Amélie Mélot. Ah-ah-ah ! Ahméli-mélo ! Vous comprenez : Ah ! Méli-mélo ! Ah-ah-ah ! Allez, la patronne : remet-nous donc ça ! "
Et ce-disant, il lui avait flanqué une grande claque sur les fesses !
Arthur Mélot qui changeait souvent d’employeur disait qu’il était capable de vendre n’importe quoi. Sa fille qui avait grandi et qui changeait souvent d’amant disait qu’elle était capable de se vendre à n’importe qui. Elle avait compris très tôt que la clé de la réussite, en quelque domaine et à quelque hauteur que se soit, réside dans l’art de satisfaire au mieux l’appétit sexuel des autres sans avoir d’états d’âme à ce propos. Elle disait des gens dont on parle à la radio et dans les journaux : Ce sont des gens que l’argent et le cul dotent de pères en fils de talents innombrables et partout célébrés. Elle n’avait pas l’argent mais elle avait le cul !
Amélie avait donc déjà bien traîné sa bosse de studio en chambre d’hôtel et de bar en bar lorsqu’à trente cinq ans passés et alors qu’elle travaillait comme serveuse dans l’un des innombrables café de la place d’Erlon, elle s’était soudain souvenue de Ronsard qu’elle avait bien été obligée d’étudier au collège. A temps, elle avait tiré de l’ode à Cassandre la leçon qui lui paraissait s’imposer. Elle s’était vue dix ans plus tard ayant perdu ses charmes et elle avait décidé sur-le-champ de se ranger des voitures comme on dit dans le milieu qu’elle fréquentait. Alfred Boutard, un gros négociant en vins dont les camions sillonnaient la région s’était alors présenté. Il arrivait juste à temps dans son champ de mines comme propulsé par la divine providence. Elle avait su voir en lui le messie, au sens propre du terme, et elle avait sauté sur l’occasion. Avec elle, Boutard était soudain devenu comme un pacha à la tête d’un harem. Comme par magie, elle s’était multipliée en six ou sept, ne lui laissant pas de répit, le menant jusqu’au bord de l’épuisement. Elle s’était montrée incroyablement disponible. Elle l’avait bichonné comme il ne l’avait encore jamais été et pourtant, des maîtresses, Dieu sait s’il en avait déjà eu. Elle lui avait doré tant et plus la pilule. Elle lui avait passé tous ses caprices. Elle avait accédé à tous ses désirs. Elle avait su lui faire croire qu’elle était la meilleure et qu’elle lui était irremplaçable.
Dotée d’une hérédité mercantile, Amélie avait toujours rêvé de tenir un commerce : un hôtel (mais pas un hôtel de passe, ça elle en avait sa bolée !) un café, un salon de coiffure. Elle ne savait pas coiffer mais elle aurait des employées et elle serait à la caisse. Après s’être vendue à n’importe qui pendant des années, un gène en elle faisait qu’elle se sentait aussi désormais, comme son père, capable de vendre n’importe quoi.
La Plume d’Oie, rue du clou dans le Fer à X, était à vendre, c’était loin de chez Madame Boutard, qui du reste se moquait bien des aventures de son mari, Boutard la lui avait achetée, ravi de devenir mécène dans les arts lui qui l’était déjà dans les sports. Elle ne connaissait rien au métier de libraire mais elle était, nous l’avons vu, souple de nature et de même qu’elle avait eu le don de s’adapter à n’importe quel homme, elle avait su s’adapter à son nouvel état. Les livres et l’édition n’avaient désormais plus de secrets pour elle. Ou presque !
D’aucuns à X, mieux informés que d’autres, ne se gênaient pas pour dire à ceux qui l’étaient moins ou pas du tout que si elle avait pu reprendre la librairie de Grosbichon, c’était parce que Boutard, des vins Boutard, vous savez bien, "tôt ou tard : vin Boutard", la lui avait payée. Point n’était besoin, bien sûr, de préciser la raison d’une telle générosité. Elle était ce que l’on appelait pudiquement, dans les milieux bourgeois de la petite ville, une femme facile. Certains qui n’y allaient pas par quatre chemins, disaient une putain. Le terme en offusquait beaucoup.
Quand elle avait vu Vachard entrer dans sa boutique pour lui commander une édition rare des œuvres de saint Augustin, en dépit de son béret crasseux, de son long nez et de sa coquetterie dans l’œil, Amélie s’était tout de suite sentie des fourmis au creux des reins et elle s’était dit : " Celui-là, il me le faut ! " Quand elle l’avait su séminariste, son désir de l’avoir n’avait fait que croître. Elle n’avait jamais promis d’être fidèle à Boutard, ni à lui, ni à elle-même et du reste, celui-ci semblait bien se moquer de cela. Ne lui suffisait-il pas, au bon gros, qu’elle soit disponible quand il avait envie d’elle ? Qu’elle se plie à toutes ses exigences et il en avait parfois qu’auraient pu lui envier les marins de la rade.
Et puis elle s’était dit qu’après en avoir tant prodigué aux autres et à lui en particulier, elle pourrait bien s’offrir une petite gâterie en déniaisant ce grand nigaud. Elle l’avait fait revenir à plusieurs reprises prétextant à chaque fois que son livre n’était pas encore arrivé et lui fixant afin qu’il revint vite, comme un rendez-vous qu’elle se donnait à elle-même, une date à laquelle elle pensait bien l’avoir reçu.
L’expérience avait appris à Amélie que tout l’art de parler aux hommes réside dans celui de les écouter. De les laisser parler d’eux-mêmes ! S’ils sont un peu timides, de les faire parler de ce qu’ils aiment, ce qui revient exactement au même. Alors, tout en se racontant, ils se voient avec les yeux de l’autre. Non pas tels qu’ils sont mais tels qu’ils veulent paraître et ils viennent vous manger dans la main.
Amélie ne s’y prit pas autrement avec Vachard. Elle s’était montrée dès l’abord, souriante, accueillante, accorte, compétente, serviable. De Saint Augustin, c’est à peine si elle savait qu’il avait existé mais fidèle à sa technique, elle avait fait parler Vachard de ce qu’il aimait et il s’en était allé, ce jour-là, ragaillardi, comme auréolé de gloire et persuadé d’avoir eu affaire enfin à une femme qui avait su le comprendre.
Peu à peu et au fur et à mesure des visites répétées de Vachard, Amélie avait peaufiné son ouvrage. Elle l’investissait chaque fois un peu plus, le frôlant comme par mégarde, le touchant à peine d’un sein en prenant un livre, lui laissant deviner candidement ce qu’il n’aurait pas du voir, grimpant quelques marches de l’escabeau pour dénicher un ouvrage. Le laissant, le faisant parler.
Voilà qu’il se prenait parfois à chantonner en surveillant les élèves. Voilà qu’il souriait. Voilà qu’il sentait comme des chaînes qui lui échappaient des poignets et comme Saint Paul sur le chemin de Damas des écailles qui lui tombaient des yeux. Voilà qu’il prenait confiance en lui. Voilà qu’il ne voyait plus son avenir tout à fait sous le même angle. Voilà que peu à peu ses nuits se peuplaient de petites filles précoces dansant la capucine à pieds nus dans l’herbe tendre de prairies nabokoviennes. Voilà qu’il embarquait pour des métamorphoses sur un fin voilier blanc battant pavillon rose. Voilà que lui revenait soudain le souvenir de ce premier matin aux pissotières du petit séminaire. Voilà qu’il se disait maintenant que ce n’était pas parce que le vin était tiré qu’il était absolument obligé de le boire.
Bien sûr il y avait sa mère mais il la masquait. Il la gommait. Il la refoulait.
Et puis elle comprendrait. Il faudrait bien qu’elle comprenne !
Et il tomba dans les filets d’Amélie !
Quand le facteur lui avait remis la lettre dont l’adresse était constituée de caractères d’imprimerie qu’on avait manifestement découpés dans un journal, Eugénie Vachard avait dit :
" Mais qu’est-ce que c’est que ça ? "
Et le facteur lui avait répondu :
" Une réclame, sans doute, la moitié de la ville a eu la même. A Saint Aubin, à l’évêché, chez le notaire, chez le maire, chez le curé, à la sous-préfecture, partout ! Qu’est-ce qu’on ne fait pas pour vendre maintenant ! "
Rentrée à l’intérieur, elle avait ouvert l’enveloppe et quand elle avait lu, tracé également en caractères découpés dans le journal : " Vachard couche avec Amélie Mélot ! ", elle avait eu un moment de stupeur. Puis elle avait récupéré très vite. Elle s’était rappelée que le comportement de son fils lui avait paru changé depuis quelque temps et comme elle savait que ce genre de courrier dit toujours la vérité, elle avait crié : " Ah, la garce, la garce ! ", et elle avait décidé d’aller dire deux mots à Amélie Mélot.
Elle avait parcouru l’espace qui séparait sa maison rue du Haut de la librairie en un temps record. Elle avait ouvert la porte en coup de vent et elle avait traversé la boutique au pas de charge, le parapluie en avant, menaçant, chevalier poursuivant l’infidèle tel qu’on le voit dans les plus coûteuses productions d’Hollywood.
Elle les avait trouvés dans la cuisine. Lui, à peine détaché d’elle, le pantalon aux chevilles. Et elle encore en position, échevelée, la jupe troussée, les fesses à l’air, les seins plaqués à la table en formica, les bras en croix, les mains crispées à l’un et l’autre bord en une ultime étreinte, pas remise de son plaisir et encore toute agitée de spasmes.
A la vue du spectacle, son sang n’avait fait qu’un tour qu’elle avait bien cru le dernier avant de marquer le stop. Puis il s’était remis en route, affluant, hargneux, vengeur. Alors, d’un coup de parapluie, elle avait indiqué la sortie à Vachard. Ils avaient traversé la librairie. Lui devant, trébuchant, traînant la jambe, essayant tant bien que mal de remettre son pantalon, s’empiégeant dedans. Elle derrière, l’aiguillonnant de la pointe de son parapluie.
Quand ils sortirent, la moitié de la petite ville, cette moitié là sans doute qui avait reçu la lettre, les attendait et tous rirent beaucoup en les voyant regagner la maison, lui achevant de rajuster son pantalon, elle, le poursuivant et le frappant à grands coups de pépin.
Comme poussé par l’instinct, Vachard était retourné dans cette maison où il était né, mais en laquelle il n’habitait pratiquement plus depuis qu’il était entré au petit séminaire. Si ce n’est pour de courtes durées et pendant les vacances. Et encore : quand il n’était pas parti en colonie. Comme enfant d’abord ! Puis comme moniteur !
Eugénie, à bout de souffle, était arrivée là quelque temps après lui, le parapluie sous le bras. Encore furieuse certes mais tandis qu’elle préparait le souper, sa rage peu à peu s’apaisait. La grâce la pénétrait et la faisait plus souple. Allons, tout n’était pas perdu ! Elle irait voir l’évêque s’il le faut, il comprendrait. Il la comprendrait ! Jésus n’avait-il pas accordé son pardon à Marie-Madeleine ? Allez, on oublierait tout ça !
Elle se calmait. Elle se rassérénait. Elle le comprenait mieux. Elle le comprenait un peu mieux. Elle lui accordait son pardon. Dieu n’aurait pas permis qu’elle ne le lui accorde pas.
A l’heure du souper, elle l’appela du bas de l’escalier.
" Vachard ! "
Elle l’appela encore.
Allons voilà qu’il faisait sa tête de cochon. Voilà qu’il donnait raison aux enfants qui lui criaient : " Vachard : tête de lard ! "
Elle monta et à la porte de la chambre, de "sa" chambre, elle hésita comme prise d’un soudain respect pour son intimité et frappa. Vachard ne répondit pas. Elle frappa à nouveau puis devant ce silence inquiétant :
" Jules ! "
C’était la première fois depuis bien longtemps qu’elle l’appelait Jules.
" Jules, répond-moi ! "
Le porte n’était pas fermée à clé. Elle ouvrit. La chambre était vide. Prise d’un mauvais pressentiment, elle grimpa les quelques marches qui menaient au grenier. Elle en poussa la porte. Le corps de Vachard pendait au bout de la corde avec laquelle, jadis, on tirait l’eau du puits.