La libre littérature française d'Amérique Version du 05 mai 2006



Petites scènes de la vie courante


LA REMPLACANTE

Nouvelle

Claude MOUFLARD


Elle m'a dit d'un ton sévère :
"Qu'est-ce que tu fais là ?"
Puis elle m'a laissé faire,
Les filles c'est comme ça !
Georges BRASSENS (Je suis un voyou.)



De même que Monsieur Séguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres, ma mère n'avait jamais eu de bonheur avec ses filles. Et réciproquement ! Elle n'avait jamais été tendre avec moi et, comme mes sœurs, je le lui avais toujours bien rendu. Je n'étais donc pas en droit d'espérer d'elle des sentiments que, du reste, je n'attendais plus depuis longtemps. Mais le jour où elle avait décidé de m'envoyer comme servante chez Élie Abraham, notre voisin herbager au nom doublement biblique et dont la femme avait, comme on dit, fichu le camp, il m'avait semblé qu'elle exagérait, qu'elle poussait mémère dans les orties et qu'elle expédiait délibérément sa petite chèvre blanche dans la montagne pour qu'elle s'y fasse dévorer par le loup. Je n'étais en effet, et ceci depuis que j'avais atteint mes quatorze ans, pas dupe des petites manigances d'un Abraham dont la réputation de coureur n'était plus à faire et qui était toujours à rôder autour de moi comme le renard autour du poulailler.

Papa, pauvre cher ivrogne dont j'ai toujours été la préférée, avait bien dû, entre deux canons, me semblait-il, remarquer son manège et c'est sans doute la raison pour laquelle il avait protesté le jour où maman avait pris sa décision. Il avait râlé pour la forme bien sûr car a-t-il jamais eu la parole à la maison ? Il s'était insurgé d'une voix avinée et en termes gaillardement choisis car n'avait-il pas parlé d'aller faire la pute chez l'Abraham ? Mais tout ceci, pute ou pas pute, en pure perte car la raison n'a-t-elle pas ses raisons que le cœur ignore et pour maman qui a toujours eu tant de mal à joindre les deux bouts, aurait-il été raisonnable, pour faire plaisir à un abruti de mari et à une gamine qu'elle qualifie volontiers d'insolente, de négliger le simple petit calcul d'intérêt que représentait pour elle un petit salaire en plus et une fille à nourrir en moins ?
Tout cela pour dire que mon avenir semblait prendre une mauvaise tournure, que je me sentais née sous une mauvaise étoile et comme vendue contre trente malheureuses pièces d'un centime ancien. Tout cela pour dire que j'ai rechigné tant que j'ai pu, que j'ai fait des pieds et des mains pour ne pas y aller et que c'est pratiquement menée par la peau des fesses par maman que je me suis retrouvée chez Abraham. Mais maintenant que je regarde tout ceci avec un certain recul, je constate que la réalité n'est pas ce qu'elle paraissait devoir être, que force m'est de reconnaître que les choses ont bien changé depuis que je suis là à demeure (si l'on peut dire !) et qu'Élie gagne à être connu.
Ou peut-être, après tout, est-ce moi, à défaut des choses, qui ai changé.
Ou peut-être est-ce Élie !


* * *



Je viens de finir la vaisselle. Élie qui n'a rien trouvé d'intéressant à la télévision lit le journal. Il est installé à un bout de la table de cuisine tandis qu'à l'autre bout Benoît s'amuse avec ses Legos. L'ambiance est d'un familial que je ne me rappelle pas avoir jamais connu à la maison. Et de ce familial-là, amputé d'Éliane, et qui a beau n'être vrai que pour deux, à force de le voir durer, je finirais bien par m'annexer une partie. Je finirais bien par croire qu'il est mien de l 'ancien tiers resté vacant. Ne serait-ce que bien imparfaitement. Ne serait-ce que par intérim. Ne serait-ce qu'à titre de remplaçante.
Bercée par cette douce atmosphère, je me suis assise à la table. Inconsciemment je me suis placée entre le père et l'enfant. Un peu comme si je voulais être, en l'absence de l'épouse, en l'absence de la mère, comme une sorte de trait d'union qui assure la continuité de ce qui n'est plus depuis le départ d'Éliane. Un départ, du reste, dont une lettre recommandée, reçue ce matin, est venue confirmer le caractère définitif et qu'Élie a résumée pour moi en quatre mots prononcés d'une voix terne :
"Éliane demande le divorce."

Me voilà donc, du coup, passée tacitement d'un statut de bonne à tout faire provisoire à celui de bonne à tout faire en titre et, bien qu'il n'en ait pas été d'établi, d'un contrat CDD à un contrat CDI ! C'est maman qui va être contente ! Papa, lui, va encore faire grise mine. Et moi ? Mais Élie, je l'ai dit, gagne à être connu. Et puis le fait qu'il ait été abandonné avec un si petit enfant joue en sa faveur sans doute. D'ailleurs si c'est présentement l'enfant que je regarde jouer, c'est sur la main du père que ma main s'est posée. Doucement, comme pour ne pas l'effaroucher. Calmement comme pour lui prouver à quel point je suis sûre de moi. Avec tendresse. Oui, avec cette tendresse dont depuis quelque temps pour lui et à mon corps défendant, je me sens envahie. Et la lettre reçue ce matin n'est sans doute pas pour rien dans l'audace dont je fais preuve ce soir. Non pas qu'avec la défection définitive d'Éliane, je trouve une place libre que je suis prête à combler. Ce serait là faire preuve d'un opportunisme contraire à moi-même et dont j'aurais honte. Non, ce que la lettre m'a apporté c'est un regain non pas de pitié mais d'affection pour celui, pour ceux qu'on a délaissés.

Élie n'a pas retiré sa main. Il se contente de ne plus bouger, de ne rien faire, de ne rien dire. Comme si rien ne s'était passé, comme si rien ne se passait. Et ma tendresse pour lui, à le sentir complice de cette affection que je ne sais maîtriser (et qu'il m'est si agréable de laisser s'exprimer) ne fait que croître.
Je n'ose plus bouger. Je n'ose plus ni faire un geste ni même esquisser l'ombre d'une pensée de peur qu'il la devine en moi. De peur de rompre le charme qui nous unit. C'est à peine si j'ose respirer et mon cœur se fait lourd et dolent. À force de se savoir maîtrisé. À force de se sentir contraint. À force d'avoir envie de battre une étourdissante chamade qui annonce ma défaite. À force de ne pouvoir le faire sous peine, je le crains, de voir dans l'instant s'écrouler le merveilleux château de cartes que je suis en train de construire.
Mais tout à coup, au moment même où je commence à peine à croire au réel de l'instant, au moment où je réalise que j'ai osé poser ma main sur celle d'Élie et que ce dernier ne s'est pas dérobé, une pensée fulgurante me traverse l'esprit et me transperce le cœur de son glaive :
" Et Benoît ? Que devient-il dans tout cela ? Éliane va-t-elle nous le disputer ?"
Le charme sous lequel j'ai vécu ces derniers instants a eu raison de moi et, même si ce n'est qu'en pensée, j'ai dit "nous" comme si cet enfant d'une autre était notre enfant à nous. Comme si inconsciemment je voulais qu'il fût le nôtre ! Mon Dieu mais que m'arrive-t-il donc ?
De surprise, j'ai retiré précipitamment ma main et Élie, pour la première fois, accuse le coup. Son regard quitte la page qu'il lisait et, interrogateur, se porte sur mon visage qui s'empourpre de confusion.
" Qu'y a-t-il ?
" Oh, rien ! Rien du tout !
" Mais si, mais si : tu as sursauté comme si tu avais pensé à quelque chose d'effrayant. Comme si tu avais fait un cauchemar !
" Un courant d'air, sans doute...
" Un courant d'air ?
" Mais si, mais si, je t'ass..."
Aïe ! Voilà un tutoiement qui, en trahissant mes pensées, me trahit moi-même plus sûrement qu'un aveu.
Élie semble s'amuser follement de ma confusion. Il m'observe avec attention. En souriant. Un peu interdit tout de même et ne sachant pas très bien ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il doit dire. Et, tout à coup, sa main, à son tour, vient à la rencontre de la mienne.
Mais elle ne trouve à sa place que le Formica encore tiède de la table car je me suis levée en hâte et j'ai dit : " Allez, Benoît, il est temps d'aller au lit, viens faire ta toilette et mettre ton pyjama ! "


* * *



Pourquoi suis-je redescendue après avoir mis Benoît au lit ? Pourquoi n'ai-je pas, comme j'aurais dû, filé directement dans ma chambre ? Dirai-je que je l'ai fait malgré moi alors qu'à chaque instant j'ai su et j'ai voulu ce que je faisais ? Oserai-je aller jusque-là sur le chemin de la mauvaise foi ? Pourquoi tout simplement ne pas admettre franchement que ce qui va m'arriver, quel qu'il soit, je l'ai choisi de mon plein gré ?
Et pourquoi cette panne de courant à l'instant même où je franchis le seuil de la cuisine où je n'avais plus rien à faire ?
Dans l'obscurité soudaine où je demeure en arrêt en attendant que mes yeux s'habituent, dans le silence tout neuf né de l'arrêt conjugué du réfrigérateur, du congélateur et du circulateur du chauffage central, il y a un bruit de chaise que l'on recule, de journal que l'on froisse et la voix d'Élie qui s'exclame :
" Allons bon ! Voilà ce sacré disjoncteur qui nous fait des siennes ! "
Il y a un mouvement encore.
Et puis soudain le choc d'un corps contre le mien.
" Tiens, tu es là, toi ! "
Si le ton de la voix exprime un étonnement justifié par le fait que je n'avais plus rien à faire là, l'insistance du contact signifierait plutôt que son propriétaire trouve la surprise agréable car le corps qui est entré par inadvertance en collision avec le mien ne s'écarte pas aussi rapidement qu'il le devrait. Et il me faut bien admettre que le mien, surpris au départ mais qui tarde à reprendre de l'aplomb, ne réagit guère lui non plus dans le sens que la morale et les usages l'exigent et qu'il demeure, dans l'obscurité, passif et comme dans l'expectative d'une suite qui viendra bien d'elle-même et dont il se refuse à décider de l'orientation.
La jambe d'Élie reste prise entre les miennes. Son ventre demeure contre le mien. En léger recul cependant, en léger retrait par rapport à l'instant précédent et prudent comme s'il s'était brûlé et ma joue ne bouge pas de cette épaule contre laquelle elle est venue échouer.
Le temps pour nous s'est arrêté et quand il se remet en route ce n'est pas sur un repli de celui qui aurait dû s'écarter et passer son chemin mais sur un tendre envahissement dont tout mon être instantanément affamé se repaît sans me demander mon avis.
Puis deux bras, tout soudain et comme pour ré-pondre à ma faim, enserrent ma taille, me cernent de toute part, me pressent et m'attirent. Et me voilà, pauvre petite chèvre de Monsieur Séguin, face au grand méchant loup ! La jambe d'Élie insiste et son genou s'insinue davantage. Il force le barrage et s'enfonce en moi comme un coin qui m'écartèle d'un vertige divine-ment tentateur. L'autre jambe, la droite, qui n'entend pas être en reste, se lance à l'assaut d'une citadelle pas bien vaillante et, de la cheville à l'aine elle investit la mienne, la gauche, qui se trouve prise comme en un étau et qui faiblit au contact de cette attaque virile qui me gagne par sa promptitude, m'étonne par sa fougue, me dépasse et m'entraîne. Le ventre qui avait marqué un temps de recul étonné et hésitant est revenu délibérément à la charge. Il s'est placé sans vergogne contre le mien qui se creuse et il le frotte et le pousse à petits coups comme en une danse tandis qu'un torse bien déci-dé écrase deux petits seins qui, dans la bagarre que nous nous livrons, sont devenus étrangement fermes et avi-des d'attention. Enfin c'est un corps tout entier qui bat à plate couture une chair, la mienne, hélas, qui voudrait bien mais qui n'ose pas et qui recule, recule, recule tant et si bien qu'elle se retrouve dos au mur contre le chambranle de la porte.

Dès lors, acculée dans mes derniers retranchements et trahie de l'intérieur, comment éviter une suite que j'attendais sans doute et qui ne sera probablement ni si désagréable, ni si déshonorante que je voudrais encore croire. Un souffle court défait mes cheveux légers, les caresse et frôle une nuque qui ne demande pas mieux. Dans l'obscurité, la barbe raide d'une longue journée de travail égratigne une joue que j'aurais cru plus rebelle. Des lèvres affamées visent un peu bas et tombent sur un menton qui n'en peut mais d'être là. Puis, ayant réajusté leur tir, elles s'emparent d'une bouche qui, pour l'instant, suffoquée de ce qui lui arrive, ne dit mot mais n'en pense pas moins avant de disparaître tout entière dans celle qui la torture et la comble de ses sévices. Entre deux baisers cependant je tente de réagir encore dans ce sens que la morale désigne comme le bon. Je tente de repousser l'attaque et au travers, me semble-t-il, d'une masse de brouillard épais, ma voix, faiblarde au possible, très petite fille et terriblement étrangère murmure des "non" assourdis par la bouche qui l'investit. Des "non" pas tellement convaincants et qui encourageraient plutôt l'assaillant. Elle geint. Elle ânonne des " Élie, je t'en prie " si ambigus de par leur tutoiement que l'intéressé serait presque en droit de se demander ce qu'elle implore au juste. Et faute de savoir quoi, l'intéressé en question serait bien capable de comprendre ce qui précisément l'intéresse et de passer la vitesse supérieure.

Et c'est là justement ce qu'il fait, le bougre ! Partie de ma taille qu'elle tenait prisonnière, une main que je n'ai pas sentie se déplacer trousse soudain le devant de ma jupe et comme la petite bête dont on amuse les enfants monte, monte, monte le long de ma cuisse en une caresse divine et tentatrice qui me ravit et me dénoue. Avide, en un clin d'œil, elle a atteint le slip qu'elle bouleverse et ravage, elle passe sous un élastique qui ne sait me défendre, elle atteint une intime toison jusqu'alors inviolée, elle glisse, elle s'insinue et ... s'arrête enfin, obligeante au possible, en un point bien précis qu'un doigt sollicite habilement, enchante et fait rêver.

Jamais il ne m'était arrivé pareille aventure. Jamais, au grand jamais, je n'aurais cru que ce fut aussi simple, que ce fut aussi bon ! Et c'est au tour de mon corps maintenant de passer à l'attaque. C'est à son tour d'investir, douce revanche, celui qui l'assiégeait et je serre éperdument dans mes bras cet autre corps qui me procure tant de plaisir et je dévore ardemment la bouche d'un Élie qui doit sourire d'avoir gagné si vite. Qui doit se rengorger d'un tel savoir-faire et d'un tel succès !
Et ma voix, elle aussi, me trahit. Et, cette fois, sans erreur possible, les cris, les soupirs, les grognements, les râles, les encouragements, les mots crus qu'elle pro-nonce n'en sont pas moins fait de tendresse, d'amour et de reconnaissance pour le bien ressenti tandis que, tendue sur la pointe des pieds, je me sens portée, emportée, enlevée, tous muscles bandés, par l'irrésistible vague d'une sensualité dont j'avais jusqu'alors ignoré la violence.
Et tout soudain la boule ardente tapie au creux de mon ventre explose en une galaxie de plaisirs, en une nébuleuse de couleurs, de sensations plus sublimes les unes que les autres, en une chaude bouffée qui se répand dans tout mon être. Je me dilue irrésistiblement dans l'espace et le temps. Je m'envole légère, voluptueuse, grise et bleue et ocre et flamme, comme la fumée d'encens montant vers le Seigneur. Puis tout s'arrête soudain et je demeure un long instant noyée dans l'infini de l'extase, intemporelle, chaude, mouillée, comblée, tendue, tétanisée de bien-être, avant de retomber sur mes talons, haletante, jambes en coton, transfigurée.

Dès lors, sitôt qu'il me sent redescendue, satisfait de savoir qu'il n'a plus qu'à conclure et sans même me laisser le temps de souffler, Élie m'enlève dans ses bras et m'emporte, proie facile et consentante, vers un lit qui ne proteste même pas et qui nous accueille enlacés, ivres l'un de l'autre, luttant au corps à corps, pressés de nous retrouver nus, pressés seulement de sacrifier au plus vite au rite brutal et éternel de la reproduction, pressés de nous délivrer du désir qui nous tenaille avant de tout reprendre en douceur, avec amour, avec tendresse pour le plaisir et le bonheur de l'autre.


* * *



Le froid m'a réveillée. Il m'a tirée d'une douce et chaude torpeur et m'a placée devant le fait accompli de la réalité concrète. Mes jambes s'entortillent dans des draps qui ne sont pas d'habitude si lâches. Mon corps entièrement nu, je le constate soudain et avec désarroi, frissonne. J'essaie de tirer à moi une couverture qui se rebelle, qui se cramponne, qui s'accroche et refuse obstinément de venir.
Quelle heure peut-il bien être ? Par une fenêtre qui n'est pas à sa place, le petit jour gris souris qui s'élabore minutieusement filtre à peine et ne permet encore de rien distinguer. Mais qu'importe le jour ! Ce qui compte pour l'instant, c'est le froid. Le courant ne doit toujours pas être revenu et donc le chauffage ne s'est pas remis en route. Le courant ? Le chauffage ? Ah oui ! La panne, le disjoncteur ! Mais alors... Mon Dieu ! Mais alors, oui, tout me revient soudain en mémoire et j'en sursaute en acte comme en pensée. Je sursaute même à un point tel que mon corps rencontre un autre corps allongé près de lui. Un corps nu, lui aussi, mais dur, sec, rêche et terriblement étranger qui achève de le ramener à la réalité des choses et qui le fait battre en retraite précipitamment. Qui lui fait faire un écart qui n'est plus comme hier soir le grand ! Qui le poursuit vaguement comme s'il le croyait sien et dont il ne sait s'échapper qu'en gagnant l'extrême lisière du lit !

Je n'en suis pourtant pas débarrassée pour autant car derrière ce corps il y a un homme, un homme bien vivant dont mon sursaut est venu troubler le sommeil. Et derrière cet homme à demi éveillé et pas encore bien maître de lui, il y a une pensée qui s'anime, il y a un besoin qui renaît, un besoin qui devrait être certes (cela me revient tout à coup à l'esprit) comblé par la petite séance d'hier soir et il y a un désir qui a bougrement l'air de croire que c'est tous les jours dimanche. S'ensuivent tout naturellement un mouvement, un affaissement du sommier, un bruissement de draps et deux bras qui m'emprisonnent.
J'aurais dû fuir. J'aurais dû m'en aller. J'aurais dû à la hâte ramasser mes affaires et regagner ma chambre. J'aurais dû... Que n'aurais-je pas du ! Je m'accable de reproches parce que, cette fois, je suis complètement éveillée. Et si j'avais le droit de dire quelque chose, si je ne me sentais si accablée, si coupable, si faible et si lâche, je protesterais que si je n'ai pas fait tout cela quand il en était encore temps, c'est que je n'avais pas encore entièrement repris conscience. Maintenant que c'est fait, j'écarte d'un geste brusque le gêneur insatiable qui en veut encore, qui en redemande et je me retourne cherchant enfin à fuir. Et pour mieux signifier ma résolution de ne plus vouloir rien avoir à faire avec ce corps que je veux désormais étranger, je joins la parole au geste :
" Laisse-moi !
" Pourquoi, chérie ?
" Laisse-moi, je te dis et c'est tout !
" Tu boudes ?"
Je boude ! L'imbécile ! Il ne comprend pas que nous avons eu tort. Il ne comprend pas pourquoi. Il ne comprend même pas que c'est dans son intérêt que je réagis. Il ne comprend surtout pas la raison profonde d'une réaction dont c'est à peine si je me sens maîtresse.
Maintenue fermement par une poigne cette fois bien éveillée, mon bras me fait mal et pour me soulager, il me faut rentrer dans le lit des jambes qui déjà s'échappaient et me soumettre bon gré-mal grée, au moins partiellement, au moins provisoirement, à la volonté de celui auquel de toute façon, je ne peux échapper par la force. Et faute d'utiliser la ruse de peur qu'il puisse dire que je l'ai pris en traître c'est la raison que je choisirai comme ultime recours. Elle aura peut-être plus de chance que l'artifice de lui faire comprendre ce que ma fuite aurait dû l'amener de lui-même à saisir.
" Nous avons eu tort de faire ce que nous avons fait. "
J'ai mis le sujet au pluriel. J'assume ainsi ma propre part de responsabilité dans ce qui nous est arrivé alors que je pourrais fort bien, si je voulais être de mauvaise foi vis à vis de moi-même et renier le désir qui s'est emparé de moi, tout rejeter sur Élie. En faire sa faute et l'en accabler.
" Que veux-tu dire ? Ça ne tu as pas plu ? Tu ne vas pas me dire que tu n'en avais pas envie ? Que ça ne t'a pas plu ? Pas après t'être déchaînée comme tu l'as fait ?
" Qui te parle de ça ?
" Mais que veux-tu dire alors ?
" Oh, rien ! Tu ne comprends donc pas ? Tu ne comprendras donc jamais ?
" Tu ne veux pas dire que...
" Réfléchis, Élie, mais réfléchis donc : si ça se savait...
" Mais ça ne se saura pas !
" Tu crois ?
" Mais bien sûr que non, allons ! "
Qu'il est prompt à me rassurer ! Qu'il a hâte de me convaincre ! Afin, sans doute de s'assurer l'avantage et le droit de recommencer maintenant et plus tard, main-tenant ou plus tard.
" Allons, Élie, le seul fait que je vive ici seule avec toi doit déjà faire jaser tout le pays alors si...
" Mon Dieu ! Mais c'est vrai que l'on n'a pris aucune précaution. Je croyais que ... Tu avais l'air si consentante ! "
Consentante ! L'imbécile ! Il ne sait même pas reconnaître l'importance de sa victoire ! Il ne sait même pas voir que je n'étais pas prête, que je ne voulais pas mais que je n'ai pas su lui résister et que, maîtrisée par son désir, je n'ai pu m'abstenir de participer. Comme si j'avais prévu, comme si j'avais calculé, comme si j'avais planifié ce qui nous est arrivé ! Comme si je m'étais toujours tenue prête à tout alors que je me sentais (à tort assurément) si sûre de moi et de mes réactions ! Si maîtresse de moi-même ! Et lui, qu'avait-il donc prévu ?
Mais c'est pourtant vrai qu'une grossesse à la-quelle je n'ai cessé de penser depuis que je suis réveillée pourrait donner à sa femme les atouts dont elle manque présentement et que ma seule présence à la maison, à cause de mon honorabilité (discutable peut-être mais sans plus) ne saurait lui accorder.
Mais c'est pourtant vrai qu'à l'instant même, à mon insu et sans que je n'y puisse plus rien faire...
" Quand as-tu eu... ?"
Décidément il continue ! Décidément il en remet ! Décidément le côté romance, la petite touche fleur bleue de la chose lui échappe complètement et la conversation qui n'était déjà que trop terre-à-terre prend de plus en plus un tour sordide. S'il faut en venir à parler de tout ça, ne comptez pas sur votre petite servante monsieur Abraham, c'est déjà bien assez qu'elle vous ait servi de matelas !
D'un geste brusque, j'ai pris sa garde en défaut et me voilà sur la descente de lit. Nue comme Ève au sortir du jardin d'Eden et frissonnante comme elle après la faute. Je cherche à tâtons, trouve une jupe et l'enfile à la hâte, ramasse un peu au hasard un soutien-gorge, un chemisier et je file tandis que le sommier qui proteste me dit qu'Élie réagit, se lève et va chercher à me couper la retraite.
Dans le couloir, le gris sale de l'aube me guide. En deux bonds, je grimpe les quatre premières marches de l'escalier qui mène à ma mansarde. D'un troisième, je passe le palier et dans l'obscurité, je monte une à une les huit marches qui restent, tâtonne le long du mur, trouve la porte que je cherche, l'ouvre en catastrophe, la re-ferme en vitesse et tourne le verrou avant de m'appuyer contre elle saine et sauve, si l'on peut dire, mais hors d'haleine.

Élie ne m'a pas suivie. Dans la maison silencieuse, nul bruit ne trahit sa présence. Celui de ma course folle ne semble pas avoir réveillé Benoît. De ce côté-là, je n'aimerais pas, bien qu'il ne puisse comprendre, qu'on sache, qu'on devine, qu'on ressente, qu'on pressente sans bien savoir au juste de quoi il retourne, ce qui m'est arrivé. Ce qui nous est arrivé. Pas encore. Plus tard, peut-être. Plus tard si... Car l'espoir est tenace et j'ai beau constater l'écart qui existe entre ma façon de voir les choses et celle bien terre-à-terre me semble-t-il d'Élie, force m'est de constater que je ne désarme pas et que si je le dis imbécile, ce n'est peut-être pas parce qu'il m'a pris mais parce qu'il ne sait pas me garder. Si je lui reproche quelque chose, ce n'est pas d'avoir conquis mon corps mais de ne pas savoir, pour l'instant mais cela peut changer, mais cela changera sûrement, combler un cœur qui lui est par avance acquis.


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