"Moi...
Je ne suis pas ce que l'on croit,
Je ne suis pas ce que l'on voit,
Je suis plus grand qu'on imagine.
Charles Aznavour.
Les voies de la vocation sont parfois, comme celles du Seigneur, impénétrables. Parfois seulement, car il n'est pas nécessaire de se creuser longuement la cervelle pour comprendre comment le fils du percepteur est devenu aumônier des prisons et pourquoi la fille de la Marie Gagnante est restée pucelle à Orléans. Chez les Derien, la vocation procédait tout à la fois de la tradition, de la nécessité de vivre et du manque d'imagination. Chez eux, on était ferrailleurs de père en fils depuis au moins le second empire, depuis Balzac même, depuis l'époque du Lys dans la Vallée et du Père Goriot. D'ailleurs, du lys ils avaient la blancheur d'âme et du Père Goriot, l'incroyable ingénuité.
Remontant plus loin tout au long de leur arbre tout à la fois généalogique et touffu, certains vont jusqu'à prétendre qu'un de leurs ancêtres avait été Grand Ferrailleur du Roy sous le nom d'Alfred de Moins-Que-Rien mais qu'il avait été surpris, une nuit, en train de déverser des rouleaux de vieux fil de fer barbelé dans les fondations du château de Versailles. Suite à cette pollution nocturne, destitué de son titre, il aurait été, affirment-ils, fessé de main royale en place de Grève. Mais têtu, comme savent du reste l'être ses descendants roturiers, l'ex Alfred de Moins-Que-Rien aurait alors décidé de garder tout de même une particule à laquelle il tenait en décidant de se nommer tout simplement Derien. Ce faisant, il ne perdait rien au change puisque Derien, il le réalisait bien, c'est même un peu plus que moins que rien.
Chez les Derien, un sou a toujours été un sou et certains, toujours les mêmes du reste, assurent qu'après sa destitution et sa royale fessée, Alfred Derien, ex-Alfred de Moins-que-rien et ex-Grand ferrailleur de Sa Majesté mis à la retraite anticipée pour pollution intempestive, aurait fait rendre gorge au Roy en lui faisant payer le fil de fer barbelé tout rouillé, qu'il avait déversé dans les fondations de Versailles, au prix du neuf et en monnaie non pas de singe comme Sa Majesté avait coutume de le faire mais d'or allègrement sonnante et trébuchante.
Les frères Derien n'étaient pas des lumières et ce ne sont assurément pas eux qui auraient pu inventer le cinéma. L'aîné des deux se prénommait Adrien et qu'il y eut deux fois rien dans son nom ne lui faisait absolument rien. Appuyé au zinc du café des Sports comme le faisaient au leur les pilotes de l'Aéropostale avant la traversée de l'Atlantique Nord sans escale, il en rajoutait même pour les comparses goguenards qui le chambraient, en disant que ça ne lui faisait trois fois rien et qu'il valait mieux s'appeler Derien que Terrien comme d'aucuns qui, eux, ne se prennent pas pour rien !
Adrien eut-il été, comme l'a si bien dit Victor Hugo, vêtu de probité candide et de lin blanc (et entouré de ses disciples, tous comme lui ferrailleurs), qu'avec sa barbe rousse et ses longs cheveux ondulant tombant sur ses épaules, il aurait pu être pris pour la seconde réincarnation du fils de l'homme. Il n'était, hélas, que celui de la femme, étant né de père inconnu ! Bien sûr, les gens du pays n'avaient pas été sans remarquer cette troublante ressemblance, ce qui lui avait très vite acquis le surnom de Jésus. Mais, il faut bien le dire, ce n'était tout de même qu'un Jésus à courte pointure puisque, à l'apogée de sa taille, il n'avait jamais dépassé le mètre cinquante trois, casquette de base-ball incluse ! Or il allait, à l'époque dont nous parlons, plutôt vers l'aval que vers l'amont ce qui inclue un certain tassement des vertèbres qui n'arrange rien.
Adrien avait un frère cadet qui se prénommait Alfred comme leur noble ancêtre présumé. Autant son grand frère Adrien était petit, autant lui, Alfred, son petit frère, était grand ! Grand, gros, large, tout en muscle et rien dans la cervelle ! Quarante bons centimètres séparaient la taille de l'un de celle de l'autre et Fredo, tout en restant assis, aurait facilement mangé une pizza aux quatre fromages sur la tête d'Adrien. Personne n'appelait Alfred autrement que Fredo ou La Goupille. Ce surnom explosif lui avait été donné à cause de la facilité avec laquelle il vous trouvait dans le tas de ferrailles familial, non pas l'aiguille : vous n'avez que faire d'une aiguille, mais la toute petite goupille qui vous manque pour réparer le dentier de votre belle-mère et ramener le calme et la paix à la maison.
Propriétaires, par on ne sait quel heureux coup du sort, d'un petit terrain à l'écart et en bordure de ruisseau, Adrien qui était célibataire, Alfred et sa famille, vivaient là comme des Robinson Crusoë qu'un improbable naufrage aurait balancé sur une île déserte. Un îlot sur les rivages duquel la civilisation de consommation rejetait toutes ses épaves et sur lequel débarquaient aussi hélas, parfois, trop souvent à leur gré, quelques tribus de sauvages dont ils se préservaient du mieux qu'ils pouvaient.
Parmi celles-ci, celles de l'ethnie administrative n'étaient ni les moindres, ni les moins menaçantes. Il y avait en particulier deux individus de la tribu des pagnes noirs qui venaient assez souvent. Adrien les appelait ainsi parce qu'ils portaient des pagnes noirs assez joliment décorés de galons argentés. Son frère qui ne comprenait pas toujours très bien ce qu'Adrien disait et auquel la portée des mots échappait parfois, les appelait les Peigne-Culs. Ces deux-là arrivaient chacun à bord de pirogues à pédalo et, d'emblée, menaçaient tout le monde d'une arme invisible qu'ils appelaient procès-verbal. Ils n'étaient pas trop agressifs, plutôt ballots sur les bords et ils se laissaient assez rapidement amadouer lorsque Agnès, la femme d'Alfred, sortait de derrière les fagots avec beaucoup de tact et d'à propos, la bouteille de Vinorex.
De la tribu des pagnes noirs aussi, débarquaient parfois d'une longue pirogue bleu-marine marquée de blanc, cinq ou six sauvages sous les ordres de leur chef tout engalonné de sang et d'or comme un supporter du Racing Club de Lens. Ils étaient accompagnés d'un grand chien fou qui pissait partout, comme s'il était en territoire conquis, et qui avait le culot de s'en venir sentir le derrière de la Mominette, le Saint-Bernard mâtiné teckel d'Alfred. Dès qu'ils les apercevaient pagayant à l'horizon, Fredo et sa famille rentraient sous leur carapace, une ancienne roulotte de gitans dont il avait remplacé les roues de bois par des roues de Versailles à enjoliveurs étincelants certifiés d'origine. Adrien, lui, se calfeutrait dans sa coquille de noix, une légère de chez Digue tout en contreplaqué 1,5 mm. Entre-ouvrant à peine leurs rideaux bonne-femme, ils regardaient par leurs fenêtres respectives, l'un et l'autre, et chacun d'un point de vue différent qui rendait leur vision multiple et doublement stéréoscopique, les anthropophages qui fouillaient et fouinaient un peu partout dans les tas de ferraille, mélangeant à qui mieux-mieux les amortisseurs avec les accus, le zinc avec le cuivre et les seaux hygiéniques démodés avec les violons dont ils vous menaçaient volontiers sans qu'on arrive à savoir exactement pourquoi. Pour ceux-là et compte tenu de la présence du grand Sachem lensois, Agnès était assez fine psychologue pour ne pas sortir la bouteille de Vinorex. D'ailleurs avec toute cette horde-là, elle se rendait bien compte que le casier tout entier y serait passé en deux temps et trois mouvements et que ses hommes, après coup, en auraient fait toute une histoire.
Parmi les cannibales qui visitaient assez fréquemment nos Robinson de la pouillerie, il y avait aussi un grand dégingandé de la tribu des huissiers. Bien qu'il fut aussi solitaire qu'un ver, il les dérangeait et les démangeait trois fois plus qu'un cent de puces et dès qu'ils l'apercevaient, ils s'empressaient d'aller cacher dans la nature luxuriante des environs leurs biens les plus précieux : le poste à souder qui leur servait à découper tout ce qui tenait encore et les bouteilles d'acétylène qui leur avaient coûté la peau des fesses. L'expression était de Fredo qui les avait larges et souples. Le sauvage de la tribu des huissiers n'avait qu'un mot à la bouche : saisir. Et c'était saisissant de voir avec quelle facilité il saisissait n'importe quoi : un phare de 4 CV, une portière toute rouillée de Dauphine, un chaudron en faux cuivre, une statue décapitée de Jeanne d'Arc, un fer à repasser Louis-Philippe. Adrien en venait à se demander s'il n'était pas en train de monter une entreprise concurrente à la leur quelque part dans son archipel lointain.
Il y avait aussi une négresse qu'ils soupçonnaient d'être blonde. Comme ils n'avaient pas pu, hélas, car ils auraient bien voulu, vérifier là où il aurait fallu, ils avaient du se contenter de la croire rousse. Celle-là était la plus perverse et la plus dangereuse de tous les sauvages qui débarquaient sur leur rivage enchanteur. D'emblée, elle critiquait tout : les roulottes ( de pures merveilles pourtant ! ), le terrain ( un site enchanteur ! ), la propreté de ceci, la propreté de cela, la nourriture des enfants, la nourriture de la belle-mère, les mouches, les puces, les punaises, les bouteilles de Vinorex, etc. etc. Avec elle, on n'en finissait pas. Elle ne tarissait pas de propos réprobateurs. Elle ne cessait de parler d'hygiène comme si ça existait encore toutes ces vieilles choses hygiéniques : les serviettes, les seaux etc. ! Elle voulait mettre tout le monde au sec et au propre en cage à lapins avec télé, meubles Lévitan, salle de bains et balcon-barbecue pour faire cuire les merguez. Elle n'admettait pas que les enfants fassent leur toilette dans le ruisseau. Ni qu'ils aillent y faire leurs besoins un peu plus loin, perchés sur une branche comme le font les oiseaux. Une fois elle avait même voulu embarquer la belle-mère de Fredo. L'idée, bien sûr, n'était pas pour déplaire à celui-ci mais la vieille s'accrochait aux parois de la roulotte comme une moule à son rocher et Adrien qui savait la valeur de la main-d'œuvre féminine s'était uni à Agnès et ils avaient réussi à faire capoter l'enlèvement. Une autre fois la rouquine avait essayé d'enlever Lulu, la petite benjamine, en l'entraînant par la main mais la petite ne s'était pas laissée faire, elle avait su montrer à quel point elle était attachée à sa famille et elle l'avait mordue à la fesse. La négresse blonde avait hurlé, elle avait crié : "Sale petite guenon !" et elle s'en était allée en menaçant de revenir avec la trique. Fredo qui avait parfois les idées mal placées, se demandait par quel étrange sortilège une femelle, fut-elle de la tribu des assistantes sociales, pourrait bien revenir avec la trique.
Parfois débarquaient aussi des couples de missionnaires qui prenaient position et montraient comment il faut s'y prendre sans le moindre appareil. C'était somme toute, ni plus ni moins que des convertisseurs de couples comme ceux que les deux frères vendaient à prix d'or aux malheureux qui cherchaient à réparer leurs voitures automatiques à moindre coût. Armés de sacoches pleines de petites brochures et d'images pieuses, ils s'en venaient des îles lointaines de la Suisse Alémanique. Ils n'étaient ni méchants, ni violents, ni rien du tout. Un peu casse-pieds seulement avec leurs boniments. Ils avaient un ami commun qui s'appelait Jéhovah et qui venait d'être victime d'un accident dont ils disaient qu'ils étaient les témoins. Fredo tout émoustillé à l'idée qu'il y avait peut être encore des pièces bonnes à récupérer leur demandait où ça s'était passé mais ça n'avait pas l'air de leur plaire. Ils haussaient les épaules, donnaient des images aux enfants et à la belle-mère, remontaient dans leur barque et repartaient comme ils étaient venus.
Le jeudi, Adrien laissait son frère à trier la ferraille et se spécialisait dans la fructueuse récolte des peaux de lapins. Ca tombait bien, les gosses n'allaient justement pas à l'école ! Les chers petits l'entendaient arriver de loin, tirant sa charrette à bras comme Jésus avait porté sa croix. Mais sans Simon de Cyrène pour l'aider et sans Véronique pour lui essuyer la face qu'il avait couverte de sueur ! Il portait sa casquette de base-ball toute crasseuse en guise de couronne d'épines et criait à tue-tête :
" Pipeaux, ferrailles à vendre... peaux d'lapins !"
Les enfants ne voyaient pas bien ce que les pipeaux venaient faire la-dedans mais ça ne leur faisait guère de soucis car ils n'avaient pas le temps de chercher à savoir. Comme les anges avec leurs trompettes, ils criaient tous en chœur :
"Jésus arrive, Jésus arrive !"
Et les mamans disaient :
" Mon Dieu ! Jésus arrive ! Cours vite chercher ta peau de lapin !"
Alors ils se précipitaient au grenier pour récupérer les peaux que leurs pères avaient bourrées de paille et mises à sécher là-haut. Pendant ce temps Adrien était arrivé jusqu'à eux et ils l'entouraient d'une masse joyeuse, se collant les uns aux autres, s'engluant comme des mouches sur un papier tue-mouches, tendant à bout de bras leurs peaux encore un peu sanguinolentes et froides en criant :
"Moi d'abord, M'sieur ! Moi d'abord !"
Parfois un adulte qui avait des loques à vendre essayait de passer avant eux. Il les repoussait et criait :
"En arrière les gosses ! En arrière !"
Mais Adrien le réprimandait doucement de sa voix angélique :
" Monsieur, monsieur, voyons: laissez venir à moi les petits enfants ! "
Et il les bénissait d'un geste ample qui récupérait les peaux au passage. Et il bénissait aussi les lapins qui avaient donné leur vie afin que sur leurs doux pelages, il puisse édifier sa fortune. Tant il était bon ! Si bon même qu'eût-il rencontré un plus pauvre que lui, mais il était persuadé que ce n'était pas possible, il aurait coupé en deux le tas de ferraille familial et lui aurait donné le reste !
Récupérant les toisons à foison et distribuant de maigres piécettes aux petits avec, à chaque fois, un mot gentil, Adrien était alors à l'apogée de son bonheur hebdomadaire. Sa barbe en devenait un poil plus rousse. Il se prenait pour un mécène, il était Michelin faisant don à l'État de milliers de panneaux indicateurs, il était Allez Frères plantant des bancs publics propices aux amoureux qu'ils encourageaient vivement à y aller, il était l'Homme des Vœux Bartissol distribuant des fortunes ! Parfois même, il se prenait vraiment pour Jésus multipliant les petits pains au chocolat au bord du lac de Tibériade et les chopines de rouquin aux noces de Cana.
Quand Adrien s'attelait à sa charrette et s'en allait seul vers le village comme pour s'y faire crucifier, c'était, contradictoirement, pour Alfred que la journée sans son frère s'annonçait comme un long calvaire. Il avait tant envie de le suivre qu'il en bavait des ronds de chapeau mais Adrien savait parfois être ferme et il refusait catégoriquement de l'associer à ses activités pellicunniculturelles car les peaux de lapins, c'était son dada et il était très à cheval la-dessus. Alors Alfred le suivait des yeux. Il le voyait qui devenait, lui qui n'était déjà pas grand de tout près, de plus en plus petit dans le lointain puis il se mettait, en rechignant, à trier le tas de décombres comme cela lui avait été commandé : les chiffons d'un côté, les ferrailles de l'autre, les vieux papiers à droite et les métaux précieux à gauche. Il se sentait comme une âme en peine, il se sentait comme un enfant qu'on aurait puni en l'envoyant coucher sans souper! Délaissé, il était sûr de n'être plus, comme d'habitude, le frère d'un frère qui aurait répondu à Dieu qu'il était bien le gardien de son frère ! Il avait le vague à l'âme et s'il s'était écouté, il ne se serait mis à rien, si ce n'est au Vinorex dont il réussissait toujours à cacher quelques bonnes bouteilles à droite ou à gauche, mais il avait peur, au retour d'Adrien, de se faire étriller pour n'avoir pas trié comme cela lui avait été ordonné.
* * *
Le couchant d'hiver tisonne le ciel. Bas vers l'Ouest, presque au ras de l'horizon et pendant quelques instants encore, au creux des mares de Thiérache, l'eau que le froid a rendue plus claire prend feu et se colore.
Allant à grandes enjambées que le vin a rendues incertaines, la cognée sur l'épaule, le buste penché en avant, Camille Sévrin pousse devant lui son ignare trogne de boit-sans-soif, son front largement dégarni et sa nuque hirsute au bas de laquelle trône, bien évidente parmi les cheveux longs, la sinistre cicatrice d'une trépanation qui lui a valu d'être réformé du chemin de fer. Il va de l'avant sans s'encombrer de finesse, tout en force brute, un peu à la manière d'un demi de mêlée de bohème et il tire derrière lui un fond de culotte à moitié vide que maintient mal le morceau de ficelle échevelée qui lui sert de ceinture.
Il va.
Et sa femme, le suit.
Mais il faut bien se garder de prendre les apparences pour le simple reflet de la réalité. Ce n'est pas parce qu'il précède, ce n'est pas parce qu'il est fort en gueule au bistrot, ce n'est pas parce qu'il boit et qu'il chercherait facilement querelle à tout le monde, ce n'est pas non plus parce qu'il lui prend parfois des lubies, de coups de folie, qu'on veut bien mettre sur le compte de sa trépanation et ce n'est pas davantage parce qu'il est rebouteux et que, tout de même, ça lui rapporte quatre sous et pas mal de considération, qu'il faut croire que c'est lui qui commande à la maison.
Celle qui le fait et elle le fait avec aigreur, c'est cette petite maigrichonne qui traîne sur le goudron décrépit des bottes trois fois trop larges pour ses mollets de merlette. C'est cette petite bonne femme qui tire sa misérable carriole surchargée de bois d'épine, de bois de saule têtard et de branches de sureau qu'on a bien voulu leur laisser sur pied et qu'ils sont allés récupérer dans les haies à droite ou à gauche. C'est cette malingre miséreuse avec son air hagard, avec ses cheveux sales et grisonnants sous le fichu miteux, avec sa silhouette étriquée à l'étroit dans une veste cintrée encore de trois tailles trop petite pour elle. C'est cette abrutie courbée sous l'effort, apparemment servile mais qui, dans le ménage, se sert de cette pauvreté même en laquelle ils sont réduits et qu'elle lui impute, pour mieux asservir un mari qui n'a d'autre expédient, afin de retrouver vis à vis de lui-même un peu de prestige, que de se moquer de ceux qu'il juge encore plus misérables que lui et de faire rire à leurs dépens les abrutis du Café des Sports.
Comme ils arrivent enfin chez eux dans le crépuscule où la première étoile est née, leur maison n'est déjà plus qu'une masse sombre sur laquelle veille le squelette d'un chêne centenaire. Le reste de lumière qui vient du ciel gris perle s'étale par-dessus la haie et se reflète sur un bout de carrosserie. Une portière claque mollement confirmant une visite. Puis, avec une ou deux secondes de retard, une autre, avec un bruit mat, et dans le jour en sursis, deux silhouettes, une grande et une plus petite, se détachent sur la pâleur du chemin.
Olga Sévrin s'est arrêtée. Tout de suite en alerte. Elle s'est redressée. Elle flaire le vent, méfiante. Qui sait ? Des voleurs, peut-être ? Ils n'ont pas bien grand chose à se faire voler mais tout de même ! Ou alors des clients pour Camille ? D'une manière ou de l'autre : rien que de la vermine. Elle abhorre le fait que son homme puisse être rebouteux. Elle croit qu'il fait semblant et si ses patients se disent satisfaits de ses services, elle dit que c'est la foi qui sauve ! Comme si la foi pouvait rafistoler le squelette et tout remettre en place !
Camille, lui aussi, s'est arrêté.
" C'est-y toi, l'Camille?"
" C'est Adrien, au moins ?"
"C'est ça, mon vieux! Dis-donc, Camille, y-a l'aîné d'Alfred qu'a l'air de s'être démis le bras en tombant de vélo, tu pourrais-ti pas voir à ça ?"
" Bien sûr que si, allons ! Tiens, viens donc un peu par ici, fiston, qu'on voie un peu c'qu'on va pouvoir faire pour toi !"
Olga hausse les épaules : quelle racaille ! Vraiment c'est le monde à l'envers : maintenant c'est Jésus qui vient trouver son homme pour qu'il fasse un miracle ! Tout ça, c'est bêtise et compagnie ! Des trucs d'hommes, des trucs de poivrots, des trucs qu'elle réprouve et elle sent la colère monter en elle mais elle se retient parce qu'elle, au moins, elle a un rang à tenir.
Et tandis qu'elle peste intérieurement et que Camille entraîne le gamin vers la gauche en direction de la cabane de jardin où il a coutume "d'officier" parce qu'elle ne veut pas de ça à la maison, Adrien qui sait combien le r'bouteux a horreur de "travailler" devant des tiers, demeure un instant sur place puis, désœuvré il la suit et pénètre à sa suite dans la cuisine sans qu'elle l'ait invité à le faire. Ca n'avait jamais été, du reste, dans ses intentions de le laisser entrer, elle n'était pas sociable à ce point et elle comptait bien le laisser poireauter dehors dans le froid. Dame ! Pas de romanichel chez elle ! Et un tel sans gêne l'indispose au plus haut point, elle qui a tant le sens des convenances et qui connaît si bien la place de chacun !
Elle donne de la lumière en appuyant d'un doigt rageur sur l'interrupteur et se précipite d'un talon hargneux vers la cuisinière dont elle fait sauter les ronds à grand bruit. Elle fourgonne d'un tisonnier vengeur les cendres froides. Elle s'empare de vieux journaux qui traînaient sur une chaise paillée. Elle les déchire. Elle les froisse avec colère. Elle les entasse dans le foyer et craque une allumette. Adrien auquel elle n'a, bien sûr il ne manquerait plus que ça, pas dit de s'asseoir, n'ose le faire et la regarde, muet. Il a ôté sa casquette, il fait porter le poids de son corps d'une jambe sur l'autre et se tient tout gauche au beau milieu de la pièce. Il est là tout intimidé. Tout honteux, tout péteux, tout foireux. Il ne devrait pas pourtant puisque, du couple, de par la taille et l'allure si bien appareillé qu'ils forment, c'est lui qui tient le manche et qu'en trois coups de cuillère à pot, il pourrait lui rabattre sa jupe sur son caquet et lui régler son affaire. Mais il est ainsi fait Jésus, doux, paisible comme l'agneau pascal, un rien fleur bleue, presque pur comme l'eau d'Evian et conditionné par sa taille, il est ainsi fait qu'il a toujours tendance à se croire en tort. Tendance à s'excuser. Et là, il sent qu'il a du faire une bêtise. Il cherche laquelle. En vain ! Il remet sa casquette, la soulève, se gratte le crâne puis l'ôte à nouveau. Il sent monter la tension. Les bras ballants, il cherche ce qu'il va bien pouvoir dire pour arranger les choses. Pour faire cesser le suspense. Pour dérider la vieille. Et, tout à coup, il a une idée, une idée pas si saugrenue que ça, du reste, et qui a fait ses preuves :
" Pas chaud, ce soir, hein, Madame Sévrin !"
Madame Sévrin a beau ne pas avoir l'habitude d'être appelée Madame, ce n'est pas cela qui l'amadoue. Au contraire ! Elle fait même davantage la tête après qu'avant et les ronds de cuisinière remis en place sur un feu qui se met à ronfler font encore plus de bruit au retour qu'à l'aller.
Face à tant de réprobation à propos d'il ne sait quoi, Adrien se retrouve le bec dans l 'eau. Dans le silence seulement troublé par le bruit d'enfer du feu qui prend, on entend, venu de la cour, les cris du malheureux gamin dont Camille remet le bras en place. Adrien s'éclaircit la voix. Il continue à demeurer sur place, tout bête, tout chose, tout penaud, tournant cent fois sa casquette de base-ball, le pied droit amorçant une mini partie de marelle sur deux des carreaux du sol puis, se reprenant, recommençant à danser d'une jambe sur l'autre, réfléchissant, activant sa rare matière grise et pensant :
" Pas commode, la vieille ! Tu parles d'une garce ! Je le plains, l'Camille: avec elle, il ne doit pas rire souvent ! Il ne doit pas être tous les jours à la fête. Je me demande comment il a pu s'y prendre pour lui faire sept filles ! Pas possible : elles ne sont pas de lui !"
Et puis tout à coup, pendu au porte-manteaux entre l'armoire et la porte de l'escalier, serré entre deux tricots, il avise le fusil de Camille dont le canon luit faiblement dans la pénombre.
" C'est un beau fusil qu'il a là, l'Camille!"
Touché ! Sacré Jésus, tout de même !
Là alors, lui qui cherchait à faire causer la petite mère Sévrin, c'est réussi ! En plein dans le mille ! Par contre, s'il croyait la dérider... Le fusil, pour elle, c'est le sujet tabou par excellence et de l'avoir laissé traîner là à la vue du premier venu va valoir à Camille, tout à l'heure, quand les visiteurs seront repartis, l'occasion de passer un mauvais quart d'heure auquel il est loin de s'attendre. Pour le moment, Olga noie le poisson sous un flot de salive inhabituel et elle enfume le petit curieux comme l'apiculteur enfume ses abeilles.
"Oui, c'est un beau fusil, un fusil qui vient du maquis si vous voulez savoir. Il était maquisard, le mien, figurez-vous ! Un bon, un vrai, qu'avait refusé de partir au STO et qui faisait dérailler les trains. En ce temps-là tout était bon pour bouffer du boche, même les fusils de chasse ! L'Camille, alors, avec c't'engin-là, on le prenait pour un héros, même moi, c'est tout dire ! Y picolait pas comme maintenant ! A la libération, on ne lui a pas demandé de rendre le matériel, alors il l'a gardé comme souvenir mais, à c't'heure, y a même pas d'permis pour aller à la chasse, c'est bien trop cher ! Y a pas d'cartouches non plus et c'est tant mieux, vous pensez : avec un zigoto comme l'Camille... ! Y manquerait plus qu'il aille nous flinguer quelqu'un, un jour qu'il a une zine, en croyant qu'on est encore en quarante quatre... !"
Non, non, bien sûr, il n'y a pas de permis, pense Adrien, et ça alors, c'est sûrement vrai. Non, non, il n'y a pas de cartouches non plus. Non, non, ma p'tite mère: pas de cartouches ! Dans un sens, si c'était vrai, ça serait tant mieux comme tu dis parce qu'avec la trépanation qu'il a eue et les kilos de rouge qu'il se tape...! Mais tout de même, on se demande d'où peuvent bien venir tous ces coups de feu qui éclatent par ici en toutes saisons et tous ces lapins qu'il vend à la sauvette pour s'acheter du pinard !
Mais Adrien n'aura ni le temps, ni le loisir de d'approfondir des réflexions qui font preuve de sa formidable perspicacité et de son grand sens de l'observation car un bruit de pas lourds accompagné d'une toux bruyante lui signalent que le cas de son neveu est réglé et qu'il est temps qu'il sorte pour le récupérer.
" Ah, je crois qu'il est temps que j'y aille ! Au revoir, Madame Sévrin !"
Olga ne répond pas. Elle a étendu un journal sur la table et elle s'est mise à éplucher les pommes de terre Elle guette le bruit de la conversation et celui du fourgon qui démarre, qui fait demi-tour et qui s'éloigne. Elle attend Camille de pied ferme ! Elle le connaît, Camille ! Des fois qu'il aurait idée de lui faire une entourloupe !
"Donne !"
Camille a à peine eu le temps de rentrer et il fait celui qui ne sait pas de quoi elle parle.
"Donne ?"
"Donne, j'te dis" et joignant le geste à la parole, elle tend une main qu'elle veut intransigeante.
"Ah, oui, bien sûr !"
"Allez, active !"
Camille s'active. Il fouille au plus profond de sa poche de pantalon, se tord et se tortille comme s'il avait la colique. Comme si ce billet que son art lui a fait gagner, ça lui faisait au sens propre du terme, mal au ventre d'avoir à le donner ! Et puis finalement, il arrive tout de même à l'extirper de la poche récalcitrante et il le dépose tout plié, tout froissé, tout minable dans la paume conjugale.
"Quoi ? Dix francs seulement ! Tu te fais avoir, Barret ! T'es l'meilleur marché des r'bouteux ! Au prix qu'est l'docteur ! Dix francs pour remettre un bras. Pourtant ils ont les moyens, les Derien! Ca roule sur l'or avec la ferraille, les vieux chiffons, les vieux papiers, le zinc, le plomb, le cuivre et les peaux de lapins ! Et ça te refile dix balles pour te faire remettre un bras en place! C'est ta faute aussi : t'as qu'à avoir un tarif, t'avais qu'à réclamer davantage ! Mais qu'est-ce que j'ai bien pu faire au Bon Dieu pour être affublée d'un imbécile pareil comme mari !"
Camille esquisse comme un geste d'impuissance tandis que sa femme tasse le billet dans sa poche et s'en va remettre quelques bouts de bois dans la cuisinière.
En dépit de son fichu caractère, elle est parfois un peu naïve, la brave Olga! Ce qu'elle ne sait pas, ce qu'elle est incapable d'imaginer tant elle se croit supérieure à son crétin de mari, c'est que celui-ci n'est pas aussi bête qu'il en a l'air et qu'il demande toujours à être payé avec plusieurs billets ce qui lui permet d'en récupérer quelques-uns au passage afin de pouvoir s'acheter le pinard qu'il cache. Elle est peut-être naïve mais elle a bonne mémoire et elle l'attaque à propos du fusil.
* * *
Chaque soir au Café des Sports, entre six heures et demi et sept heures, c'est le coup de feu. C'est l'heure où les paons du village prennent d'assaut le comptoir en formica et font la roue. C'est l'heure exquise qui les grise. C'est l'heure où les verres tintent, où les plaisanteries crépitent, où les rires fusent et où les jurons explosent dans un brouhaha indescriptible et au milieu des senteurs épicées de sueur, d'habits mouillés, d'anis étoilé, de bière rance et de gros cul.
La patronne est au créneau, perdue dans l'âcre fumée des bivouacs. Petite, maigre comme un clou et sèche comme un hareng saur dont elle a d'ailleurs la couleur, elle se débat comme s'il y allait de sa vie et du haut de son échauguette chromée, elle déverse, sur ses assaillants assoiffés, le pastis et la bière pression qu'ils engloutissent à une vitesse vertigineuse et comme si on était à la veille de sept années de sécheresse.
Le patron, à la fermeture, fera la caisse. C'est sa grosse affaire de la journée. Pour le moment, il se contente de faire ce qu'il peut. Mais comme il peut peu, autant dire qu'il ne fait rien ! Ou presque ! Traître à la cause matrimoniale, tout gris dans sa blouse grise et neutre comme un banquier suisse, il reste planqué au plus creux du donjon. Il reste bien à l'abri au tabac, retranché derrière ses cachous, ses chewing-gums et ses billets de loterie. Il est là, gros et gras, presque somnolent, les yeux lourds de sommeil, calme dans le tumulte, serein dans la tourmente, inébranlable et plus sûrement protégé de toute attaque par la paroi de plexiglas qui le sépare de la foule qu'un ministre peut l'être, en temps d'émeute, par un piquet de C R S. De temps à autre tout de même, il sort de sa léthargie et de derrière son bouclier nucléaire, il sert un paquet de Gauloises, un paquet de Gitanes, dont la fumée, tout aussitôt après, rejoint le nuage qui s'envole vers les spots du bar comme l'encens du thuriféraire vers l'ostensoir par un jour Fête Dieu.
En ce soir de premier avril, l'affluence est encore plus grande que d'habitude car c'est jour de liesse et elle se trouve nourrie de gens qui ne sont pas des habitués mais qui sont venus se joindre aux autres, en curieux, pour fêter, dans la joie et comme il se doit, le retour des frères Derien. Oh, ils ne sont pas allés bien loin les frères Derien, qu'on se rassure, ce ne sont ni des Christophe Colomb, ni des Magellan, ni, pour être un peu plus moderne, des kamikazes ou des Gagarine! Ils ne sont pas allés bien loin, c'est sûr ! Mais, tout de même, à force de tourner en rond dans le village, à force de se faire tourner en bourrique et chahuter par les uns et par les autres, ça leur a quand même pris toute la journée. Et comme ils tardent à rentrer chez eux et selon leur habitude, via le café des Sports, certains vont même jusqu'à dire, en se tordant de rire, qu'ils sont en train de faire des heures supplémentaires !
Tout avait commencé très tôt en ce même café des Sports et alors qu'ils sifflaient leur petit calva matinal, histoire de se remettre les idées en place et les yeux bien en face des trous. A l'autre bout du bar, Camille, le rebouteux, pour des raisons assez semblables, prenait son grand rouge tout en lisant la Gazette, la mobylette sagement garée le long de la vitrine, prêt à faire feu et à aller couper la haie du père Bernard, quand une idée pas plus saugrenue qu'une autre lui était venue à l'esprit. Ravi de l'aubaine car ce n'est pas tous les jours qu'une telle aventure lui arrive, il avait levé innocemment le nez de son journal et il leur avait dit :
" Dites donc, les gars, j'y pense, vous devriez peut-être bien passer par la gare : il paraît qu'ils ont cinq cent kilos de vieux récépissés en fonte qui leur restent sur les bras et dont ils ne savent que faire. Peut-être bien qu'ils vous les refileraient pour pas un rond, histoire de s'en débarrasser !"
Récépissés ou pas, Jésus et Fredo s'en moquaient comme d'une guigne ! Ils n'avaient même pas cherché à savoir quelle tête ça peut avoir un récépissé! Mais, de la fonte, ça, ils connaissent et c'est toujours intéressant de la fonte, pas vrai ? Alors ils ne se le l'on pas fait répéter deux fois, les frères Derien! Ils ne sont quand même pas bêtes à ce point ! Ni une, ni deux, ils ont sauté dans leur fourgon et, tels les Huns à la suite d'Attila, ils se sont rués dans le bruit et la fumée en direction de la gare.
Le chef de gare n'était pas dans le coup. Ca, il serait prêt à le jurer sur la bible et à la barre si l'on venait à l'accuser de complicité ! D'ailleurs, on ne peut pas être ce qu'est toujours par profession un chef de gare (c'est la chanson qui le dit !) et, en même temps, dans le coup ! Ca serait tout de même en demander beaucoup à un seul homme et il convient d'être raisonnable ! D'accord donc : il n'était pas dans le coup, mais comme depuis une paire d'heures, il s'était déjà fait avoir à plusieurs reprises par ses employés, il a tout de suite compris de quoi il s'agissait et il n'a été que trop content de rendre à autrui, gratis, ce qu'on lui avait offert gratis également et qui l'avait bien fait courir. Au café des Sports, Camille Sévrin et sa bande de boit-sans-soif n'en attendaient pas moins de lui !
" Ah mais c'est qu'ils ne sont plus ici! " a répondu le chef à Adrien qui l'interrogeait. Vous comprenez, monsieur Derien, c'est tout de même un peu volumineux des récépissés en fonte et je n'ai guère de place ! Vous n'avez qu'à voir : la halle est déjà archi pleine ! Alors je me suis arrangé avec l'usine pour qu'ils me les gardent en attendant que j'aie fait un peu le vide. Ils ont de la place eux ! Mais, j'y pense: s'ils vous intéressent, ces sacrés récépissés, je vous les donne ! Allez donc les prendre là-bas, je passe un coup de fil au directeur pour lui faire part de mon accord."
Bien sûr que ça les intéressait les frères Derien ! Surtout s'il n'y avait rien à débourser ! A ce compte-là, en leur esprit, la fonte des récépissés se magnifiait. Elle se transfigurait. Elle se sublimait. Elle se mythifiait. Elle se transformait en or. Ils en avaient des visions de camembert en fleurs et les blocs qu'ils imaginaient déjà au fond de leur fourgon, brillaient devant leurs yeux comme autant de lingots ! L'opération allait être juteuse et, la gueule fendue d'un large sourire, ils s'en frottaient les mains par avance ! Adrien jubilait tant que, pour ce faire, il lâchait le volant, laissant au Citroën le loisir de faire toutes les embardées qu'il voulait, et il ne s'en privait pas, tandis qu'Alfred se tapait sur les cuisses qu'il avait larges et solides, imprimant au fourgon en sursis un surcroît de balancement sournois donc il se serait bien passé.
Ah, pour sûr qu'ils étaient heureux, les frères Derien ! Heureux comme des rois ! Des rois de la fonte, bien sûr ! Ils se voyaient déjà à la Française des Métaux ! Là où ils avaient l'habitude de revendre leur camelote ! Ils voyaient la tête du caissier quand il allait leur refiler le fric ! De beaux billets de banque tout neufs, tout craquants, tout lisses entre le pouce et l'index ! Ils les palpaient déjà ! Ils les sentaient ! Ils en humaient la bonne odeur de monnaie fraîche! Et puis ça allait être une affaire rondement menée ! Ca allait être un coup bâclé en moins de deux et par ici la bonne galette!
Hélas, à l'usine, plus de récépissés ! Le patron les avait refilés au marchand de charbon, le camion venait juste de partir. Quant au marchand de charbon, il les avait renvoyés ailleurs et, d'ailleurs, ils étaient repartis pour autre part! Et ainsi de suite toute la journée sans que nos deux compères se découragent. Sans qu'ils en viennent jamais à penser qu'ils étaient victimes d'une mystification grandiose, savamment orchestrée et à l'échelle du village !
Mais pour l'heure, tandis qu'ils continuent leur quête du Graal, "Hi-hi-hi, ho-ho-ho, ha-ha-ha !" on rit, on s'amuse d'eux au café des Sports. Qu'elle bonne plaisanterie ! Ca, mon vieux, c'est un premier avril dont on se souviendra longtemps! Tiens, j'en ai les larmes aux yeux. Tu parles d'une paire d'imbéciles. Tu parles d'une paire de... ! Des récépissés en fonte ! T'imagines, toi ! Cinq cent kilos de récépissés en fonte et voilà nos deux abrutis partis ! Ah, là, l'Camille, chapeau ! Là, mon vieux, tu t'es dépassé ! Tu nous avais déjà bien fait rire mais, alors, comme aujourd'hui, çà : jamais ! Un truc comme ça ? Mais c'est du génie ! Il faut dire aussi que des connards pareils, s'ils n'existaient pas, faudrait les inventer !
Camille est fier de lui. Des plaisanteries sur le dos des autres, effectivement, il en avait déjà concocté pas mal car faire rire des petits travers de son prochain c'est, en quelque sorte, sa seconde spécialité. Son moyen de retrouver une dignité qu'il perd à longueur de journée auprès d'une Olga qui lui en fait baver des ronds de chapeau. Mais, ce soir, il sait qu'il a été frappé, comme a dit l'autre, par le génie ! Il sait maintenant que dans ce domaine-là, au moins, s'il planait déjà à deux mille pieds au-dessus du commun des mortels, il vient, ce soir, d'être carrément mis en orbite et qu'il peut de là-haut regarder les autres barboter dans leur nullité. Et à les voir minuscules du haut de sa station spatiale, il se sent vengé de l'opprobre en laquelle il doit vivre à la maison. Et comme il a le vent en poupe, il en profite, il cherche grimper encore un peu plus haut, à atteindre la lune, à la décrocher, et il en rajoute :
."D'avance, les gars, je les vois arriver tout crevés, tout sales, tout crottés, en nage, sentant le chien mouillé, surtout le gros La Goupille ! J'entends déjà l'Jésus : "Et ben, dites donc, c'est qu'ils nous auront fait courir ces sacrés bon sang de bonsoir de récépissés! Et tout ce tintouin pour des clous ! Va falloir qu'on remette ça demain ! Tiens, la patronne, file-nous donc deux bons demis bien frais et sans faux-col qu'on se remette de nos émotions !" Et j'entends aussi La Goupille lancer son fameux "Ah, ben dame, bon dieu, la Marie-Jeanne !" qu'il nous place à tout propos quand il est énervé.
"Et nous, les mecs, quand je lèverai mon verre, tous en chœur : "Poisson d'avril, poisson d'avril !" Ces deux là sont tellement cons qu'ils seront les premiers à rire de leur connerie !
"Et dire qu'à l'heure qu'il est, la Georgette, ça c'est la meilleure, les a même envoyés chez le curé !
"Faudrait quand même pas qu'il aille vendre la mèche, le curé ! Ca nous couperait l'effet de surprise. Avec les curés, il faut s'attendre à tout et à pire : ils ont parfois des idées qui ne sont pas très catholiques !
" Ah, ah, ah, le curé, des idées pas très catholiques !
" Penses-tu, le curé n'est pas si bête que... !"
Camille n'a pas le temps de finir sa phrase que, soudain, la porte poussée avec violence s'ouvre avec fracas, vire sur elle-même et s'en va claquer à l'opposé contre le mur avec un bruit de verre brisé.
Tout le monde se retourne. Interloqué !
Adrien est sur le seuil !
Furieux !
Teigneux comme une teigne qui aurait avalé de la mort au rat !
Il a le visage défait comme un lit, blanc comme un linge qu'on aurait lavé avec Persil et qui serait devenu, comme ça a été dit, translucide. Il a le front virant au vert comme un uniforme de feldwebel qu'on aurait laissé moisir dans son coin. Il a le teint terreux comme un sac de terreau qu'on aurait déterré, livide comme celui de Jésus (le vrai) lors de sa mise au tombeau et blême comme il avait du l'avoir le jour où il avait chassé les vendeurs du temple à grands coups de pied dans le derrière !
Il a la couronne d'épine de guingois, les longues boucles deux fois moins rousses que d'habitude et presque raides comme des baguettes à tambour, la barbe hérissée et de deux tons moins rousse elle aussi, les lèvres blafardes, les joues creuses, exsangues et les yeux hors de leurs orbites comme des satellites en détresse !
Quelque chose ne tourne pas rond et tout le monde s'en rend compte tout de suite: il y a, comme on dit, de l'eau dans le gaz et les cris avortent. Les rires tombent en vrille, touchés de plein fouet. Les verres portés à la bouche marquent le stop à mi-chemin, étonnés par le silence soudain. Un courant d'air passe et vous fait froid dans le dos. Derrière son bar, la patronne se rétracte comme un bout de plastique attaqué par le feu. Dans son cagibi de plexiglas, le patron se recroqueville comme une serpillière usagée, les fesses au ras du sol pour ne pas ramasser les éclaboussures.
Et là, tout de suite, dans le calme du sépulcre où tous se trouvent enfermés, coincés entre Adrien et le bar, la première réaction de Camille est de penser une ultime fois qu'il avait bien raison de dire que les Derien seraient les premiers à rire de leur bêtise car Adrien rit.
Il rit même en technicolor et sur écran géant.
Il rit jaune !
Il se redresse comme un petit coq anglais. Planté sur ses ergots ! Et du haut de son mètre cinquante trois magnifié par le zoom de la colère, hargneux comme un corniaud, il demande avec un faux semblant de calme et une politesse exagérée qui ne laissent rien présager de bien bon :
" Qui est-ce qui a eu l'idée de nous prendre pour des cons et de nous faire perdre notre journée ?"
Alfred est resté bloqué derrière lui sur le seuil. Il piétine le verre brisé avec ses grosses godasses et à entendre la question qui vient d'être posée, il se demande d'abord si son frère n'est pas devenu un peu sourd car lui, il fait peut-être partie de ces simples d'esprit dont l'évangile nous dit que le royaume des cieux leur appartient mais il n'en est pas sourd pour autant et il a bien entendu ce que le curé a dit. Or le curé a dit...
Mais peu importe, il ne va pas couper les chevaux de Marly en quatre, car rien qu'à voir son frère déguisé en justicier comme Flint Fastwood dans Terreur sur Hamburger City, rien qu'à voir sa bouche en accent circonflexe et ses sourcils en chapeau chinois, lui qui n'a pas cette aura de bon sens dont bénéficiaient jadis les voisins directs du Crédit Agricole, il se sent comme des fourmis dans la tête et tout plein de dynamite jusqu'au bout des ongles. Il faut que justice soit faite ! Soit ! Eh bien, il va donner un bon coup de main à son frère ! Et, quelque part en lui, un mécanisme destructeur s'enclenche et fait "tic-tac tic-tac". Comme un réveil ! D'abord, il se sent tout drôle, tout chose, tout impatient. Comme une bombe qu'on aurait amorcée, comme une mine de plomb qui les aurait pétés, comme une grenade qu'on aurait ... dégoupillée ! Et, à la perspective de ce qui va arriver dans les minutes qui suivent, il se lèche les babines comme un grand méchant loup qui se préparerait à avaler d'un seul coup, la grand-mère, le chaperon rouge et les trois petits cochons.
Alors, d'un geste brusque, il pousse Adrien sur le côté et il se porte en avant.
" Allez, le R'bouteux, sors de là si t'es un homme !"
En voyant la transfiguration de Jésus, Camille avait déjà rentré la tête dans les épaules pour qu'on le remarque moins. En entendant Alfred, il tente de disparaître tout à fait et fléchit les genoux derrière le rideau des grands gousiers qui l'entourent et qui demeurent pétrifiés, le coude en suspension et le verre continuant à marquer le stop au carrefour. Il sent qu'il est grand temps de filer à l'anglaise et de jouer les Arlésiennes car si avec Adrien, on peut toujours discuter, ce n'est assurément pas le cas avec cet abruti d'Alfred ! Alors il lui faut se carapater ! Il lui faut déguerpir, décamper, détaler, filer. Il lui faut cavaler ! Peut être en rase-mottes. Peut-être à quatre pattes ! Par derrière le bar, par derrière la patronne, par derrière la cage du patron, par le couloir, en traversant la cuisine et en contournant le bâtiment, à toute vitesse vers sa mobylette salvatrice. Vite, vite, il suppute ses chances de réussir. Il se creuse l'ordinateur, Camille, pour voir s'il n'y a pas une autre solution, il se creuse les méninges ! Presque au point de risquer une perforation de la cloison abdominale. Il pèse le pour et le contre. Ca tourne là-dedans ! Ca tourne les engrenages ! Ca tourne à toute allure !
Pendant ce temps, Alfred s'est mis en branle. Lentement d'abord. Comme une division de panzers ! Avec des retours de flamme à l'échappement ! Crachant la pollution nocturne. Le canon pointant fièrement en saillie. Ah, il peut dire qu'il a de la chance, Adrien, lui qui est toujours trop bon, trop doux, trop tolérant, trop minuscule, lui qui se laisserait toujours marcher sur les pieds, ah, il peut dire qu'il est verni d'avoir un frère comme lui pour l'aider à arranger les choses !
Adrien justement a immédiatement compris ce qui se passe dans la tête d'Alfred et, là, il trouve que ça va peut-être un peu trop loin. Plus loin en tout cas que ce qu'il voulait. Plus loin que le simple coup de gueule qu'il se proposait de lancer. Plus loin que le désir qu'il avait de seulement leur faire faire dans leurs frocs. Il sent que la situation lui échappe, qu'il ne maîtrise plus ni son frère, ni le cours des choses comme il maîtrise si bien celui des peaux de lapins. Il se rend compte qu'il y a, comme dit la chanson, de la rumba dans l'air, alors il crie :
" Non ! "
Mais il est trop tard : il a perdu les commandes d'Alfred et plus rien ni personne ne peut plus rien faire. A moins d'un miracle ! Mais, père, père, pourquoi l'abandonnez-vous, ce miracle-là n'est déjà plus à la portée de Jésus car Alfred fonce sur sa proie comme un missile sur une charge nucléaire toute bourrée d'ions négatifs. Il bouscule tout et tout le monde sur son passage. Les tabourets s'écroulent comme les cours de la bourse. Les tables sont renversées comme des cabinets ministériels. Les verres s'envolent comme des soucoupes volantes et le gros rouge qui tache macule les smokings, colore les faces, teinte les chevelures. On se lamente de la perte sèche de boissons si précieuses. On geint. On gémit. On s'affole. On se bouscule. Les pieds écrasés arrachent des plaintes et des râles. Les ongles incarnés rentrent dans les chairs comme les Allemands en France en quarante. Les souffles sont coupés comme des conversations téléphoniques et les tibias en prennent un coup dans les narines.
Et tout à coup, incapable d'en supporter davantage, la foule affolée s'ouvre en deux devant Alfred comme la mer morte devant le peuple hébreu. Alors il s'engouffre en force dans la brèche. Les chenilles dévorent le carrelage, les échappements se libèrent dans la puanteur des gaz, ils crachent de plus belle, noircissent le tableau, noircissent le paysage et les canons fièrement dressés pointent droit sur leur cible en criant "Mort aux vaches !" Dès lors Camille qui se rend compte qu'il l'a été, se sent pris dans les collimateurs multiples de la vague de panzers. Il se voit exposé au feu de l'ennemi, désemparé, sans rempart et trahi par les siens. Qu'il le veuille ou non, force lui est de se rendre compte qu'il n'y a plus qu'une solution : la retraite, l'exode, l'évacuation, la fuite. Cavaler, cavaler, cavaler ! Et cavaler encore ! Détaler! Et même : détaler à toute allure ! Aller se planquer ! Alors il court, il court, le Camille, le Camille du bois, Mesdames ! Il est passé derrière le bar, derrière la patronne synthétisée par le carnage, derrière le patron retranché dans son blockhaus. Il file, les fesses au ras du sol, lui aussi, au risque d'attraper un mauvais rhume. Il a enfilé le couloir, Alfred sur ses talons, il a traversé la cuisine, contourné le bâtiment et, ouf ! il a sauté sur sa mobylette qui démarre au quart de tour. Il a de la chance, Camille ! Et il vole, il s'envole vers des cieux plus sereins ! Vers de cieux sans Alfred ! Vers de verts pâturages où il ne sera plus tête de bouc et où les Olga, une fois n'est pas coutume, ressembleront à des agneaux ! Ouf ! Sauvé de justesse !
Ou presque ! Car Alfred qui était en seconde position sur la ligne droite des Hunaudières arrive sur la place avec seulement trois dixièmes de seconde de retard sur lui et, dans la foulée, sans même avoir repris son souffle, opte, comme l'aurait fait n'importe quel bon délégué syndical, pour la poursuite du combat.
Il n'a pas, comme son frère, le permis de conduire mais cela ne l'empêche pas, c'est du moins ce qu'il croit, de savoir le faire. Il saute au volant du fourgon, actionne le démarreur. Il a de la chance lui aussi : le moteur démarre sans rechigner! La boite craque. Les roues avant font trois ou quatre tours à vide, arrachant gomme et goudron, puis l'appareil décolle.
Camille n'a pas eu le temps d'allumer son phare et c'est tant mieux pour lui: son poursuivant aura d'autant plus de mal à le repérer! Alfred n'a pas eu le temps d'allumer les siens (il en a deux, lui !), d'ailleurs il ne sait pas comment ça marche et c'est tant pis pour sa pomme: il va devoir filer au jugé !
Comme une vague de forteresses volantes qui chercheraient à passer inaperçues, ils foncent l'un après l'autre, tous feux éteints, dans la nuit qui s'installe. Ils marchent au radar, les pétarades de l'un se répercutant sur l'écran radar des alentours et guidant les pétarades de l'autre.
Alfred n'a pas pensé à desserrer le frein à main (sait-il seulement qu'il y en a un ?) et la roue arrière gauche traîne dans les rues comme une vieille pouffiasse. Elle rebondit comme un ballon de rugby en quart de finale au stade de France, elle se fait tirer l'oreille comme un élève indiscipliné et elle donne à l'ensemble un déhanchement suggestif et particulièrement sexy qui n'a rien de désagréable à imaginer.
Il n'a pas pensé non plus à reculer son siège et il se sent coincé comme une vieille fille à laquelle ses collègues de bureau auraient offert un string pour son départ en retraite. Il saute et tressaute au gré des cahots. Transpirant comme un maroilles qu'on aurait oublié une paire d'heures au soleil et répandant comme lui des effluves subalternes ! Les mâchoires serrées ! Les valseuses en liberté conditionnelle ! La casquette de travers façon demi-rapeur ! Il s'agrippe au volant comme un percepteur à sa proie, comme un petit morpion à sa mère, comme une larve de fausse teigne au rayon de la ruche.
Il ne perd rien à attendre, le r'bouteux : Fredo n'est pas si bête, il sait bien qu'il file se barricader chez lui avec sa vieille mais, sa bicoque, pour l'avoir et lui flanquer sa raclée, il va la foutre en l'air s'il le faut !
Cependant soudain que se passe-t-il ? Le fourgon s'affaisse de l'arrière comme un chameau arthritique qui aurait du plomb dans l'aile. Dieu le père aurait-t-il, finalement, entendu la prière de Jésus? Le miracle réclamé serait-il en train de s'accomplir enfin ? A cent mètres à peine de chez Sévrin, la fusée arrière gauche vient de péter comme un chat dans une moufle ! Attiré vers la gauche comme un chômeur en fin de droits ou comme un marin par le chant des sirènes, le fourgon fait encore quelques embardées, menace de se renverser deux ou trois fois puis s'arrête au pied d'un arbre, moteur calé, radiateur exhalant une odeur fétide.
Ce coup de sort qui pourrait être considéré, s'il savait ce qui se passe, comme un miracle par Adrien, est ressenti comme un coup de pied en vache par Alfred et, comme il est loin d'être aussi croyant que son frère, il jure comme un charretier:
" Sacré..."
Passons sous silence cette litanie bien connue de tous, voulez-vous, et intéressons-nous plutôt à Camille qui rentre chez lui en coup de vent. Il jette sa mobylette dans la plate-bande où fleurissent les pissenlits les plus gros du département, il ouvre la porte en trombe, la referme avec précipitation, donne un tour de clé et s'adosse à elle. Hors d'haleine ! Le voyant si pâle, Olga contrairement à son habitude, veut se montrer pleine de sollicitude et digne d'une parfaite épouse telle qu'on peut en trouver des centaines dans les récits fleuris du Courrier des Chaumières :
" Qu'est-ce donc qui t'arrive, l'Camille ? C'est-y qu't-aurais vu un revenant ou un martien descendu d'une soucoupe volante ?
" Ta gueule, toi ! "
Camille, vous le voyez, a retrouvé tout à la fois son souffle et sa gracieuseté. C'est déjà une chose, mais tandis qu'il le faisait, Alfred, lui, de son côté, a retrouvé tout son aplomb. Après avoir rossé, à grands coups de tatane, au point de s'en faire mal, la roue fautive, il a décidé de ne pas remettre à plus tard ce qui aurait pu être fait la veille et de continuer, à pied et dans la neige s'il le faut, comme Napoléon qu'il admire, sa brillante campagne de Russie. Il arrive en courant devant le château-fort des Sévrin et voit le pont-levis levé. Dame, un pont-levis, c'est à cela que ça sert ! Qu'importe, il fonce à travers les douves de la plate-bande aux pissenlits. Il s'empiége dans la mobylette dont la roue avant tourne encore. Il tire une nouvelle bordée de jurons. Il se relève, atteint la porte et commence à la secouer en hurlant.
Là, Camille sursaute. Il se rend compte qu'il a peut-être surestimé la solidité de son huis. Il sait que l'autre va savoir tirer la chevillette et que la bobinette cherrera. Il regrette d'avoir sans cesse remis à plus tard la réparation des gonds qui commencent à foirer. Il regrette aussi de n'avoir pas, comme Hitler, son petit bunker personnel. Il regrette de n'avoir pas écouté les témoins de Jéhovah et de ne s'être pas fait construire un abri anti-atomique ressemblant à une tombe et où l'œil d'Adrien ne puisse pas, comme dans la poésie qu'on lui avait fait apprendre difficilement à l'école, venir le regarder. Il regrette... Il regrette... Que ne regrette-t-il pas, le pauvre ! Sacré bon sang de bonsoir, mais c'est qu'il va tout nous foutre en l'air, ce connard de Fredo ! Il tremble ! Mais si sa chair est faible son esprit est prompt et tout en lui soudain et grâce à sa trépanation, sans doute, devient clair : il sait ce qu'il va faire ! Il bouscule Olga qui se trouvait au milieu du passage, inquiète, elle aussi. Il fonce sur le porte-manteaux. Il saisit le fusil toujours prêt en cas d'attaque intersidérale ou policière. Il revient à la porte et, fébrile, au bord de la nausée, il tire une bordée qui n'est pas, comme celle d'Alfred à l'instant, de jurons mais de chevrotines.
Quand le bruit du coup de feu est retombé, tout est devenu calme et il n'y a plus, de l'autre côté de la porte, que le silence.
Un silence qui dure.
Qui s'éternise !
Serait-ce un piège ? Une manigance pour le faire sortir ?
Silence encore.
Un silence inquiétant ! Qui ronge ! Qui dérange ! Ce n'est pas possible ! Dites-lui que ce n'est pas possible !
"Fredo ?"
Silence !
" Fredo, allez, fais-pas le con !"
Silence encore !
" Allez, Fredo, c'était pour rigoler !"
Dehors la chouette hulule.
Camille entrebâille la porte. Il y a une masse sombre étalée en travers du seuil. Alfred a tout pris dans la poitrine. Camille s'accroupit près de lui. Il le soulève. Il tente de l'asseoir.
" Fredo, Fredo, dis-moi quelque chose ! Fredo, Fredo, Fais-pas le con ! Fredo, Répond-moi !"
* * *
Quand il arriva sur les lieux et qu'il vit son frère mort, Jésus s'arrêta net, stupéfait, et comme il l'avait fait autrefois pour Lazare, il pleura.