J’ai donné à mon héroïne le nom de famille de ma grand-mère paternelle.
J’espère lui faire honneur.
" Am Brunnen vor dem Tore
da steht ein Lindenbaum :
ich traüm’t in seinem Schatten
so manchen süßen Traum. "
Wilhem Müller 1794 –1827.
" Près du puits, à la barrière, il y a un tilleul à l’ombre duquel j’ai fait tant de doux rêves. "
Depuis que Maman, mes oncles et mes tantes sont partis à la ville, nous habitons seules, Mamie et moi, tout en haut de la rue des Saulx, une maison de briques et de torchis, perpendiculaire au chemin, couverte d’ardoise et flanquée d’une tour carrée dont la partie sous le toit servait autrefois de pigeonnier.
L’électricité parvient ici chichement, portée par des poteaux de bois auxquels l’incurie de l’après-guerre donne des airs penchés. L’eau est dehors, à la pompe et les toilettes (une simple tinette posée à même le sol avec pour tout siège une planche en travers) sont au fond du jardin, dans une baraque en planches. Les matins d’hiver quand il gèle à pierre fendre, il faut avoir le caractère bien trempé pour aller y faire ses besoins, à la lampe de poche quand il fait encore nuit. A l’été, par contre, quand le soleil incendie la tôle du toit et exalte les odeurs, c’est un cœur bien accroché qui devient nécessaire.
Pour garder tout cela, c’est du moins l’argument que j’ai utilisé pour convaincre Mamie qui prétendait qu’il n’y avait rien ici que l’on puisse venir nous voler, nous avons Persépolis. Persépolis est un chien abandonné que j’ai recueilli et que j’ai réussi à imposer à force d’obstination. Je l’ai appelé Persépolis parce que, Persépolis, c’est en quelque sorte l’anagramme de Perd Ses Poils et que perdre ses poils c’est précisément ce qu’il fait, le bougre. Chaque fois qu’elle en trouve un, Mamie qui me cherche toujours des noises à ce propos, me fait toute une scène et menace de le renvoyer d’où il vient. Comme il vient de nulle part, je ne vois pas bien où elle pourrait le renvoyer et, donc, il reste ! Quand nous sommes, lui et moi, en bons termes, j’abrège Persépolis en Persée. Quand nous ne le sommes pas, je l’appelle Polis, à cause de la menace latente incluse dans la quasi-homonymie du terme.
Au printemps, quand le Fourdrain inonde les oseraies qui sont à la sortie d’Etricourt et donnent leur nom à la rue, il faut faire un long détour par La Rue Heureuse, Le Régiment, La courte Soupe et le Pont à l’Ecu pour arriver jusqu’ici.
Mes oncles et tantes viennent nous rendre visite de temps à autre et, pour les coucher, il nous faut, le soir, pousser les tables dans un coin, empiler les chaises les unes sur les autres et étaler des matelas un peu partout à même le sol.
Maman passe aussi parfois. Toujours en coup de vent. Elle arrive généralement en voiture, le samedi vers onze heures, chaque fois avec une nouvelle toilette et accompagnée d’un monsieur poivre et sel qui est lui aussi, comme les toilettes de Maman, à chaque fois différent. Quand j’étais petite, ces messieurs successifs, on me les faisait appeler "tonton" et Dieu sait que j’en ai connu des tontons ! Maman n’a assurément jamais lésiné la-dessus ! Mamie dit que ce sont de "vieux beaux". Ils portent le plus souvent de beaux costumes croisés avec gilet. Ils conduisent des Mercedes, des DS, des Alfa-Roméo, des américaines. Parfois des petites voitures de sport anglaises. Ils sont alors vêtus de vestes de tweed, coiffés de casquettes assorties et protégés du vent de la course par de longues écharpes blanches ou rouges. Ces tontons-là, bien qu’il soit évident qu’il ne sont pas du même monde que nous, ne semblent pas remarquer la misère ambiante. Du moins ne paraissent-ils pas en être gênés. Assis dans l’ancien fauteuil tout décrépi de grand-père, ils fument le cigare, boivent le pastis que Maman a apporté et discutent avec mes autres tontons, les vrais ceux-là, s’il arrive qu’ils soient là. Ils comparent les qualités respectives de leurs voitures, ils commentent les embarras de la circulation, épiloguent sur la rareté et le prix des appartements à Paris, sur celui de l’essence et sur l’augmentation des impôts.
Puis ils repartent très vite au volant de leur belle auto, emmenant Maman qui trône, à la manière des stars, dans le cuir ou le skaï selon les revenus du monsieur, jupe troussée sur des bas bien tirés qu’il vient de lui offrir, en route pour Bruxelles, pour Anvers, pour la Hollande ou pour le diable vauvert.
* * *
Jadis, mais puis-je dire jadis alors que je suis si jeune encore, jadis, donc, quand je demandais à Mamie où était Maman, elle me répondait :
" A Paris. "
Alors je demandais :
" Et qu’est-ce qu’elle fait à Paris, Mamie ?"
Et elle me répondait :
" Elle travaille ! "
Alors j’enchaînais :
" Et qu’est-ce qu’elle fait comme travail ? "
" Elle est secrétaire dans un grand magasin."
Sa réponse m’avait provisoirement satisfaite mais j’étais une petite fille curieuse et autre chose m’intriguait. J’y revenais toujours :
" Et Papa, il est où ? "
" Il voyage. "
" Il voyage où, dis, Mamie ? "
" Est-ce que je sais moi ? Ici, là, ailleurs ! En Amérique sans doute !"
Ca lui avait échappé ! Alors, moi, j’enfourchais la chimère :
" En Amérique ! Wouah ! Mamie ! Il est riche alors ? "
Mamie ne répondait rien mais ça ne m’empêchait pas de poursuivre :
" C’est pour ça qu’il ne vient jamais me voir alors ? C’est parce qu’il est si loin ? "
Mamie ne répondait toujours rien. Je sentais bien qu’elle commençait à s’énerver et je me demandais pourquoi. Je savais que j’aurais du me taire mais, têtue comme une bourrique, c’est elle qui le dit, je n’en continuais pas moins à l’interroger en attaquant toutefois le problème sous un autre angle :
" Dis, Mamie, pourquoi je m’appelle Crandelain comme Maman ? Toutes les autres filles à l’école s’appellent comme leur Papa, pas comme leur Maman ! Dis, Mamie, c’est comment le nom de mon Papa ? Dis, Mamie, il est roux comme moi, mon Papa ? "
Là, alors, Mamie se fâchait carrément :
" Et pourquoi ci ? Et pourquoi ça ? En voilà des questions ! Tu ferais mieux de réviser ta table des sept plutôt que de m’ennuyer avec toutes tes questions ! "
Et le sujet était clos jusqu’à la prochaine session !
* * *
A cent ou cent cinquante mètres plus bas dans la cache, il y a un ancien café, dont mon grand-père avait hérité jadis et qu’il avait conservé en l’état, attendant toujours un moment propice pour le vendre. Après la mort de son mari et pour palier à la pauvreté en laquelle il la laissait, Mamie a entrepris de le louer en saison aux touristes qui cherchent le calme. Ce sont généralement des familles qui viennent, sur recommandation, pour une semaine, parfois pour leurs quinze jours de congés. Des habitués. Des gens qui ont les moyens. De temps à autre, des couples qui ne passent là que le week-end. Des amoureux qu’il ne me faut surtout pas aller déranger.
Au café qui nous vient de grand-père et qui fait face à l’ancien cimetière désaffecté depuis 1920, comme dans le vieux lied allemand, auprès du puits et juste à la barrière, il y a un énorme tilleul. Et sur la façade du café lui-même, visible au travers du lacis des espaliers, quand les poiriers ont perdu leurs feuilles, il est encore inscrit en grosses lettres noires: " Au Dernier Sou ".
Parfois quand il fait beau, quand il fait, comme on dit, " un temps d’avant guerre " (parce qu’avant la guerre, sans doute, tout était tellement mieux !), assise à l’ombre épaisse du tilleul en fleurs et les yeux mi-clos, je me prends à "revivre" des instants que je n’ai jamais connus. Alors, on a réinstallé, sous l’arbre qui embaume, les vieilles chaises et les vieilles tables pliantes qui finissent de rouiller derrière la maison. Alors Le Dernier Sou prend des airs de " Doux caboulot " et les jeunes gens moustachus, passent leur dimanche après-midi auprès des filles vives et gaies. Ils sont en manches de chemise. Ils portent des gilets rayés et des canotiers 1900. Ils boivent le vin gris des bouteilles embuées que le patron remonte de la cave. Ils dansent au son de l’accordéon. Ils dansent aux accents du cornet à piston. lls dansent sur des airs que les Gilles ont amenés de Belgique. Ils dansent avec la même plénitude du geste, avec le même entrain dont ils ont fait preuve tout au long de la semaine pour faucher le blé, pour engranger le foin. Ils dansent sous les lampions de la troisième république et de Fallières. Ils dansent pendant qu’il en est encore temps parce qu’ils savent bien qu’on ne fait qu’un tour et que d’ailleurs le cimetière où sont enterrés leurs aïeux est là, à vingt pas, de l’autre côté de la route pour le leur rappeler. Ils dansent tous ces jeunes gens qui iront se faire massacrer à Verdun, aux Eparges ou au Chemin des Dames et, de désespoir, les larmes m’en viendraient presque aux yeux !
* * *
Maintenant, je ne vais plus à l’école. J’aurais pu entrer au collège. Madame Audibert, la directrice disait que j’apprenais bien, que je pouvais réussir, que je pourrais avoir le brevet et avec le brevet entrer au bureau à la vannerie ou ailleurs, apprendre la sténographie, la dactylographie, la comptabilité. Quand elle m’expliquait tout ça, je m’y voyais déjà ! Mais c’était là un luxe que Madame Audibert, par procuration, pouvait certes se permettre : moi, pas ! Moi, en m’y voyant déjà, je vivais à crédit. Je vivais au-dessus de mes moyens. Je pétais plus haut que le cul ! Et je le lui avais dit ! Mais pas en ces termes, bien sûr !
Mais elle avait de la suite dans les idées, la petite mère Audibert ! Et sitôt qu’elle avait su que j’étais reçue au certif, elle n’avait fait ni une ni deux. Elle avait pris sa 2 CV. Elle avait grimpé comme une grande la côte qui mène chez nous. Elle avait coupé dignement le moteur, elle avait tiré bien sagement le frein à main, elle avait claqué majestueusement la portière, elle avait passé la barrière d’un air décidé, remonté l’allée du jardin d’un pas assuré et elle était venue trouver Mamie. Elle lui avait tout expliqué. Elle lui avait assuré qu’il n’y aurait rien à payer, qu’elle se faisait forte d’obtenir pour moi toutes les bourses et les appuis possibles et imaginables. Elle lui avait dit que je pourrais sans doute entrer à l’école normale, devenir institutrice, directrice comme elle, peut-être… Mais Mamie s’était butée. Elle lui avait répondu :
" Et alors ? Moi qui n’ai même pas le certificat, est-ce que ça m’empêche de vivre ? Non, madame, vous êtes bien gentille mais Laure fera des paniers comme tout le monde ici à Etricourt, un point, c’est tout ! "
Maman, consultée après coup et bien inutilement lors de l’un de ses passages-éclairs, a abondé dans ce sens. C’était bien la première fois que je les voyais d’accord toutes les deux à propos de quelque chose. Ca m’a tout de même fait plaisir. Mais j’étais bien plus déçue que je n’aurais voulu le laisser paraître et, goguenarde, pour essayer de me prouver à moi-même que je m’en foutais, je me suis mise à chanter pour moi toute seule, par dérision et le pastichant, un air qui a connu un certain succès il y a quelque temps déjà :
" Mamie n’a pas voulu "
Et Maman non plus
Cette idée n’leur a pas plu
Tant pis n’en parlons plus ! "
Et donc je fais des paniers comme tout le monde à Etricourt. Ou plutôt non : je fais des nids à serins. Un grade au-dessus de moi, Mamie fait des nids à sansonnets. Du matin au soir, assises sur nos chaises basses, le moule en bois serré entre nos cuisses, nous tissons l’éclisse de rotin que nous trempons dans une ancienne petite baignoire en zinc que nous avons récupérée à la ferraille. Cent fois par jour sur le métier, pour paraphraser Boileau, nous remettons notre ouvrage, le polissant sans cesse et le repolissant. Tout en travaillant, nous écoutons les feuilletons de Radio Luxembourg : Ca va bouillir, le Comte de Monte Cristo et autres âneries de la sorte. Mamie aime bien ! En fin d’après-midi, quand elle prépare le souper, j’essaie d’écouter Salut les Copains. Mamie n’aime pas ! Elle dit que ça ne sert qu’à émanciper les jeunes et ce mot-là, dans sa bouche prend un sens bien particulier et résolument négatif.
Je suis déçue, bien sûr, mais comme il faut, en chaque matière, toujours voir le bon côté des choses, je me dois d’ajouter que la décision de Mamie a permis de doubler d’un seul coup nos revenus et donc de mieux vivre. Ainsi avons-nous pu acheter un transistor qui remplace avantageusement le vieux poste qui jurait et crachait et que nous avons revendu, pour une bouchée de pain, dit Mamie, à Julia qui, elle, trouve que Mamie ne les attache pas avec des saucisses.
* * *
Deux grades au-dessus de moi, un grade au-dessus de Mamie, Julia fait des nids à tourterelles. Julia, c’est notre voisine. Elle habite, à quelques cent mètres, peut être deux cents, plus bas que chez nous dans la cache, une maison délabrée en laquelle ne subsiste qu’une seule pièce habitable où elle a entassé son lit, son buffet de bois blanc, sa table bancale, sa chaise paillée, son petit banc pour travailler, son bac à eau, et la cuisinière sur laquelle séjourne du matin au soir et du soir au matin, sa cafetière de chirloute. Julia alimente sa cuisinière du bois que lui apporte, quand il a l’occasion d’emprunter un tracteur et une remorque, son grand flandrin de fils, un fichu fainéant dit Mamie, qui travaille dans les fermes.
Julia, c’est une dure à cuire. Elle a bien cinquante ans. Elle vit séparée de son mari qui est parti avec une fille plus jeune qu’elle. Elle dit : " une traînée, une salope, une moins que rien ". Elle ne lésine jamais sur les gros mots, Julia. Surtout pas quand elle parle de cette petite garce-là !
Julia a les cheveux gris, jaunâtres, coupés à la Jeanne d’Arc. Elle se les coupe elle-même, en louchant dans le miroir pendu à sa fenêtre. Curieusement, elle qui a l’air si mécréante, qui sacre et qui jure pour un rien, pour un bout de rotin qui ne va pas à son idée, pour un coup de poinçon qu’elle s’est donnée dans le doigt, pour un papier qu’elle a à remplir, un impôt, une facture qu’elle a à payer, elle a une statue du Sacré Cœur sur son buffet et quand je lui parle des crimes, des vols, des guerres, des injustices, des fortunes ou des malheurs relatés dans la Gazette ou à la radio, elle me la montre d’un geste du bras et dit :
" Mais lui, petite, il voit tout, il sait tout, et tout ça, crois-moi, il faudra bien que ça se règle un jour : ils ne perdent rien à attendre tous ces salauds, tous ces vendus, tous ces richards pleins aux as ! "
Il voit tout! Il sait tout! Mais il ne fait pas grand chose pour arranger tout ça ! Et saint Pierre, là-haut, comptabilise tout ça sans doute ! Mais pour plus tard ! Pour quand on sera tous morts ! Pour quand on s’en foutra pas mal et cela ne me satisfait guère ! Il voit, il sait, il note pour le "grand soir" que nous a promis aussi le camarade Staline qui continue à sourire benoîtement dans son cadre au-dessus de la cuisinière. Autant dire pour la saint Glin-Glin, pour la semaine des quatre jeudis ! Car pour le moment, qu’il voie ou qu’il ne voie pas, qu’il sache ou qu’il ne sache pas, ça n’empêche toujours pas les méchants de profiter de leur méchanceté et les riches de leur aubaine !
Devant le lit de Julia, il y a en permanence un seau hygiénique émaillé aux couleurs de la Sainte Vierge. Mais plus ébréché qu’une fille qui, depuis longtemps, ne serait plus ni l’une, ni l’autre. Un seau hygiénique dont le couvercle rouillé monte une garde vigilante dans le talus. Impudent parmi les perce-neige et les primevères d’abord ! Puis un tantinet plus discret plus tard en saison, caché sous les ronces et les orties dont tout le monde par ici se moque bien ! Devant le lit de Julia donc, il y un seau. Non pas pour elle faire pipi, ça, elle le fait très bien dehors, à la cour, comme elle dit, l’été sur les pâquerettes, l’hiver en faisant fondre la neige d’une hâtive giclée, en retroussant bien haut sa jupe, sans souci du " qu’en dira-t-on " puisque ici, c’est désert. Un seau non pas pour elle faire pipi, donc, mais pour recueillir l’eau qui tombe du toit.
A longueur de journée et tout en faisant ses nids à tourterelles, penchant la tête à droite pour que la fumée ne lui aille pas dans les yeux, Julia fume des cigarettes de tabac gris (elle dit de " gros cul ") qu’elle roule dans du papier maïs et qu’elle allume, en penchant davantage encore la tête, avec un briquet de cuivre qui crache des flammes de dix bons centimètres. Paniers, chirloute, gros cul sont les trois mamelles qui alimentent son existence.
Julia est mon amie. Elle est aussi ma confidente et ma conseillère. A elle, je sais que je peux tout dire et que ça ne sortira pas de là. Quand je suis fâchée avec Mamie, ce qui est fréquent, je prends mon tabouret, ma botte de rotin, mon moule, mon sécateur, mon poinçon, tout mon bataclan, plus mes cliques et mes claques et je file chez Julia qui me comprend et me console. Parfois je rêve de passer la nuit chez elle, couchée dans le grand lit haut et sous le gros édredon rouge. Mais ça, Mamie ne le permettrait pas et elle viendrait bien vite me rechercher en faisant un esclandre. Car c’est une chose pour elle de voir sa fille faire, je ne suis pas aussi naïve qu’on croit, la vie à Paris et ça en serait une autre de voir sa petite fille découcher au village. Elle a un certain sens de la respectabilité, Mamie ! Et pour elle tout semble n’être, somme toute, qu’une simple affaire de temps et de lieu !
* * *
J’ai posé à Julia les questions auxquelles Mamie refuse toujours de me donner une réponse. Ainsi, grâce à elle, je sais enfin la vérité.
Après avoir échappé de justesse à la honte d’être tondue pour avoir couché avec les Allemands, Maman, par esprit de compensation, sans doute, s’est empressée de faire la même chose avec les Américains. A la suite de quoi, dates à l’appui et en résumant, Julia qui ne souhaitait pas trop s’attarder là-dessus, m’a appris ce que tout le monde, sauf moi, savait, à savoir que j’ai été expédiée d’Amérique en avril quarante-quatre, entreposée en Angleterre en mai, débarquée en Normandie en juin, livrée à domicile en septembre et déballée, au grand dam de Mamie, rue des Saulx en juin quarante-cinq par Mademoiselle de Saintpansard, sage-femme diplômée.
En brodant un peu là-dessus, ce que je fais toujours allègrement, on peut donc dire que je suis arrivée d’Outre-Atlantique dans les bagages d’un Papa anonyme, perdu parmi une foule d’autres Papas potentiels mais en même temps que les Camel, les bas nylon et les préservatifs. Quoi que de ce côté-là ou bien c’était là un truc que Papa n’appréciait pas ou bien il avait déjà épuisé la ration que l’intendance lui avait octroyée ou bien, hypothèse de loin la plus vraisemblable, dans son ardeur à profiter de la vie sans se préoccuper des questions de nationalité, Maman ne lui avait pas laissé le temps d’en mettre un. Et tout ceci explique bien sûr mes yeux verts comme une mer d’Irlande au long de laquelle il me faut sans doute imaginer des origines lointaines, mes cheveux roux et les taches de son parsemées autour de mon museau de petite fouine. Autant de signes distinctifs qui m’intriguaient et qui sont là, bien évidents pour moi maintenant, comme autant de marques de fabrique !
Mais vis à vis de Mamie et de Maman, je fais celle qui ne sait rien car Julia m’a fait jurer de ne pas leur en parler car si Mamie qui se veut toujours si fière et si irréprochable savait qu’elle m’a tout dit, elle serait bien capable de venir lui faire une scène terrible, peut-être même de lui arracher les yeux, de lui crêper le chignon, de lui arracher les cheveux par poignées et elle lui en voudrait à mort car la vérité doit lui faire terriblement honte.
* * *
Chat échaudé craint l’eau froide et Mamie ne permet pas que je voie les garçons. Elle ne permettrait même pas que je pense à eux. Antoine ne fait pas exception à la règle. Elle n’aime déjà pas ses parents, les Jomard, qui sont ferrailleurs. Elle ne peut pas, comme elle dit, les voir en peinture. Je ne sais pas ce qu’elle leur reproche. Une vieille querelle, sans doute, et qui date du temps où grand-père vivait encore ! Mais si elle n’aime pas les parents, à propos d’Antoine, depuis qu’on lui a rapporté qu’on m’avait vue, une fois, assise sur le porte-bagages de sa mobylette, elle tourne à l’aigre et serait bien capable, si je lui en laissais quelque peu l’occasion, de faire à son propos des réflexions qui ne feraient rien d’autre que d’envenimer encore un peu plus les choses.
Heureusement, Julia joue les entremetteuses et nous facilite bien les choses. Il dit que c’est pour elle qu’il vient et pour justifier cela, il use de prétextes qui n’en sont pas ou qui le sont si peu. Mais nous n’en sommes pas dupes et nous savons bien que c’est pour moi qu’il vient. Julia accepte de me transmettre les petits mots, elle dit " les billets doux ", qu’il lui donne à me remettre pour me fixer rendez-vous. Julia nous couvre vis–à-vis de Mamie. Je suis sensée travailler chez elle et nous nous retrouvons à l’ancien cimetière, face au Dernier Sou, dans une de ces chapelles désormais en ruine, que se faisaient construire jadis les gens qui avaient, comme dit Mamie qui n’a pas sa langue dans sa poche quand il s’agit des riches, de l’argent à perdre.
Nous nous asseyons, côte-à-côte sur les marches de marbre du petit autel et nous parlons de tout et de rien. Antoine est un coucou comme moi : Il ne ressemble, ni physiquement, ni de caractère, à personne de sa famille. Il a deux ans de plus que moi. Il aurait pu aller au brevet lui aussi. Il ne fait pas de fautes d’orthographe. Pas de fautes de goût non plus. Il aime la mécanique. Il dit qu’il est doué pour ça comme d’autres le sont pour le piano ou les maths. Avec toutes sortes de pièces et de choses qu’il récupère dans le tas de ferraille de son père et de son oncle, en utilisant tout ce qui lui tombe sous la main et avec, je le crois, un brin de génie, il fait du neuf avec du vieux et reconstruit des mobylettes inédites qu’il vend, à droite et à gauche, à des copains ou à des copains de copains. Il a la bosse du commerce, il se débrouille bien, Antoine, on sent tout de suite qu’on peut lui faire confiance et ça me plait de le savoir si habile et si entreprenant.
Antoine rêve de faire à l’envers et avec une destination un peu plus au Nord, le voyage que j’avais fait avec Papa pour arriver rue des Saulx. Il me dit souvent que quand il sera majeur et qu’il aura fait son service militaire, il ira au Canada. Le Manitoba, l’Ontario, le Saskatchewan, l’Alberta, les grandes plaines à blé. Il dit que, là-bas, on recherche des gars comme lui, des mécanos qui ont du génie au bout des doigts, et qu’il dopera, pour les courses de stock-cars, pour le clients qui veulent de l’inédit, des Chevrolet, des Nash, des Plymouth, des Rambler, des Dodge, des grosses voitures deux-tons comme en ont les Américains de la base de Laon. Il dit aussi qu’il m’emmènera avec lui. Mais c’est bien loin tout ça et il lui faudra, d’abord, passer sans doute par l’Algérie et réussir le test.
* * *
Quand il avait écrit à Mamie pour lui exprimer son désir de louer le Dernier Sou pour une durée indéterminée, il avait dit qu’il s’appelait Dams, Théodore Dams, qu’il était hollandais, qu’il se recommandait de l’abbé Van Elsten, Hollandais comme lui et curé des Estrées, qu’il était nègre, qu’il travaillait pour une maison d’édition et qu’il avait besoin de calme pour écrire.
Quand nous sommes arrivés chez lui, Persépolis et moi, au matin du premier jour, pour faire le ménage comme cela avait été convenu à l’avance entre Mamie et lui, il avait établi son bureau dans l’ancienne salle du café dont aucun locataire avant lui ne s’était jamais servie. Il y flottait désormais, remplaçant celle du moisi et du salpêtre, une merveilleuse odeur mêlée de café et de tabac blond. Il avait posé sa machine à écrire sur le marbre blanc de l’une des tables à pied de fonte, il s’était assis sur l’une des chaises pliantes de la Brasserie des Deux Cigognes et il tapait furieusement comme s’il y allait de sa vie. Le voyant ainsi occupé, il m’a semblé que nous faisions intrusion et que nous le dérangions dans un travail qui réclamait, j’en étais persuadée à l’époque, le calme le plus complet. Persépolis, lui, ne s’est pas posé de questions. Il s’est senti tout de suite en confiance, il est allé lui flairer le bas du pantalon et il est venu se coucher en rond au pied de l’ancien comptoir. Je ne pouvais pas bien sûr me permettre un tel sans-gêne, alors j’ai voulu me faire pardonner mon intrusion :
" Oh ! Pardonnez-moi, monsieur, je dérange, sans doute ? "
Il a relevé la tête et il m’a dit :
" Mais non, petite, mais non, tu ne me déranges pas du tout ! Tu vois : je me suis installé ici. Il y fait plus clair pour travailler que là-bas derrière. "
D’un geste du bras, il indiquait la cuisine, la salle à manger et les chambres. Puis il a ajouté :
" Et c’est plus gai aussi avec tout ce soleil ! Tu as vu ce soleil magnifique ? "
Il a fini de taper une ligne, puis il s’est redressé sur sa chaise, le dos collé au dossier. Il s’est étiré à grand bruit. A main droite sur la table, il y avait un étui de Bond Street sur lequel se détachait, sous un réverbère, en noir sur fond jaune, la silhouette d’un couple mille neuf cent descendant d’un fiacre. Il a tendu la main et y a pris une cigarette. Etrangement, soudain, rien de ce qu’il faisait ou de ce qui l’entourait ne savait m’échapper. Il a allumé sa cigarette et j’ai remarqué qu’il tournait lui aussi la tête, comme Julia, pour éviter que la fumée ne lui aille dans les yeux. Et j’ai noté ses lunettes aussi, des lunettes d’écaille derrière lesquelles ses yeux gris, amusés, souriaient. Et puis ses cheveux châtains, légèrement ondulés, légèrement éclaircis. Et puis également le front un peu dégarni, bordé de poivre gris.
Il m’a dit :
"Dis donc, petite, tu as un très joli chien "
Et j’ai répondu :
" Oui. "
J’étais contente qu’il trouve Persépolis joli. Ca me faisait plaisir qu’il le dise. Et il a poursuivi :
" Et comment s’appelle-t-il ce joli chien ? "
Je le lui ai dit et je lui ai même expliqué avec profusion les pourquoi et les comment de son nom. Je lui ai dit tout ce qui touchait à Persépolis. C’était comme si j’étais une autre, comme si je n’arrivais plus à m’arrêter. Ce qui était tout de même étonnant venant de la part d’une fille toujours si réservée, voire farouche, voire un peu ourse, avec les inconnus. Etait-ce donc que, moi aussi, comme mon chien, je me sentais en confiance ?
Mais je me rendis compte soudain que j’avais probablement dépassé les bornes de la convenance en bavardant ainsi comme une petite écervelée qui ne sait rester à sa place face à un adulte. Je me dis aussi que ce n’était pas tout de parler, que je n’étais pas venue là pour faire la causette et, gênée, je coupai court et lui dis :
"Je venais pour faire le ménage mais je peux aussi bien repasser plus tard, quand vous aurez fini. "
Il a éclaté de rire :
" Fini ? Mais, petite, ce n’est jamais fini. C’est mon travail d’écrire ! C’est comme c’est le tien de venir faire le ménage mais je peux bien prendre quelques minutes de repos de temps en temps. Surtout quand une jolie fille comme toi vient me rendre visite. Et puis il faut bien que les choses soient faites, y compris le ménage. Tiens, qu’est-ce que tu dirais d’une bonne tasse de café ? J’en ai là du tout prêt et j’en prendrais volontiers avec toi. Dis, comment t’appelles-tu, petite ? "
" Laure. Laure Crandelain. "
" C’est joli, ça, Laure, ça te va bien ! Crandelain, ce n’est pas mal non plus ! Ca fait vieille France. Ne te méprends pas sur le terme: je n’ai pas dit que ça faisait vieux jeu ! "
Il y a eu un bref moment de silence durant lequel j’ai vu qu’il m’observait sans vergogne et, satisfait sans doute de ce qu’il avait vu, il a dit, presque comme s’il se parlait à lui-même :
" Et puis jolie comme tout avec ça ! Ces yeux verts, ces cheveux roux et toutes ces petites taches de son charmantes tout autour de ton petit nez! Mon Dieu, mais les garçons doivent être fous de toi ! ."
Puis changeant soudain de sujet :
" Et ton père, dis-moi, qu’est-ce qu’il fait ton père ? "
Aïe ! Là, pour une gaffe, c’en était une ! Et une belle ! Je sentis que je tombais en vrille comme, dans Le Grand Cirque, un Spitfire abattu par la DCA allemande ! Je ne savais quoi lui répondre, quoi inventer pour ne pas perdre la face. Pour ne pas la faire perdre à Mamie que tout ceci perturbe. Avec les filles à l’école, je savais, à ce propos, inventer de merveilleuses histoires que je finissais moi-même par croire. Mais là, la question était venue si vite. Elle était si imprévue. Elle était si directe ! Et puis comment aurais-je pu lui mentir ? Alors j’ai répondu :
" Papa, oh ! Papa… "
Il a du comprendre qu’il avait été maladroit car il a enchaîné très vite :
" Et qu’est-ce que tu fais dans la vie à part le ménage chez les vieux célibataires dans mon genre ?
" Des paniers, monsieur, des paniers comme tout le monde, ici, à Etricourt. Ou plutôt des nids à serins.
" Des nids à serins, tiens, tiens, voyez-vous ça ! C’est intéressant ça ! "
Je ne voyais pas ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant de faire des nids à serins, mais ça noyait le poisson et je le laissais parler et aller et venir de la salle à la cuisine et de la cuisine à la salle pour apporter les tasses, les poser sur la table et les emplir, à côté de sa machine, à côté de la pile de feuillets et de l’étui de cigarettes qu’il avait déposés nettement à sa droite.
" Et bien, moi, tu vois, petite, j’écris pour le compte des autres comme tu fais des nids à serins pour le compte de tes patrons ! C’est mon métier : comme je l’ai dit à ta grand-mère, je suis "nègre" aux Editions Lautiller. Je travaille pour un atelier d’écriture. Ca veut dire, concrètement, qu’à partir d’une idée imposée par un rédacteur, nous sommes six à écrire, jour après jour et semaine après semaine les aventures de Jo Curtiss. Tu connais Jo Curtiss, bien sûr ? "
Au risque d’avoir l’air idiote, je dus bien répondre que non !
" Non ! Et bien Jo Curtiss est un héros d’espionnage issu de l’imagination d’un monsieur X qui, sans jamais avoir rien écrit, perçoit les droits d’auteur de la série. Chaque mercredi à neuf heures tapant, nous autres, pauvres nègres, nous nous réunissons sous la houlette d’un rédacteur en chef. Chacun d’entre nous lui remet sa copie et il commente celles qui lui avaient été remises le mercredi précédent. Il présente les passages de celui-ci ou de celui-là qu’il en a extrait et qui lui semblent, non pas bons, rien n’est bon dans tout ça et il le sait, mais les plus aptes à séduire ce qu’il appelle le "vulgum pecus" autrement dit " les cochons de lecteurs " et qui lui ont permis de réaliser une synthèse. Puis il nous donne ses directives pour que nous commencions à travailler sur les chapitres à venir conformément à l’idée qu’il se fait du roman.
C’est ainsi qu’à raison d’un volume par mois, les Editions Lautiller & fils ont déjà édité une trentaine de volumes de la série des Jo Curtiss. Il y a eu "Jo Curtiss et les sept pucelles de Bruxelles", "Jo Curtiss : Escale en enfer", "Jo Curtiss : Banco à Bangkok", " Jo Curtiss : Coup de semonce pour le nonce", etc… De la soupe, petite, de la soupe et tu ne perds rien à ne pas avoir lu ça ! "
Je buvais tout cela comme du petit lait. Il y a eu un moment de silence puis :
" Et toi, petite, (il dit souvent "petite", comme s’il voulait souligner le fait qu’il est au moins deux fois plus âgé que moi et que je pourrais facilement être sa toute dernière petite cadette préférée !) Et toi, petite, tu lis ? "
J’étais embarrassée. Je lui ai répondu que je lisais des vieux "Nous Deux" et des vieux "Intimités", parfois des "Jours de France", que Mamie ou Julia récupéraient je ne sais où.
" De la soupe, petite, de la soupe ! Encore plus mauvais que Jo Curtiss ! Il ne faut pas lire ça, petite ! Tu aimes lire au moins ? "
Je lui répondis :
" Oui… "
Un petit "oui" discret, hasardeux et qui n’ose pas s’affirmer. D’ailleurs je ne m’étais jamais posée la question et elle me surprenait presque autant que celle à propos de Papa. Aimais-je lire ? Mon Dieu : oui et non. Ca dépendait ! Ca dépendait de quoi au fait ?
Mais il me fallait passer aux choses sérieuses et attaquer le ménage que j’étais venue faire ici, sinon Mamie allait commencer à s’inquiéter de ne pas me voir revenir et je le lui dis.
Quand j’entrai dans la chambre, peut-être parce que c’était "sa" chambre, et bien que j’y sois déjà venue bien des fois pour faire le ménage avant que ce soit lui le locataire, j’eus l’impression de pénétrer en territoire interdit, de violer un secret ou une intimité et s’il y avait eu alors le moindre craquement de meuble, j’aurais sursauté, comme prise en défaut. Sur la table de chevet, près du lit bateau et sous la lampe à abat-jour de rabane, il y avait, dans un petit cadre doré, la photo d’une fille, cheveux blonds, queue de cheval, qui semblait avoir à peu près le même âge que moi. Sa fille peut-être. Sa fille sans doute. Ou une nièce, une filleule ! Une amante ? Et pourquoi pas, mon Dieu ?
Le regard bleu de la fille me gênait. Comme s’il me perçait à nu, comme s’il lisait en moi des intentions impures et si je n’avais craint l’irruption inopinée de l’occupant des lieux dont le crépitement de la machine m’assurait pourtant qu’il était toujours occupé à son travail, j’aurais retourné le cadre, face contre le marbre, pour ne plus le subir.
Quand j’ai retraversé la salle pour m’en aller, il s’est levé, il est allé prendre un livre dans une pile qu’il avait rangée le long du mur et il me l’a tendu.
" Tiens, lis ça, petite, tu vas voir : c’est bon ! "
C’était "Galigaï" de François Mauriac.
* * *
L’été se meurt à petit feu et dans ma chambre, sous le pigeonnier que grand-père a jadis condamné, le soleil n’éclaire plus que le pied de la lourde commode de chêne sombre, patinée par les ans. Il se fatigue, il s’époumone, amputé chaque jour de deux ou trois minutes. Sa lumière mince et désormais rasante glisse sur ce que j’appelle, pompeusement et pour moi seule, ma table de travail. Elle donne du relief à cette page de cahier où j’écris chaque jour et où le crayon à bille s’est quelque peu incrusté puis elle rebondit, diffuse, sur le papier peint fané, nimbant toute la pièce d’une blancheur virginale. Allongée sur mon lit, je suis la progression décadente de ce rayon de couchant, je mesure l’intensité lumineuse qu’il donne à la pièce et j’en observe le déclin au fur et à mesure que le soleil abandonne la feuille blanche au profit du papier assoiffé d’éclairage. Le triangle lumineux, sur le mur, s’allonge maintenant démesurément vers le haut, mince, si mince qu’il va bien finir par disparaître, laissant aux choses le soin de reprendre leur cours et leur aspect banal.
D’où me vient ce besoin que j’ai soudain d’écrire ? Cette manie nouvelle de me bourrer de sottises comme d’autres se bourrent de chocolat. Cette faim qui est en moi, qui me dévore et qui n’est pas Crandelain pour deux sous ? Cette urgence qu’à l’instar de mes cheveux roux et de mes yeux verts, on n’y sait retrouver ailleurs ? De ce soldat qui, à n’être pas couché sous l’Arc de Triomphe, ne m’en est pas moins inconnu ? Des livres que maintenant je lis ? Ou n’est-ce pas plutôt d’un exemple qui serait contagieux et me toucherait de près ?
Chaque matin, depuis maintenant un peu plus d’un an, sauf le mercredi bien sûr et durant les brefs séjours durant lesquels il retourne dans son pays, je pénètre dans la senteur blonde du café, des Bond Street et des Gold Flakes qu’il rapporte de là-bas. Chaque matin, je pénètre dans l’exquise chaleur d’un Théo qui peu à peu et bien involontairement sans doute, me cerne, m’explore et me découvre. D’un Théo qui ne me nomme jamais par mon prénom mais qui m’appelle toujours "petite". Et si j’ai dit plus haut qu’il se servait probablement de ce subterfuge pour mieux marquer les années qui nous séparent, lui l’homme adulte et moi la toute jeune fille, je soupçonne maintenant que s’il en use tant c’est aussi sans doute pour mieux me signifier son désir de voir observé entre nous le plus strict respect des convenances. Et, partant, un curieux instinct me fait sourdement réaliser le danger qu’il pourrait y avoir, vis à vis de Mamie qui est toujours si stricte et semble n’avoir pas vu le danger, à trop parler de lui ou à trop m’attarder chez lui si je veux que notre relation perdure.
Chaque matin, quand j’arrive, il a préparé le café et nous le prenons ensemble en bavardant de choses et d’autres. Je lui parle de Mamie, de Julia et de mon travail. Nous parlons beaucoup de livres et d’écriture. Il est en ce domaine comme un mentor pour moi. Il est celui que, sans m’en être auparavant jamais rendue compte, j’attendais et qui me révèle à moi-même. Je ne lui parle pas d’Antoine.
Antoine vit en moi dans un monde parallèle. Un monde gris souris, un monde où il y a Mamie, Julia et les nids à serins, à sansonnets et à tourterelles, un monde où il n’y a pas Théo, un monde qu’un Dieu du septième jour contemplant son ouvrage regarde d’en haut, un monde où tout est fiché, classé, répertorié, catalogué. Un monde où les Laure Crandelain ont été de tout temps prévues pour épouser les Antoine Jombard, avoir beaucoup d’enfants et faire tourner la roue.
Antoine a devancé l’appel. Afin, je le devine, il ne m’en a rien dit, de réaliser au plus vite son rêve et de faire, en sens inverse, le voyage qu’avait fait mon père pour m’amener ici. Il est en Algérie maintenant et Julia a accepté de court-circuiter Mamie et de recevoir chez elle les lettres qu’il m’écrit. Parfois, elle doit même me faire l’avance d’un timbre pour la réponse que je lui envoie. Tant elle est bonne, tant elle sait me comprendre et tant elle sait que Mamie me tient prisonnière et comme cloîtrée d’une sorte de jansénisme pharisaïque et intransigeant !
Dans cet échange épistolaire qui reste sur un mode strictement amical quoiqu’en pense Julia, Antoine ne me dit pas grand chose de ce qu’il fait, ni de ce qu’il pense. Il parle du froid, la nuit sous la tente, dans le Djebel. Il parle de choses et d’autres. Il parle de ses copains et de leurs plaisanteries. Il parle de la peur qu’il veut, pour eux tous et à tout moment, commune. Il ne parle pas d’avenir. Ni du sien. Ni du mien. Ni de celui que jadis, pour nous, il prévoyait commun.
* * *
J’ai dévoré "Galigaï" comme les dames des bonnes œuvres dévorent les petits fours le jour de la kermesse. En lisant, j’étais à la fois Marie et je n’étais pas elle. J’étais aussi celui qui avait tout imaginé, tout écrit et je n’étais pas lui. Je me sentais presque indigne de le recevoir comme on reçoit l’hostie, moi, pauvre pécheresse des mots ! Moi, pauvre vannière perdue si loin d’un bordelais que j’imaginais, que je vivais si bien ! Dès les premières pages, j’ai su ce que Théo veut dire quand il parle de soupe. Et dès les premières pages, j’ai su aussi que j’en redemanderais. J’ai su que j’allais faire table rase de tout ce que j’avais pu lire et penser jusqu’à présent. J’ai su que j’allais désormais regarder les choses et les gens d’une façon différente. Les créer, les observer et les décortiquer. J’ai su que j’allais écrire.
J’ai dit à Théo combien j’avais aimé le livre qu’il m’avait fait lire et il m’en a prêté d’autres. Beaucoup d’autres. De temps à autre, il en achète un ou deux quand il va à Paris et m’en fait cadeau. Des ouvrages de la Bibliothèque Pourpre ou du Livre de Poche. Il ne croit pas à la valeur du livre en tant qu’objet. Il dit que le livre n’est qu’un vecteur et que ce qui compte, pour lui, c’est le partage du texte, des idées, des impressions, des sensations.
J’ai montré à Théo ce que j’écris. Il a dit : " C’est bon, petite, c’est bon ! Tu es douée pour ça. Continue, ajoute des adjectifs, beaucoup d’adjectifs, des synonymes aussi. Bouleverse l’ordre de tes paragraphes, coupe, découpe, copie, recopie, corrige, recommence. Bouscule le temps et les temps. Le passé est par excellence, c’est vrai, le temps du récit mais quand on écrit, il est des moments où le souvenir de ce que l’on raconte, de ce que l’on "se" raconte, est si banal, si commun, si routinier, si quotidien ou au contraire si vif, si intense qu’il justifie pleinement l’emploi du présent. Il ne faut pas décrire mais évoquer, laisse au lecteur qui n’est pas plus bête que toi, le soin d’imaginer les choses à son idée. Fais comme le metteur en scène qui puise dans les kilomètres de pellicule qui ont été tournés pour n’en extraire que quelques secondes de film, qui prend ses ciseaux et coupe un morceau ici pour le placer ailleurs, qui a commencé à tourner la fin avant d’avoir attaqué le début. Tu vois ce que je veux dire ? Comme le peintre : un coup de pinceau ici, un coup de pinceau là.
De Paris, Théo m’a aussi rapporté une pierre. Il a dit qu’il me la donnait parce qu’elle a très exactement la couleur de mes yeux. La pierre repose sur un petit morceau d’ouate et sur la petite boite de carton blanc qui lui sert d’écrin, il est écrit : " Chrysocolle " et en dessous en plus petites lettres : " provenance : Arizona USA ". Peut-être es-ce de là que je proviens moi-aussi ? Et peut-être qu’au lieu de m’appeler Crandelain, je devrais m’appeler O’Brien, O’Connoly ou O’Hara. Tiens et peut-être devrais-je me prénommer Scarlett, Scarlett O’Hara, comme l’héroïne ? Ou peut-être Maureen, comme la romancière.
* * *
Je sens obscurément que Mamie n’apprécierait pas du tout de savoir que je lis tant. Je sais qu’elle aimerait encore moins apprendre que j’écris. Et pour peu qu’elle devine d’où me viennent de telles nouveautés, elle dirait que ce sont là des fariboles, que je perds mon temps en foutaises, que je ferais mieux d’avoir les pieds sur terre et de faire tranquillement mes nids à serins. Elle m’ordonnerait probablement de cesser tout ceci immédiatement, elle m’empêcherait de revoir Théo et comme je n’ai vraiment pas idée de le faire, comme je suis têtue et coléreuse, ça ferait encore toute une histoire et Dieu sait que nous n’avons pas besoin de ça ! C’est pourquoi, comme à propos du secret de ma naissance révélé par Julia, je ne lui parle de rien. Je ramène les livres en cachette et le soir, je prétexte la fatigue pour monter dans ma chambre sitôt après souper. Elle met ça sur le dos de ma " formation " comme elle dit, elle a bon dos ma formation ! Mon Dieu si elle savait… Et elle se remet au travail alors que moi, ayant soigneusement tiré les rideaux, je lis ou j’écris à la lueur d’une veilleuse que je me suis procurée.
Quand vient l’heure de me mettre au lit, je cache mon livre et mon cahier dans une vieille boîte à gâteaux, je grimpe à l’échelle de meunier, je soulève la trappe qui mène à l’ancien pigeonnier et je dépose mon secret sur le plancher avant de laisser retomber la trappe. J’ai peu de chance d’être découverte car Mamie souffre tant d’un genou qu’il est bien rare qu’elle monte jusqu’à ma chambre. Quant à grimper jusqu’au pigeonnier…
Parfois Théo pousse sa machine sur le côté et se met à écrire à la main. Il dit alors qu’il " se met à son compte " ce qui veut dire, ça je l’ai tout de suite compris, qu’il se permet d’écrire, comme je le fais, ce qui lui plait au lieu de ce qu’on lui commande. Il précise aussi que ce qu’il écrit là est bien meilleur que ce qu’il fait pour les autres mais que ça n’a absolument aucune chance d’être jamais publié. Et cela, ajoute-t-il, pour toutes sortes de raisons dont le fait d’être parfaitement inconnu et respectable n’est pas la moindre.
" Ah, poursuit-il parfois, si j’avais bousillé cinq ou si personnes, de préférences des enfants, tiens, des petites filles par exemple, ou des vieilles grands-mères et si j’étais en prison en attendant la guillotine, les choses seraient différentes ! "
Il dit aussi que s’il acceptait que son texte soit édité sous le nom de quelqu’un d’autre qui soit connu… Mais alors ça serait toujours du travail de nègre !
J’ai voulu qu’il me laisse lire des passages de ce qu’il écrit quand il se met à son compte, mais il m’a répondu en riant :
" Alors, là, petite, il va falloir que tu commences par apprendre le néerlandais ! "
" Mais vous pourriez me traduire… "
" Ah, petite, il faut que tu saches que la traduction fait perdre plus de quatre vingt dix pour cent de sa saveur à un texte ! "
Nous en sommes restés là, mais j’ai bien compris qu’au-delà de cette barrière, il y en avait une autre beaucoup plus importante et qu’à propos de ce qu’il écrit, il est tout aussi plein de pudeur qu’il sait l’être dans ce que j’appellerai ici nos relations.
* * *
Ce matin, au matin du dernier jour, mais ça, je ne le savais pas encore, retenue sans doute par quelque tâche ménagère imprévue, je suis arrivée au Dernier Sou en retard et bien après que le facteur fut passé. Sa machine à écrire était poussée à l’écart, encore sous sa housse. Son étui de Bond Street était tombé à terre, sa ramette de papier éparpillée à ses pieds et il était affalé sur la table, là où la machine aurait dû être, le visage posé sur ses bras, les lunettes de guingois perdues dans ses cheveux. Il y avait, devant lui, une enveloppe déchirée où la reine Juliana souriait calmement et dans sa main droite, crispée, une lettre froissée, roulée en boule et comme morte.
En le voyant ainsi, j’ai pris peur et je me suis précipitée vers lui. Ce n’était pas aussi grave que ce que j’avais craint. Cependant, pour lui, ce devait l’être car il pleurait la tête dans ses bras. Il pleurait à gros sanglots qui lui secouaient les épaules et le dos. Il pleurait comme je n’aurais jamais cru qu’un homme adulte pouvait pleurer. Il pleurait comme le fait à son pupitre en classe un petit garçon qu’on a puni. J’en ai eu le cœur gros pour lui et que j’ai succombé à une immense bouffée de tendresse. Alors je me suis encore approchée un peu plus, presque à le toucher, doucement, par derrière. Je lui ai ôté ses lunettes, je les ai posées sur la machine à écrire et j’ai posé mes lèvres sur sa nuque. Il s’est un peu redressé. Comme s’il s’apercevait seulement de ma présence ! Ses cheveux sentaient divinement bon. Son cou sentait l’eau de cologne. Son chagrin m’était étonnamment doux et je me suis sentie tout à coup portée par une incommensurable vague de tendresse et de compassion. Comme en un rêve, j’ai déboutonné sa chemise, j’ai passé ma main dans l’ouverture et l’ai laissée descendre sur sa peau douce et lisse. Quand elle a atteint sa ceinture, il a eu un sursaut, comme s’il réalisait soudain ce qui lui arrivait, ce qui nous arrivait, il m’a retenue, il s’est légèrement tourné vers moi et il a dit :
" Laure ! Mais il ne faut pas ! "
Sur un ton de doux reproche ! C’était la première fois qu’il m’appelait par mon prénom, c’était comme un onguent qu’on passe sur une brûlure, et j’ai répondu :
" Chut ! "
Comme on le fait à son bébé qui la nuit se réveille, effrayé par un cauchemar. Puis j’ai fait sauter d’autres boutons, j’ai pénétré dans sa chaleur intime et je l’ai caressé. Il s’est cambré sur sa chaise. Il a grogné de plaisir. Il a dit comme en un râle :
" Laure ! Oh, Laure ! "
Puis il est retombé sur son siège.
Comblé.
Vidé.
Alors j’ai retiré ma main. Je l’ai essuyée à l’intérieur du bas de ma jupe. Haletante. Rouge de confusion. Et je me suis enfuie.
Honteuse de ce que j’avais osé.
Sûre de ne pas valoir mieux que ma mère !
* * *
La nouvelle s’est répandue dans le village à la vitesse où va le feu sur un ruban de cordite : par la grâce conjuguée des fellagas et du gouvernement, Antoine a atteint la gloire ! Au tableau d’honneur des morts pour la France, il va avoir droit à un accessit et voir son nom gravé dans le marbre. Au-dessous tout de même de ceux de la grande guerre, premier prix, ceux-là ! Au-dessous aussi de ceux de la seconde qui l’est déjà beaucoup moins. Et parmi ceux de celle-ci qui ne l’est plus du tout.
Tout endimanchés d’uniformes et toutes bannières au vent, comme pour un quatorze juillet, tous les élus du peuple et tous les élus de l’ENA sont là : le sous-chef de cabinet du ministre, le sous-secrétaire d’état, le député, le préfet, le sous-préfet, le colonel, le maire, le conseil général, le conseil municipal, les anciens combattants et même un détachement de l’armée, tous dignes, fiers, sérieux, presque tristes. Ils sont venus rendre hommage à celui qui, à leur place ou parce qu’ils l’avaient décidé, s’en est allé mourir pour leurs idées.
Maman aussi est là. Plus jeune que jamais et l’œil pétillant, on comprendra pourquoi ! En trench-coat beige bien ajusté d’une ceinture à la taille, coiffée d’un petit foulard à la Brigitte Bardot et chaussée de bottes blanches qui soulignent, au niveau du genou qui paraît, l’affriolante nuance de bas nylon qui grimpent allègrement vers des hauteurs on ne peut plus accessibles. Elle n’a pas voulu s’afficher avec sa fille à ses côtés. Ca se comprend. Ca l’aurait, d’un seul coup, trop vieillie ! Elle parade comme les autres, mais là-bas, tout au fond, tout au loin et elle discute ferme, sans plus s’occuper du déroulement de la cérémonie, avec une ancienne copine qu’elle a retrouvée sur les marches de l’église.
Il n’y a que Mamie qui ne soit pas là. Pour elle, elle reste inflexible et un Jombard, même mort, est toujours un Jombard. Même si ça en fait toujours un de moins !
Quant à moi, publicaine face à tant de pharisianisme républicain, je me tiens pleine d’humilité dans l’ombre d’un des piliers du temple et près d’une Julia presque vêtue de loques, les trois tricots trempés, allant en dégradant, rangés en strates géologiques délimitant des ères de sédimentation différentes, celui du dessus masquant en boucle les trous de celui du dessous.
Dirai-je que je suis triste ? Bien sûr que je le suis : Antoine m’était cher et je devrais sans doute être dans les premiers rangs et tout près du cercueil qui gît entre les cierges et sous le linceul tricolore. Antoine ne verra jamais l’accomplissement d’un rêve pour lequel il avait devancé l’appel et nous ne vieillirons pas ensemble. Il ne fera pas, en sens inverse, le voyage que j’ai fait pour venir ici !
Peut-être est-ce mieux ainsi et peut-être est-ce parce que je le pense sincèrement que je me tiens en retrait et que je me sens, depuis que j’ai appris sa mort, comme soulagée d’un poids. Et peut-être est-ce aussi parce que je réalise enfin qu’il n’y a pas, comme aurait dit grand-père, plus de déterminisme que je n’ai de beurre aux fesses, qu’il n’y a pas de monde où les Laure Crandelain ont été de tout temps prévues pour épouser les Antoine Jombard, avoir beaucoup d’enfants et faire tourner la roue. Peut-être est-ce parce que je conçois maintenant qu’il n’y a pas de Dieu du septième jour qui regarde son ouvrage terminé, puisque Dieu est éternel, que son ouvrage l’est aussi et que, partant, je comprends que rien n’est planifié, ordonné et fini mais que tout est sans cesse remis en question, à refaire et possible.
Et puisque tout est possible, l’idée m’en vient là par surprise, pourquoi Théo ne le serait-il pas ? Même malgré lui, malgré ce que j’ai fait et qui sans doute est à l’origine de son départ, malgré le grand écart d’âge qui nous sépare, malgré Mamie qui ne verra pas cela d’un bon œil ! Après tout, peut-être ai-je baissé les bras un peu vite !
Théo, je l’avais fui, honteuse, mais il me fallait bien revenir, l’affronter, braver son regard, y lire, y subir, sans doute, ses reproches. A tout le moins cohabiter, honteuse, et faire, au mieux, comme si de rien n’était ! Comme s’il ne s’était rien passé ! Ne serait-ce que pour cacher mon jeu vis-à-vis de Mamie qui ne devait absolument rien pouvoir soupçonner de ce que j‘avais fait !
Quand je suis arrivée, le lendemain, j’ai vu que sa voiture n’était pas là et j’ai tout de suite compris que ce n’était pas bon signe. La clef était restée sur la porte et j’ai pu pénétrer sans problème dans la salle du café. L’odeur à laquelle je m’étais accoutumée avait été remplacée par celle du tabac froid et des mégots. La machine à écrire n’était plus à sa place et rien de ce qui avait été lui n’était plus là. Ses livres, pourtant, étaient restés en tas le long de la cloison mais la vie semblait les avoir quitté. Sur le dessus de la corbeille à papiers, il y avait, brisé, déformé comme si on l’avait démoli d’un coup de talon rageur, le cadre doré qu’il gardait sur sa table de nuit et dont les éclats de verre miroitaient dans un rayon de soleil. Il y avait aussi, éparpillée au milieu de ce désordre et comme les mille pièces d’un puzzle abandonné, la photo qu’il contenait.
Sur la table, à la place de la machine, il y avait une enveloppe, une lettre adressée à Mamie et comme elle n’était pas cachetée, j’ai voulu croire qu’il souhaitait discrètement que je puisse la lire. Je l’ai donc ouverte. A l’intérieur, il y avait de l’argent et seulement quelques lignes sibyllines que j’ai lues rapidement :
" Ma chère dame,
Un événement grave et imprévu m’a contraint à partir sans seulement avoir eu le temps de vous prévenir et de vous faire mes adieux. Je vous demande pardon d’avoir agi si cavalièrement.
Je n’ai pas eu le loisir, par manque de place, de reprendre mes livres et je vous les laisse donc. Faites-en ce que bon vous semble. Je vous laisse aussi, ci-jointe, une petite somme d’argent qui compensera, je le pense, un préavis de départ que j’aurais probablement dû vous donner.
Regrettant d’avoir eu à vous quitter si vite, je vous prie d’agréer, ma chère dame, mes respectueuses salutations.
Théodore Dams."
Quel est cet événement grave qu’il invoquait pour justifier son départ ? Est-il sans rapport avec mon geste et responsable du chagrin que j’ai voulu, emportée par je ne sais qu’elle ivresse, fort maladroitement consoler ? Est-ce lui qui explique la destruction du cadre ? Théo est-t-il parti à cause de la fille aux yeux bleus dont la photo déchirée gisait, inerte, en mille morceaux, dans la corbeille à papiers ? Ou bien n’est-t-il pas plutôt parti à cause de moi, à cause de ce que j’avais osé, à cause non pas de l’inceste, (l’inceste, il ne pouvait pas l’avoir deviné, l’inceste c’est pour moi et pour moi seule!) mais plus banalement, peut-être, par peur d’être poursuivi pour détournement de mineure.
* * *
En revenant du cimetière, je ne suis pas rentrée directement à la maison et je me suis attardée un moment chez Julia. Forte de ce que j’avais résolu tandis que les premières pelletées de terre tombaient sur le cercueil d’Antoine, je lui ai dit, tout de go, mon désir de revoir Théo. Elle n’a pas parue surprise bien que je ne lui aie jamais laissé l’occasion de s’apercevoir que nos relations pouvaient dépasser le niveau d’un simple rapport d’employeur à employée. Elle est plus fine que Mamie, Julia, elle me comprend beaucoup mieux ! Elle me connaît sur le bout de ses doigts ! Elle me devine ! Elle m’a dit :
" Tu devrais lui écrire. "
" Mais, Julia, je n’ai pas son adresse : il est parti si vite ! "
" Mais ta grand-mère l’a sûrement ! ""
Là, j’ai bien du lui avouer que je ne voulais pas demander à Mamie. Elle a tiqué un peu, elle a fait "Ah !". Un "Ah" qui voulait dire que je commençais par l’ennuyer ! Un "Ah" qui signifiait que tout cela la mettait dans l’embarras. Un "Ah" qui voulait dire aussi qu’elle n’appréciait pas entièrement la façon dont Mamie m’élève ! Elle a pris son paquet de gris, son cahier de feuilles et elle a roulé une cigarette. Lentement. Plus lentement qu’à l’ordinaire. En louchant un peu. Comme si elle voulait se donner le temps de réfléchir! Concentrée ! Puis elle m’a dit :
" Tu devrais demander son adresse à son éditeur. "
" Mais, je ne connais pas non plus celle de son éditeur ! "
" Allons, Laure, ne fais pas l’enfant : tu sais bien son nom, les livres que Dams écrit sont dans chez tous les marchands de journaux ! "
" Oui : Lautriller. Ce sont les Editions Lautriller à Paris. "
" Eh bien ! Quand tu descendras faire les courses au village, tu iras à la poste et tu chercheras l’adresse dans l’annuaire ! "
Pour elle, c’était une affaire classée et elle a allumé sa cigarette en tournant la tête comme elle a coutume de le faire et comme le faisait Théo. Mais pour moi, ce n’était pas fini et j’avais encore une grâce à lui demander. Afin que Mamie ne sache pas ! Enfin: pas encore !
" Et pour l’adresse que je leur donne, je fais comme pour les lettres d’Antoine ? "
" Ah, Laure, Laure ! "
Là, elle a soufflé son agacement, comme un cheval qui s’ébroue, puis :
" Tu fais comme pour Antoine : tu fais envoyer ça chez moi. Mais tu me fais endosser de drôles de responsabilités ! "
Je lui ai sauté au cou et lui ai dit :
"Oh! Merci, Julia ! "
* * *
J’ai fait comme Julia m’avait dit, j’ai écrit à l’éditeur et la réponse à ma lettre ne s’est pas fait attendre : les Editions Lautriller me faisaient savoir qu’elles avaient bien reçu mon courrier du tant et tant, qu’elles n’avaient malheureusement pas pour habitude de communiquer les adresses de leurs collaborateurs mais que je pouvais leur envoyer ma lettre affranchie sous enveloppe à leur adresse et qu’elles se chargeraient volontiers de la faire suivre.
Nantie d’un tel conseil, je me suis assise à ma table de travail. Bien décidée assurément. Mais probablement fort mal préparée car voilà plus d’un quart d’heure que je suis là, le bloc en face de moi, les enveloppes à ma droite, le stylo bien en main, et je n’ai pas encore aligné deux mots. Et d’abord, comment commencer ? "Cher Monsieur" me semble bien solennel pour ce que j’envisage de lui dire. "Cher Théo" est, par contre, un peu trop cavalier de la part d’une gamine. Si j’écris "Monsieur Dams" c’est d’une part un peu trop officiel et ça fait, d’autre part, un peu trop jeu de mots, un peu trop "Messieurs-dames" ! Elle en a de bonnes, Julia ! " Tu n’as qu’à lui écrire ! Tu n’as qu’à lui écrire !" Apprenez, Madame, qu’écrire à Théo est plus facile à dire qu‘à faire !
Et, puisque " ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ", si je reste en panne, la pointe Bic levée, moi qui suis d’habitude si prolixe face à la page blanche, peut-être est-ce tout simplement parce que je conçois mal ce qui motive mon besoin de chercher à renouer avec lui. Est-ce pour retrouver le mentor qui m’a fait découvrir un univers qui m’était inconnu? Est-ce pour retrouver celui qui m’a, de par l’éducation qu’il m’a donnée, dans un moment de faiblesse, permis de me parer d’inceste ? Ou n’est-ce pas plutôt pour me sentir portée à nouveau par cette lame de fond qu’on nomme en clair l’amour et qui m’a fait oser ce geste outrancier que, sans doute, il réprouve et qu’il n’a subi que forcé et contraint par la nature même des choses ?
* * *
Ma première lettre n’a pas reçu de réponse. La seconde, non plus. J’étais déçue. Je maudissais Théo. Je le vouais aux cinq cent mille diables, lui et ses principes ! Je le détestais parce qu’il en aimait une autre sans doute ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Théo était marié, peut-être ! Oui, c’était cela, il était marié ! Et la photo de la fille ? Sa fille, sans doute! Déchirée, pourquoi ? Et le cadre brisé dans la corbeille à papiers, alors? Un accident ? Un vulgaire accident tandis qu’il déménageait pour me fuir ? Un moment d’énervement ? Un instant de colère ? Je me traitais de buse. Je me traitais d’imbécile. Je me traitais de conne. Je m’en voulais. Mais je ne m’en voulais plus à cause de ce que j’avais fait. Maintenant, ça, ça me faisait plutôt plaisir ! Ca me faisait plutôt ricaner : j’avais su le détourner du droit chemin le petit père ! Non, je ne m’en voulais plus pour cela: je m’en voulais d’avoir pris mes rêves pour des réalités ! Je m’en voulais de l’avoir pris tout à la fois, c’était maintenant clair pour moi, pour un père et pour un amant alors qu’il ne voulait, alors qu’il ne pouvait être, ni l’un, ni l’autre.
* * *
Et pourtant le vers grignotait en moi : Il me fallait bien me l’avouer, depuis que je m’étais rendu compte que tout était possible, je ne savais plus me passer de lui. Je lui avais envoyé une troisième lettre. Et le miracle s’est produit ! Non pas que Théo m’ait répondu ! C’est d’abord ce que j’avais cru, rien qu’à voir le sourire de Julia en arrivant chez elle! Rien qu’à voir la missive jaune fièrement dressée face à l’entrée et bien en vue contre le poste de radio, notre ancien poste, mais qui faisait désormais sa fierté ! Hélas, l’écriture n’était pas celle de Théo ! Je la connaissais bien, tout de même ! Fiévreusement, inquiète, curieuse, j’ai déchiré l’enveloppe. A l’intérieur, il n’y avait qu’un petit billet plié en deux et sur lequel j’ai lu :
"Théodore Dams, Hôtel du Palais et de la Primatiale, 6, rue Saint Jean, Lyon. "
Rien, absolument rien d’autre mais quelqu’un chez l’éditeur semblait avoir eu pitié de moi. Quelqu’un qui souhaitait, ça se comprend, rester anonyme !
J’ai crié: " Youppee ! "
Et j’ai encore sauté au cou de Julia ! Cette fois, j’avais des atout en main et c’était à moi de dire. Il avait eu beau jeu, protégé par son éditeur de ne pas me répondre et de me laisser me morfondre ! Fini, ce petit jeu-là ! Maintenant il allait falloir qu’il s’explique ! Et j’ai dit à Julia :
" Je vais aller le trouver ! "
" Et où est-il, ma poule ? "
" A Lyon. "
" A Lyon! Mais tu es folle, ma fille !
" Comment ça, folle ? Il faut, tu m’entends, Julia, il faut que je le voie !
" Mais, ta grand-mère…
" Laisse Mamie, je t’en pris, Mamie, c’est mon affaire !
" Et l’argent pour le voyage ?
" J’aurai tout l’argent qu’il faut ! "
Et intérieurement je pensais : L’argent, il me suffira de le prendre dans les économies que Mamie me fait faire en prévision de mon mariage et que nous cachons entre les draps que je me procure dans le même but en achetant chaque semaine des timbres-ristourne aux Coopérateurs.
Mais il fallait que tout soit prêt, que tout soit combiné avant que je puisse en parler à Mamie. Je me rendais compte que la réponse que je venais de faire à son propos était bien téméraire, que Mamie qui ne se doutait de rien allait être surprise, qu’elle n’allait pas se laisser faire aussi facilement que j’avais eu l’air de le dire et que la partie allait être rude. J’ai pris ma bicyclette et première étape : la gare pour avoir une idée des horaires et du prix du billet. Seconde étape : la poste d’où j’ai envoyé ce télégramme :
" Serai en gare de Perrache demain à 17 heures 32. Signé : Laure. "
Avec cela, mon bonhomme, si tu n’es pas au rendez-vous, je serai fixée et je n’aurai plus qu’à utiliser le billet de retour que je vais prendre. Mais si tu y es, alors, là, Théo… !
* * *
Quand je suis rentrée de la gare, mon billet en poche, de peur de ne plus savoir le faire si j’attendais ne serait-ce qu’une heure, j’ai immédiatement attaqué Mamie qui commençait tout juste à mettre la table. Je lui ai dit :
" Mamie, tu vas être fâchée mais il le faut, c’est capital pour moi, demain je dois partir en voyage ! "
Sur le moment, il y a eu un temps mort, puis elle a pâli et ses yeux sont devenus comme flous, ses lèvres ont bougé comme pour dire quelque chose mais aucun son n’est sorti de sa bouche.
Persépolis a tout de suite flairé l’orage qui nous fondait dessus. Il a rabattu les oreilles, courbé l’échine et baissé le train de derrière. Il a pris sa queue entre ses pattes, ses pattes à son cou et, rasant le sol, longeant les murs, faisant tomber une chaise au passage, il est allé se cacher derrière la cuisinière pour attendre que ça passe.
Mais ça ne passait pas. Au contraire : ça ne faisait que commencer ! Mamie venait juste de récupérer un peu de son aplomb habituel et elle m’a demandé, un tantinet goguenarde :
" Partir en voyage ! Toi ? Laure ? Mais où irais-tu, mon Dieu ? "
Là, c’était une aubaine ! Elle me facilitait la tâche, Mamie ! C’était justement quelque chose de difficile à dire ! Je n’ai pas hésité une seconde :
"Je vais à Lyon, Mamie mais ça ne sera pas long : juste l’aller-retour ! "
Cette fois, j’ai lu sur son visage que Mamie se méprenait, qu’elle croyait que j’étais sur la piste de Papa ; je l’avais tant tarabustée avec ça ! Et maintenant, elle commençait vraiment à se remettre de sa surprise et à reprendre du poil de la bête. C’était là que les choses allaient commencer à mal tourner : il allait falloir que j’aille vite et que je frappe fort.
Moqueuse, elle a dit :
" A Lyon, voyez-vous ça ! Et toute seule à ton âge ! Comme tu y vas, ma petite ! Et pour quoi faire à Lyon si ça n’est pas trop te demander ? "
Venant de tout autre que de Théo, le terme " petite " usé à mon encontre m’aurait rapetissée. Venant de Mamie et en la circonstance, il me chargeait d’opprobre et me faisait voir rouge. De vierge que j’étais au sens littéral du terme, je me sentais devenir astrologiquement taureau, mais il me fallait me dominer et rester calme encore.
" Pour retrouver Théodore Dams. Je lui ai fixé un rendez-vous par télégramme et… "
" Théodore Dams ! Pour retrouver Théodore Dams ! Mais, ma pauvre fille, tu dois être devenue complètement folle ! Retrouver Théodore Dams ! Mais pourquoi faire, Seigneur ?
" Parce que ! "
" Et bien tu vas me faire le plaisir de lui envoyer un autre télégramme à ton Théodore Dams et tu vas lui dire que tu te décommandes parce que tu n’es encore qu’une toute petite fille et que, moi vivante, tu ne partiras pas d’ici ! "
" Mais, Mamie, j’ai déjà mon billet et c’est l’affaire de vingt quatre heures… "
" Quoi ? Tu as déjà ton billet ? Et où as-tu pris l’argent, sale petite garce ? Dans les économies que je te fais faire pour quand tu te marieras! Tu es bien comme ta mère ! "
Si c’est là une vérité que je me jette parfois à la face, c’est aussi une méchanceté dont je n’admets pas qu’on me pare.
" Laisse ma mère de côté, veux-tu ! "
" Et bien, ta mère à Paris… "
" Oui, je sais, elle fait la retape et se fait entretenir par de " vieux beaux ", le terme est de toi ! Et justement tu vas me dire que… "
" Ta mère… "
" Ma mère… "
Et prenant l’accent de Marseille pour mieux imiter Pagnol :
" Ma mère, elle est comme la marine française : elle te dit merde ! "
" Ah ! Elle me dit merde, sale petite malapprise, et bien tu vas voir que je vais aller à la gendarmerie et que c’est entre deux gendarmes au tribunal que tu le retrouveras ton Dams ! "
" Et bien, c’est ça ! Vas-y ! Mais vas-y donc à la gendarmerie ! "
Et ce disant, je lui ai ouvert en grand la porte et lui ai indiqué le chemin.
" Allez, vas-y ! Ne te gêne pas ! Vas-y, si tu oses ! "
Je savais qu’elle n’oserait pas y aller par peur du scandale. Par peur de réveiller de vieux souvenirs. Mais je savais aussi qu’on ne sait jamais et que je n’aurais jamais du aller aussi loin. Cependant, ma furie était telle que rien, absolument rien et même la perte de Théo, ne m’importait plus que son accomplissement. Des larmes de rage impuissante me sont venues aux yeux, j’ai pris une assiette que Mamie avait déposée sur la table en prévision du souper, je l’ai levée à bout de bras et je l’ai flanquée à terre avec une violence inouïe. Cela a fait un vacarme épouvantable qui a fait sursauter Persépolis derrière sa cuisinière et les morceaux de faïence brisée se sont répandus dans toute la cuisine.
Puis, les faisant craquer sous mes pas, j’ai pris la porte en hurlant ma détresse, j’ai grimpé quatre à quatre les marches de l’escalier qui mène à ma chambre et je me suis affalée de tout mon long sur mon lit, serrant mon oreiller dans mes bras et pleurant à chaudes larmes comme Marie Dubernet à Dorthe, tout au début de Galigaï !
* * *
Le lendemain, au moment de partir, il y a encore eu une scène terrible et Persépolis est retourné se mettre à l’abri derrière la cuisinière. De guerre lasse, à l’instant même où j’allais franchir le seuil, Mamie m’a lancé, en guise de dernière bordée, cette ultime menace que lancent tous ceux qui sont faibles et qui savent bien par avance qu’ils ne la mettront pas à exécution : " Si tu franchis cette porte, ce ne sera plus la peine de revenir ! "
Mais je n’avais cure d’un tel ultimatum ! Mais je n’y croyais pas ! Et c’est à ce moment-là, que je me suis vue dans le miroir qui trône au-dessus de l’évier de pierre bleue, plus résolue que jamais, plus farouche, mes cheveux roux plus roux qu’à l’ordinaire, mes yeux verts plus verts que de coutume et le teint livide.
J’ai pris ma valise, j’ai passé le seuil comme César a franchi le Rubicon et, derrière sa cuisinière, Persépolis s’est levé à grand bruit et a hurlé à la mort. J’ai traversé la cour et le jardin où les dahlias commençaient à tourner de l’œil. Sans regarder en arrière, j’ai laissé claquer la barrière. Je me suis arrêtée un instant. De la main droite, je tenais ma valise. De la gauche, j’ai relevé le col de mon manteau contre le crachin thièrachien. Puis j’ai tourné à gauche, dans la grisaille, vers les oseraies du bas et vers Etricourt.
* * *
Au fur et à mesure que j’avançais vers la sortie, mon cœur se serrait et battait de plus en plus vite et à tout rompre. Et puis, je l’ai vu là, au milieu des autres, tel que je le connaissais. Il souriait. Il me souriait. Alors j’ai posé ma valise, il était venu et j’ai couru vers lui ! J’ai passé mes bras autour de son cou, je me suis serrée contre lui, ivre de bonheur, ivre de tendresse. Il sentait bon les Bond Street et l’eau de Cologne et je l’ai embrassé partout, partout, sauf sur la bouche de peur de l’effaroucher encore. Comme on embrasse, je le crois, son père après une longue absence et c’en avait été une ! Comme dans un moment de joie intense et c’en était un !
Puis, il a pris ma valise et nous sommes allés boire un café à la Brasserie Georges, tout près de la gare et, là, anonymes au milieu des centaines de tables toutes pareilles, dans le brouhaha des conversations et des couverts, nous avons tout repris là où nous en étions restés la veille du dernier jour. Je le regardais et c’était le même sourire. Je l’écoutais et c’était le même accent léger que j’aimais. Il était pour moi comme un père et je finissais par me persuader que c’était là ce que j’étais venue chercher. Ensuite nous sommes montés dans sa voiture et il m‘a fait faire un tour en ville. Il me l’a présentée comme on fait faire le tour du propriétaire à quelqu’un qui vient vous voir chez vous pour la première fois. La place Bellecour, la rue de la République, kaléidoscope de néon dans le soir qui s’installait. Au haut de la rue, le carrefour embrasé prenait des airs de Times Square et il me semblait me retrouver, je n’aurais su dire par l’effet de quelle magie, en un lieu qui m’était familier.
Il m’a expliqué que l’hôtel où il était descendu sur recommandation de l’abbé Van Elsten, l’hôtel du Palais et de la Primatiale, faisait davantage commerce avec les ecclésiastiques de la Primatiale toute proche qu’avec les robins du Palais de Justice voisin et qu’il avait du me faire passer pour sa nièce auprès de la direction faute de quoi je n’y eus jamais été acceptée. Il me recommandait donc de me conduire comme telle. D’ailleurs, ma chambre était prévue, par précaution sans doute, et ça le faisait rire, tout au bout du couloir par rapport à la sienne. Je lui dis qu’il avait bien du toupet et qu’il était bien filou mais qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de Hollandaises qui soient rousses avec des yeux verts et l’air impertinent et il m’a répondu :
" Tu serais bien surprise, petite ! "
* * *
Fatiguée par le voyage et les disputes avec Mamie, je me suis endormie très vite. Mais le lendemain, je me suis éveillée à l’aube et, tout de suite, je me suis sentie résolue. Alors, nue et frissonnante dans le pyjama de satinette initialement prévu par Mamie pour ma nuit de noces, j’ai quitté mon lit et ma chambre. Sans bruit, j’ai suivi le couloir faiblement éclairé. A trouver sa porte non fermée à clef, j’ai compris qu’il continuait à préserver les convenances mais qu’il aurait été déçu si je n’étais venue. J’ai pénétré dans sa chambre. Le petit jour gris a guidé mes pas. Je me suis approchée de la fenêtre, j’ai écarté un peu les doubles rideaux et j’ai jeté un coup d’œil sur l’angle de la rue St Jean et de la rue de la Bombarde. Le brouillard des quais de Saône débordait jusqu’ici et faisait luire les pavés. J’ai laissé retomber le rideau. J’ai reculé d’un pas et j’ai ôté mon pyjama. Le bas d’abord. Une jambe. L’autre. Ensuite le haut. Puis, entièrement nue, je suis entrée dans la chaleur de son lit et me suis pelotonnée contre lui comme je le faisais jadis contre Mamie.
Comme cette fois-là, il m’a dit :
" Mais, Laure, il ne faut pas ! "
Mais je savais bien qu’il en mourait d’envie et que tout ceci n’était que pur respect de conventions morales entre nous dépassées. Alors je ne l’ai pas écouté, je l’ai pris dans mes bras, je l’ai embrassé avec passion, je me suis frottée à lui avec ivresse et je l’ai tant débordé de partout qu’il n’a pas su résister à la tentation et que nous avons conclu ce que j’avais commencé ce jour-là Rue des Saulx.
Un moment après, il s’est levé sur un coude, il s’est penché sur moi, il m’a donné un baiser et il m’a dit :
" Et maintenant, qu’allons-nous faire ? "
Et je lui ai répondu :
" Mais, monsieur, le Dernier Sou est toujours à louer, vos livres vous y attendent et le lit est assez grand pour deux. Je saurai convaincre Mamie. Retournons là-bas, voulez-vous, et nous y écrirons ensemble ! "
* * *
Adrienne Crandelain n’a pas dormi de la nuit. Elle les a entendus rentrer un peu avant l’aube. Elle a entendu le bruit de la Vauxhall. La nuit, par temps clair, les bruits portent loin. Ils sont au Dernier Sou et ils y communient dans le péché de la chair. Elle pourrait aller à la gendarmerie, faire constater le détournement de mineur. Mais à quoi cela servirait-il ? A quoi cela lui servirait-il, à elle ? Il n’en resterait pas moins, une fois de plus, l’affront ! D’ailleurs, elle a connu la guerre, l’occupation et elle déteste la délation sous quelque forme que ce soit ! Et puis, " on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même " !
Elle s’est levée, s’est habillée à la hâte. Elle grimpe avec difficulté l’escalier qui mène à la chambre de Laure, son genou lui fait mal. C’est une sorte de calvaire mais elle serre les dents. Elle a coutume de dire : " Quand on veut : on peut ! " et sa détermination lui ferait accomplir des miracles ! Elle grimpe l’échelle de meunier qui conduit au pigeonnier. Son genou lui fait voir l’enfer mais qu’importe, elle se domine ! Elle est forte, Adrienne ! Elle en a vu d’autres !
Elle soulève la trappe, bouscule la boite en fer blanc où Laure cache ses âneries. Entrée jusqu’à la taille dans l’obscurité poussiéreuse, elle tâtonne parmi les toiles d’araignées, elle trouve le paquet qu’Arthur a caché là après la guerre, elle prend aussi la boîte qui va avec. Elle redescend en souffrant moins, elle souffle et, dans la cuisine, elle déballe le fusil et le charge de deux balles. Elle sait que l’arme est vieille, que les balles sont d’un autre âge, que le tout peut lui péter à la figure. Elle n’en a cure !
Elle sort. Elle traverse le jardin et tourne à gauche. Elle descend la Rue des Saulx dans la grisaille du petit matin. Elle se signe devant le Christ qui accueillait jadis à l’entrée du cimetière. Elle passe sous le tilleul qui commence à perdre ses feuilles, elle contourne le puits et la voiture.
Laure avait pris la clef, mais elle en a un double. Elle ouvre silencieusement la porte, traverse la salle et la cuisine sur la pointe des pieds. La porte de la chambre est restée entrouverte, elle y pénètre et elle les voit tels qu'elle savait les trouver. Elle le devine, lui. Elle lève le fusil, l’ajuste et presse la détente. Il y a un bruit effroyable, La masse claire tressaute puis retombe. La forme à côté se redresse, échevelée, les seins à l’air. Adrienne tire à nouveau et ce corps-là aussi retombe, inerte. Foudroyé.
Adrienne garde le fusil à la main. Elle retraverse la cuisine et la salle du café, elle contourne à nouveau la voiture et le puits, elle repasse sous le tilleul. Elle se signe à nouveau et tourne à gauche encore, vers les oseraies du bas et vers Etricourt, le fusil toujours à bout de bras.
Afin que nul n’ignore !