La libre littérature française d'Amérique Version du 19 mars 2006



Petites scènes de la vie courante


PRELUDE, FUGUE ET CONTREFUGUE

Nouvelle

Claude MOUFLARD


" Life is a river called
The river of no return
Sometimes it's peaceful
And sometimes it's get rough."

From the motion picture " River Of No Return starring Marilyn Monroe."



I



PRELUDE A LA FUGUE


" Et ça, Ferrier, qu'est ce que c'est ? "
" Une traite, ma chérie. "
" Ça, je le vois bien que c'est une traite, pas besoin d'être comptable pour ça ! Et puis tu en as déjà tant signé depuis que je te connais... Des traites que j'ai payées car, si tu tiens les comptes à l'usine, à la maison, c'est moi qui dois le faire. Alors celle-ci, dis-moi, c'est pour payer quoi ? Cette sacrée voiture qui te sert à balader à droite et à gauche toute l'équipe de foot, des joueurs aux dirigeants et des supporters à l'arbitre qu'il faut bien se mettre dans la poche ? "
" Oh ! Chérie... "
" C'est pas vrai, au moins ? Dis voir un peu que c'est pas vrai ! "
Un silence, puis :
" Et le tiercé ? "
" Quoi, le tiercé ? "
" Oh, dis, mon p'tit père, ne fais pas l'âne pour avoir du son ! Le tiercé qui t'avait, soi-disant, permis de l'acheter ? "
" Ah ! Oui, le tiercé qui devait... Ben, il manquait juste un petit quelque chose... "
" Ben pardi ! Et un petit quelque chose de combien, s'il te plaît ? "
" Bof... ! "
" Oui, bien sûr ! Et ce petit quelque chose là, tu l'as réglé par traites ? "
Tout de suite, papa, toujours aussi optimiste, se rassure. Allons, les choses ont l'air de mieux se passer qu'il aurait pu le croire. Il reprend du poil de la bête :
" Oui, tu comprends, c'était une affaire en or, cette voiture et nous en avons tellement besoin pour te... "
" Et combien y en a-t-il ? "
" Combien y en a-t-il, mais de quoi ? "
" De traites pour payer ton affaire en or. "
" Oh... ! "
" Allez, avoue, annonce la couleur. Six ? Douze ? "
Cette fois, papa, demeure silencieux et maman comprend.
" Vingt quatre ! Le grand-jeu ! Bravo, Ferrier ! En effet, elle est en or ton affaire. En or massif, même, au prix où l'on va la payer ! Là, alors, mon gaillard, aujourd'hui, ça passe les bornes. Tu vas voir que tu vas me la revendre tout de suite ta fichue bagnole ! Pas un sou, pas un centime, je ne paierai rien ! Et n'essaie pas de me gruger sur ta paie. Tout comptable que tu sois, là-dessus, je m'y connais au moins autant que toi. Si ce n'est plus ! Tu ne crois tout de même pas... "
À force de les voir transformer leur duo en duel, je ne sais plus qui croire, qui comprendre, qui plaindre, ni qui aimer. Je n'ai pu supporter d'en entendre plus.
Alors, je n'ai pas honte de le dire, j'ai fui la bataille. Je suis venue à la voiture, triste objet du conflit et j'ai cherché refuge en son sein.
Comme pour déjouer le maléfice !
Et je reste, là, seule, pelotonnée, bien à l'aise comme bébé en sa mère.
Ce qu'elle ne sait pas encore, maman, mais elle ne va pas tarder à l'apprendre, c'est que la prestation de "l'affaire en or" semble, du seul point de vue pratique et, même tout simplement, il faut bien le dire, technique, se révéler moins bonne que prévu. La belle, pour presque américaine qu'elle soit aux dires de papa, n'en donne pas moins du fil à retordre et, tout à l'heure, sous le capot relevé, la tête de papa qui n'y connaît strictement rien en mécanique s'inquiétait auprès de celle d'Hubert, le chauffeur de l'usine. En ces matières qui dépassent largement la simple conduite d'une voiture, Hubert, notez-le bien, n'en sait guère plus que mon père, mais lui, du moins bénéficie de l'aura du chauffeur professionnel. Et puis il sait surtout se vanter. Là, il est même en passe de devenir un champion et à force de l'avoir entendu dire, papa a fini par le croire et par le prendre pour un véritable spécialiste tout azimut. Un "chpéchialiste" qui perd son temps "din chune chtite boète" à la con "coumme cha" comme il dit avec son accent de Roubaix.
Et papa a cru qu'il allait pouvoir faire arranger sa voiture à l'œil.
Quand il n'y connaît rien, surtout quand il n'y connaît rien, pour ne pas être en reste, papa fait celui qui sait. Entendons-nous bien : qui sait mais, qui, eu égard à sa situation professionnelle tout de même assez supérieure à celle du commun des mortels, n'oserait pas s'abaisser à des tâches subalternes, et en l'occurrence, mettre ses belles mains blanches et ses poignets de chemises immaculés dans le cambouis.
Alors, comme personne, somme toute, n'y connaissait rien, on parlait surtout. Ça, pour parler, on parlait. On parlait même rudement bien. On parlait joint de culasse, thermostat, vis platinées, régulateur, distributeur, avance à l'allumage et arbre à cames. On hochait du bonnet de concert. On supputait. On envisageait et le pire et le moindre et l'on pérorait encore et encore. À les entendre, c'est bien simple, on aurait pu tout aussi bien se croire sous les hangars d'Amédée Gordini à la veille d'un grand prix !
À les entendre seulement, bien sûr, car les bras, qui retombaient impuissants autant que les rumeurs sauvages qu'Hubert tirait du pauvre moteur qui semblait prêt à laisser s'échapper ses entrailles étaient plus éloquents que toutes leurs belles paroles. À eux seuls, ils en disaient long sur l'incapacité et l'incompétence de nos deux amateurs. Des amateurs qui, en fin de compte et en désespoir de cause, s'en sont allés prendre un verre, histoire de s'éclaircir les idées sans doute, en laissant choir et le capot avec un grand "bang" et, comme une vieille guenille, la pauvre auto qui n'en peut mais et dont le mal demeure provisoirement, mais provisoirement seulement, soyez-en sûrs, sans remède.
C'est égal, assise en travers de la banquette arrière, les genoux ramenés au menton, les bras croisés autour des jambes, je finis même par me demander s'ils n'ont pas fait plus de tort que de bien. Ce qu'il faudrait, bien sûr, c'est pouvoir faire appel à Hemerlin. Hemerlin l'enchanteur, papa, vous en seriez enchanté ! Mais faire appel au garagiste, c'est avouer la situation, perdre la face aux yeux du village et, qui plus est, perdre contenance face à l'humeur acariâtre de maman qui étant donné l'état perpétuellement désastreux de nos finances le ramènerait brutalement à la dure réalité des choses. Donc Hemerlin, pour l'heure, il n'y faut pas songer.
Le soir gagne. Le bruit de la dispute a cessé, mais je n'ai pas en-core envie de rentrer.
Non, pas encore.
Je me suis couchée sur le dos. Dans la demi-obscurité, tendus vers le plafond, mes genoux lisses luisent comme du marbre pâle et reflètent le peu de lumière verdâtre qui vient encore du jardin et pénètre jusqu'ici. Les plis de ma jupe troussée assez indécemment, s'étalent autour de moi, ils dévalent le long du siège et glissent jusqu'à la moquette dont ma main gauche, au bout d'un bras ballant, éprouve le luxe un peu rêche.
Enfin tranquille !
Mon regard parcourt l'univers concis et douillet qui m'entoure et me couve. Il va du plafonnier à la lunette arrière. Par la vitre, il suit le va-et-vient incessant des hirondelles qui nichent sous le porche.
Le temps passe doucement.
Minutieusement.
Maintenant, j'ai cessé de distinguer le nid. Les piaillements des petits se sont tus. Les oiseaux satisfaits ont fini leur journée. Serrés les uns contre les autres, les oisillons sous l'aile protectrice, je les devine qui vont dormir. Moi, je suis toujours là.
Et je pense.
Quand ma mère va enfin se souvenir que j'existe et qu'elle va me trouver là, elle croira que je boude.
" Sale petite boudeuse " dira-t-elle et, de m'avoir ainsi cataloguée, elle se sentira plus légère et la conscience en paix avec elle-même. Elle ne peut pas comprendre, maman. Elle ne peut pas comprendre mon besoin nouveau de solitude. Comment cela lui serait-il possible puisqu'elle incapable de réaliser que tout est préférable à l'atmosphère qui règne à la maison ? À sa maison.
Mais, zut, après tout, qu'elle croie ce qu'elle veut : je m'en moque bien ! Du reste, une pensée, une idée, me hante depuis quelque temps. Une sorte de parallèle, mais alors de parallèle à rebours, inspirée par la parabole de l'enfant prodigue dont le curé nous entretenait dernièrement du plus haut de sa chaire.
Et je me dis :
" Je partirai car, chez ma mère, il n'y a que hargne et violence, colère et rancœur, mensonge et orgueil, intempérance et luxure. "
Je n'aime plus personne : ni mon père, ni ma mère. Et l'image déformée, dégradée, difforme de l'amour tel que je le rencontre à l'entour me donne, au propre comme au figuré, la nausée. Partout ce ne sont que filles trop tôt froissées, que garçons qui ne songent qu'à vous toucher, qu'à vous palper, que maris trompés ou volages, qu'épouses qui traînent, que ménages qui battent de l'aile, détruits par les soucis, le manque d'argent, la maladie, la misère, qu'enfants désorientés...
Oui, c'est cela : je partirai. J'irai au hasard. Droit devant moi. Je franchirai les pâtures. Je me glisserai sous les fils barbelés qui s'accrochent méchamment aux tricots de laine tendre et qui dessinent, en un clin d'œil, dans les jupes de coton bon marché, des accrocs rageurs. Je traverserai la voie ferrée et le bois des Leus et puis d'autres pâtures encore.
Je partirai.
Je partirai et, derrière moi, on s'inquiétera de ma disparition. De mon absence. On me fera chercher. On me cherchera. On me trouvera épuisée, éreintée, à demi-morte de froid, de faim.
De désespoir, surtout.
Alors la lumière se fera. Alors on comprendra. Alors tout changera et mon sacrifice, si c'en est un, si j'en souffre, si j'en meurs, n'aura pas été inutile puisqu'il aura au moins fait ressusciter, ne serait-ce que pour quelques instants, l'amour.
Mais pour l'heure, nous n'en sommes pas là. Nous en sommes même très loin et il me faut rentrer car, du seuil de sa cuisine, maman s'égosille à crier un prénom qui, pour être mien, n'en finit pas moins par ne plus m'être cher :
" Célinie ! Célinie ! Mais où est-elle donc encore passée cette petite garce-là ? "
Ça va, ça va, la petite garce en question est là ! Allons, allons-y gaiement, ma petite Célinie. Il ne faut surtout pas la faire attendre et s'en aller souffler sur les braises d'une colère qui ne demande qu'à se ranimer et, cette fois, contre toi !
La nuit est tombée tout à fait. La lumière qui vient de la maison éclabousse les rosiers, l'abondant feuillage des pivoines et celui, à demi desséché, des iris qui bordent l'allée. Cette clarté guide mes pas.
" Ah, te voilà ! Ce n'est pas trop tôt ! Tu ne peux pas répondre quand on t'appelle ? Et puis, d'abord, que faisais-tu encore dehors à cette heure-ci ? "
" Mais, maman... "
" Allez, ouste, vite, à table ! "
Je rejoins papa qui a déjà commencé à manger sa soupe. Un lourd silence règne en maître incontesté. Un silence que l'on devine tout chargé d'électricité. Un silence qu'un rien pourrait remettre en ques-tion. Et revenue à la réalité, dans la clarté trop crue, trop rigoureuse qui tombe du globe pendu sous le plafond ripoliné, je réalise tout ce qu'il peut y avoir eu de fantaisiste et de cruellement irréalisable dans les pensées que j'entretenais tout à l'heure avec passion.
Non, décidément, on ne me comprendra pas. Rien, ici, ne s'y prête. Ni personne. Rien, ici, ne peut changer et l'amour, surtout l'amour, ne saurait y ressusciter.
Et pour cause : on ne sait même pas ce que c'est.
Mais ça ne fait rien : je partirai tout de même.



II



FUGUE



Et, de fait, je pars.
Tout à l'heure, j'étais encore assise sur le rebord de la fenêtre de ma chambre. Ma joue était posée sur mon tendre genou. Ma lèvre inférieure en caressait la fraîcheur sucrée. Juste là où une chute ancienne a laissé sa cicatrice et la peau moirée plus douce.
Et j'écoutais le bruit de ces deux portes qui se refermaient.
Sur la colère de l'une.
Sur l'irrécupérabilité de l'autre.
Car maman a dit :
" Comme j'en ai marre de toi, Ferrier, et comme, de plus, je suis malade, mais ça tu ne t'en rends pas compte, tu vas faire chambre à part ! Voilà des draps, une couverture et allez : ouste, dans la mansarde ! "
C'était clair, ferme et définitif. Sans appel. Ça avait, au moins, le mérite d'être net. Mais que vient faire la maladie dans tout ça ? Un prétexte comme un autre, sans doute. Un atout supplémentaire dans le jeu de maman. Si tant est que la maladie puisse être un atout. En tout cas, c'est un coup de plus pour enfoncer le clou.
Ainsi ne refuse-t-elle pas à papa la dernière chance qu'il pouvait encore avoir de rester, pour de trop courts, pour de trop rares moments, ceux du sommeil, maître en son moulin comme il l'est partout ailleurs ? Ainsi ne le précipite-t-elle pas, et bien davantage qu'auparavant à cause de ses criailleries, dans les bras des autres. Car il va bien falloir qu'il lave l'affront. Ne serait-ce que vis-à-vis de lui-même. Car il va bien falloir aussi qu'il assouvisse ses besoins. Si tant est qu'il ait jamais réussi à les assouvir chez lui ! Mais se rend-elle bien compte de cela ? Et s'est-elle jamais rendu compte de quoi que ce soit ?
Quoiqu'il en soit : affaire classée. Il n'y aura donc plus ces brefs instants d'accord physique dont l'un est indéniablement responsable de ma naissance et qu'il m'est arrivé si souvent, tantôt de souhaiter, tantôt de reprocher à mes parents. Maintenant qu'ils me semblent à tout jamais exclus, ne voilà-t-il pas que j'oublie les reproches et ne garde en moi que le regret de les savoir perdus. Car, c'est égal, les espérer tout en sachant qu'ils n'étaient que provisoires, tout en sachant qu'ils n'étaient que lâcheté, tout en sachant qu'ils n'étaient que faiblesse, c'était tout de même mieux que rien du tout. Et tout, absolument tout était préférable au silence qui règne désormais en notre demeure. Non décidément, les choses ne tournent pas, les choses ne tournent jamais comme je l'aurais voulu !
Alors, comme en un jeu d'abord, j'ai enjambé la fenêtre. Oh, rassurez-vous, pas pour me suicider ! Par commodité, c'est tout. Il ne fallait pas songer à passer sans se faire remarquer devant la porte de la chambre de maman qui ne dort jamais. Ou qui, du moins, le prétend. Descendre l'escalier qui grince et regimbe sous le moindre fardeau, qui gémirait presque sous le poids de Tigré, ouvrir et refermer, refermer surtout, des portes dont certaines ont la mauvaise habitude de se montrer récalcitrantes et vouloir filer comme une ombre ? Impensable.
Alors, comme le toit de la buanderie est juste sous la fenêtre de ma chambre et pratiquement au même niveau que le plancher de celle-ci, à quatre pattes sur le zinc pour mieux répartir mon poids, un peu aussi pour ne pas attraper le vertige, à reculons et le cœur battant, je m'en vais par la seule issue qui me soit offerte. Le zinc ronchonne sous moi et la fragile charpente proteste bien un peu. Juste pour bien montrer qu'elle n'a pas été prévue pour jouer le rôle d'issue de secours et que j'ai de la chance qu'elle soit dans un de ses bons jours. Mais tout ceci n'est rien. Du moins tant que ça tient. Et ça ne fait jamais qu'ajouter le charme de l'angoisse à l'ivresse de la fuite, ce qui, je dois en convenir, n'est pas pour me déplaire.
Et hop !
Arrivée au bas du toit, un petit saut de rien du tout et je tombe à pieds-joints dans l'allée qui va de la cuisine à la porte cochère. Je remonte la ceinture de ma jupe. Un coup à droite. Un coup à gauche. Voilà : ça va mieux. Jusqu'ici tout c'est bien passé.
La lune n'est pas encore levée. À la lueur des étoiles, la nuit semble diffuser sa propre clarté. Une clarté toute relative, faite de sombre et de moins sombre, de noir et de moins noir, de taches pâles, de flaques grises, de reflets vaguement indistincts.
Sans m'attarder davantage, j'ai traversé le jardin et me suis dirigée vers le mur du fond. Grâce aux espaliers qui le tapissent, j'espère bien l'escalader sans problème en dépit de ses deux bons mètres. Pour une petite campagnarde comme moi, ce ne devrait, en principe, n'être qu'un jeu d'enfant. Et, de fait, je me retrouve en trois fois rien de temps, assise à califourchon à son sommet. Grâce à la bienveillance du voisin qui a, lui aussi, planté là des espaliers (moins bien exposés que les nôtres, se plaint-il), la descente de l'autre côté pourra se faire sans trop d'acrobatie inutiles en usant du même expédient.
Allons-y ! Tâtons du pied : une branche ici, hum ! , Pas bien solide, une fourche là. Ah, nom de nom ! Voilà ma chaussure coincée au creux de la fourche en question et pas moyen de l'en extirper ! Et, comble de malchance, voilà Faraud, le chien des voisins, qui sort de sa niche. J'entends sa chaîne racler la planche du seuil et s'en venir frapper son écuelle de fonte. Mais c'est qu'il va rameuter tout le pays, ce vieil imbécile ! J'espère bien qu'il ne va pas en rajouter et se mettre à hurler pour alerter tout le monde !
Mais non ! Il est dit que j'aurai de la chance : il n'aboie pas. Il m'aura sans doute reconnue, le bougre. Il peut m'être reconnaissant de tous les os que je lui jette par-dessus le mur depuis des années. Je gage cependant qu'il s'étonne tout de même un peu et de l'heure que je choisis et du chemin peu conventionnel que j'emprunte. Mais, tout bien réfléchi, je crois qu'il se moque bien de tout cela car le bruit de sa chaîne me dit qu'il rentre et me laisse choir comme une vieille chaussette. Par la même occasion, il se laisse choir, lui aussi, mais sur le plancher de sa niche, avec un bruit mat. Il soupire sans discrétion et doit se rendormir d'un œil. En gendarme.
J'ai dégagé mon soulier et repris ma descente, mais alors que je suis encore un peu trop haut pour sauter à l'aveuglette, voilà que mes pieds ne trouvent plus sous eux que le vide. Aïe, aïe, aïe ! Ah, et là, qu'est ce que c'est ! Des châssis de couche que le voisin a dressé contre le mur et qui, compte tenu d'un grand écart et d'un rétablissement, vont me permettre de rejoindre le plancher des vaches en douceur.
Et me voilà à terre ! J'ai rabattu ma jupe et, les mains sur les hanches, bien droite, l'allure un peu mâle et l'œil critique, j'examine tout à la fois, et la situation et un terrain qui n'a rien, mais alors absolument rien, ni d'un jardin d'Eden, ni de la terre promise. Un potager. Rien qu'un potager. Et un potager selon saint Dupailler, mari et femme, comme il y a un évangile selon saint Matthieu et qui, à l'image de ses propriétaires, est sévère et affreusement rationnel. Ici, pas de surprise. Pas de fleurs, pas de massifs inutiles, pas d'arbre qui ne soient de rapport, pas de tour, pas de détour, de contour ni d'alentour. C'est droit, c'est carré, c'est rectangulaire, c'est tiré au cordeau, c'est un jardin de dessinateur industriel à la retraite. Tant mieux, vive la ligne droite qui est, paraît-il, le plus court chemin d'un point à un autre, je n'en aurai que d'autant plus vite traversé cette terre étrangère. Je n'en aurai que d'autant plus vite fini avec elle.
Comme je m'y attendais et c'est tant mieux, la porte du fond celle qui donne sur le chemin des Saulx, n'est fermée que par un simple loquet. Un simple, un vulgaire loquet, certes, mais qui se défend comme un grand et qui proteste à grands coups de gueule, à grand renfort de grincements, de crissements, de coulissements pour manifester son mécontentement d'être dérangé dans son sommeil à une heure aussi indue. Qu'importe : je l'aurai ! Il va bien falloir qu'il se fasse à l'idée que je suis au moins aussi têtue que lui. Sinon plus. Râleur ou pas, il faudra bien qu'il cède. Quitte à réveiller tout le quartier.
-"Grince, mon bonhomme, mais vas-y donc : grince, grince tout ton soûl. Devrions-nous y passer toute la nuit, tu ne m'empêcheras pas de tirer petit à petit ton pêne rouillé jusqu'à ce que la porte que tu défends rende enfin les armes.
Tac !
Pour toute réponse, il a cédé en traître. D'un seul coup. Sans crier gare. Avec un bruit sec. Et moi, j'en ai profité pour m'érafler la main.
" Mauvais caractère ! Tête de lard ! "
Et me voilà, libre enfin et toute enivrée de l'être, sur le chemin qui longe les jardins et mène aux oseraies. Mais mon ivresse soudain retombe face à l'immensité du vide qui s'offre à moi. Face à l'obscurité qui soudain m'enveloppe et m'étreint quand les nuages envahissent la nuit. Ce n'est pas vers les Saulx que je vais. Ce n'est pas la petite escapade d'une nuit que je cherche. Non, mon objectif n'est pas là. Mon but n'est pas si facile : c'est la fuite dans le désespoir que je cherche. Ce qu'il me faut c'est errer sans but, partir pour partir car tout n'est-il pas préférable à cette compromission dans laquelle je m'encroûtais.
Alors j'ai quitté le chemin en me glissant sous les barbelés et maintenant je coupe à travers champs. Comme si je voulais me libérer de mon vieux moi-même qui suivais les ornières ! Comme si je voulais du même coup échapper à toute contingence ! Comme si je voulais n'être plus que pour moi ! Comme si je voulais laisser derrière moi tous tracas, tous soucis et toutes peines.
Mais ceci est peut-être en demander beaucoup pour ce qui est d'échapper aux contingences car mes pieds trempés et glacés me rappellent à une réalité bien concrète : j'aurais dû mettre d'autres souliers, peut-être des bottes car l'herbe humide a eu tôt fait de percer mes trop minces escarpins mieux faits pour les parquets cirés que pour le plancher des vaches.
" Ah, Célinie, ma belle, c'est qu'on ne saurait penser à tout ! "
Mais je suis, je veux être, au-dessus de ce genre de détail et ce n'est pas ça qui va m'arrêter. Au contraire, ça me stimule. Ça me fouette le sang. Ça me renforce dans ma détermination et c'est d'un pas encore plus résolu que je réalise point par point mon rêve et mon martyre.
Je pars. Vers la rivière, je traverse des bancs de brouillard qui paressent au ras des berges basses. Qui s'étirent, qui s'effilent et prennent avantage du moindre repli pour s'y couler immobiles. J'en respire le parfum humide, l'odeur de cave, de souterrain, de tranchée, de fossé, de nuit à la belle étoile, d'automne effeuillé. Au sommet des collines, qui encerclent le village, qui le cernent, le veillent et le protège, l'air plus sec et plus chaud embaume l'admirable senteur des foins. Ça sent aussi, durant une fraction de seconde, apportée par la brise indécise, l'âcre fumée d'un feu de jardin, le sureau sec qui brûle. Je devine les vaches couchées en groupes compacts. Elles lèvent leurs têtes noires et blanches, leurs mufles humides pour me regarder passer puis, satisfaites, semble-t-il, de ce que je ne fais qu'aller, elles se remettent à dormir ou à ruminer. Dans les haies que je longe ou que j'aborde parfois de plein fouet et passe en force, un oiseau effarouché, de temps à autre, s'envole. Parce qu'il a peur. Et son départ est si vif, si inattendu, que je sursaute, moi aussi. Quand je m'arrête un instant pour reprendre haleine, mille petits craquements, mille minuscules bruissements, mille infimes bruits étranges et discrets accompagnent d'un délicat concert les battements de mon cœur qui, course aidant, s'affole à suivre mes traces en fuite.
" Et voilà ! "
Vandelaincourt est resté derrière moi. Enchâssé dans son horizon usé par le temps. Gommé par le sommet franchi, par un passé pas si simple que ça, terré et enterré, tranché et retranché, relégué, oublié, dévoré par l'euphorie des grands espaces, qui, m'offrant leur futur, le font voler en mille éclats. En mille miettes. Libre, enfin je suis libre et je vais de l'avant ! Qu'importe où me dirigent mes pas, pourvu que ce soit loin ! Pourvu que ce soit loin d'ici. L'essentiel n'est-il pas d'aller ailleurs ? D'oublier. De couper les ponts. De mettre les bouts. De filer à l'anglaise. Je hisse la grand-voile. Je n'ai pas d'avenir, maisj'y cours vent en poupe. Excusez-moi, Messieurs-Dames, mais l'avenir, je n'ai pas eu le temps de le prévoir, de le planifier, de le structurer car je suis déjà bien assez encombrée d'un passé dont il me faut, à tout prix, me débarrasser.
Le bois des Leus ne m'effraie pas. Il m'est encore familier même s'il est hors du cercle des collines coutumières. J'y suis venue plusieurs fois. En promenade. Avec l'école. Jamais seule. De jour et en suivant scrupuleusement la laborieuse et économique géographie des chemins remembrés. En herborisant à qui mieux-mieux. En collectionnant religieusement la vulgaire branche, la vulgaire feuille, la vulgaire fleur qui, à se singulariser de la sorte, s'en devient tout soudain rare.
En riant beaucoup.
Aujourd'hui j'attaque avec résolution l'épais fourré comme on attaquerait un nid de guêpes. Pour se mortifier. Avec le secret espoir de se purifier. De devenir autre pour oublier que les autres, eux ne changent pas. Ne changeront jamais. Pour se vaincre soi-même à défaut d'en imposer à autrui. Mais n'a-t-on pas que les victoires qu'on peut et celles que l'on gagne sur soi-même ne sont-elles pas, quoi qu'il en soit, quoiqu'on en pense et quoiqu'on en dise, les plus faciles ?
Les ronces griffent mes jambes nues. Elles malmènent mes fragiles chaussures qui disent "ouf ! ". Elles étrillent le gros chandail de laine rouge que je porte en prévision du froid du petit matin et sous lequel, présentement, je sue à grosses gouttes. Peu à peu, cependant, ma route devient plus facile car en accaparant la lumière, les arbres ont étouffé le taillis. Et puis, grâce à Dieu, on a entrepris une coupe et, pour débarder, les bûcherons ont tracé un large chemin qu'empruntent leurs tracteurs. Large, c'est sûr, mais un peu boueux tout de même ! Qu'importe ! En suivant les profondes ornières, en longeant d'interminables tas de bûches alignés comme à la parade, mes jambes déchirées me conduisent vers d'autres prairies.
Et puis vers d'autres. Et puis vers d'autres encore. Droit devant. Droit vers l'inconnu. Le grand inconnu loin de tout et de tous.
Mais que se passe-t-il ? Petit à petit, ma marche ralentit. Je me fa-tigue terriblement. Mes chaussures trempées m'ont concocté des am-poules qui me font et souffrir et boiter. Et puis, d'abord, quelle heure est-il ? Une heure ? Deux heures ? Je ne sais lire au cadran de ma mon-tre les chiffres minuscules. Je ne sais même pas y trouver le reflet de la moindre trace d'aiguille. Tant il fait nuit, tout de même ! Des nuages blancs et gris passent dans le ciel d'anthracite à peine semé d'étoiles. Ils se suivent en meutes faméliques, s'effilochent, perdent leur bourre, s'étalent, se regroupent, se compactent, poussés par on ne sait quelle hâte, éclairés d'on ne sait où puisqu'il semble ne pas y avoir de lune.
Je marche. Je marche et, en dépit de l'action, je commence à me refroidir après la suée que j'ai piquée tout à l'heure. Et je commence même à prendre tout à fait froid. Mais ça ne fait rien : je marche quand même et avec le secret espoir que ça me réchauffera. Je marche et je commence tout de même à en avoir assez de marcher mais je n'en continue pas moins à le faire.
Et je marche encore et encore.
Et, enfin, au terme d'une course qui m'a semblé affreusement longue, une heure, deux heures après, qui sait, j'arrive à une grange isolée loin de tout. Combien de kilomètres ai-je faits ? Cinq ? Dix ? Il m'en faudra faire bien davantage si je veux vraiment tout recommencer. Tout reprendre à zéro. Mais je suis faible et, à défaut de premiers prix, je m'accorde des accessits. Diable, ce n'est pas si mal pour un début et je pourrais sans doute me permettre... Et je ne sais résister à la tentation d'entrer pour me reposer un peu. Un quart d'heure, allons, juste un petit quart d'heure et après... Je l'ai bien gagné après tout et puisqu'on dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte...
Mais d'abord, circonspecte plus encore qu'épuisée, je surveille les environs. J'inspecte les lieux. Pas un bruit. Pas le moindre mouvement. Pas de bêtes et pas d'homme. Pas d'homme surtout ! Seule ! Allons-y, ma petite Célinie, tu as déjà au moins accompli ceci : être seule et ce n'est pas si mal.
Je pousse la porte qui, obligeante comme on ne fait plus, cède sans se faire prier. Après la fraîcheur du dehors, il fait délicieusement doux à l'intérieur. Presque chaud. Et le mélange, allez savoir pourquoi familier, des odeurs de paille sèche, de vieux chevrons, de planches passées au carbonyle et empreintes encore du soleil du jour passé fait vibrer mes narines sauvages. Je me suis assise à terre, le dos calé contre une balle. J'ai ôté mes souliers, je réchauffe mes pieds dans mes mains et je dorlote mes ampoules dans mon mouchoir encore sec. Je parle toute seule comme une vieille qui radote : "On est mieux ici qu'à la porte, hein, ma grande ! Ah, ça fait du bien ! "
Je repense, je ne sais pourquoi à ce moment précis, à Mademoi-selle Dujardin qui est partie sans un adieu. Presque sans mot dire. Comme on éteint une lampe ! Sans explications mais en était-il besoin puisque la rumeur publique s'était chargée de les fournir ? Sans regret apparent. Une dure, la Dujardin ! Une dure ! À la veille des vacances, elle nous a seulement dites au revoir.
-"Pour un temps, a-t-elle dit, Madame Fuselier qui faisait le cours supérieur où vous allez entrer, deviendra directrice intérimaire. Elle reprendra ma classe et c'est donc une nouvelle institutrice que vous aurez à la rentrée d'octobre. Faites-lui bon accueil et faites-moi honneur, ça sera tout, Mesdemoiselles. "
Une nouvelle institutrice. Une inconnue. Une inconnue que je devrais imaginer, que nous devrions imaginer difficilement différente de Mademoiselle Dujardin ou de Madame Fuselier tant nous sommes habituées à ce genre de maîtresse. Une inconnue cependant, une intruse, que, par avance et je ne saurais dire pour quelle raison, je m'applique à détester cordialement.
Mais la chaleur enclose sournoisement m'enivre et mon dos se fait de plus en plus pesant contre le ballot de paille. Ma tête qui ne veut pas être en reste se fait plus lourde, elle aussi, et ressuscite ou invente, je ne sais plus faire la part des choses, des souvenirs qu'elle n'est plus en me-sure de maîtriser. Je sombre dans un classique océan de bien-être. Un raz de douceur me prend, me soulève, m'emporte et me dépose sur le rivage bienheureux, puis me reprend, m'élève, impondérable, intem-porelle, vers la lumière dorée de voilages éthérés qui glissent avec des voluptés d'opale et dénudent, dans l'impatience haletante, des désirs non encore perçus. Des désirs non encore assouvis. Je me dilue dans le bleu, dans le blanc, dans le blond.
Le bleu de la mer et du ciel confondus, à peine cendrés de mauve, à peine brumés d'incolore.
Le blanc de jupons légers volant au gré du vent sans façon, vaporeux, ourlés de fine dentelle, transparents, tentateurs, aguicheurs. Et à peine entrevus dans la complicité d'un instant volé puis perdu à jamais.
Le blanc de la voile tendue qui fend l'écume du temps.
Le blond du s..., le blond du s..., le blond du s...hhut !



III



CONTREFUGUE



L'aube d'étain ramène les rêves de la veille à la dure réalité des choses et elle les exécute dans l'arrière-cour étroite des prisons où nous nous sommes, de nous-même fourrés.
C'est l'heure des matins chagrins.
L'heure où vous faites face au peloton.
Sans bandeau.
Sans bandeau comme on vous a condamné sans vous entendre, sans procès, sans défenseur, sans jury, et sans appel.
Par surprise. Pendant que vous dormiez.
Et peut-être n'est-ce là que justice faite. Que juste retour des cho-ses ! Mais il n'empêche que c'est à vous en foutre le cafard car combien de résolutions qui n'étaient pas plus mauvaises que d'autres, combien de modifications qui auraient pu s'avérer judicieuses, voire de révolu-tions, combien de décisions prises dans l'euphorie du jour accompli ont avorté dans la blafarde lumière du petit matin terne et définitif ? Di-tes-le-moi, dites, juste pour voir. Pour voir si je ne suis pas purement et simplement anormale. Pour consoler la petite épave que je suis ce ma-tin et qui s'offre, vaincue, à la première réalité venue dans la grisaille de l'aube. Et puis, pendant que vous y êtes, dites-moi aussi pourquoi.
Peut-être n'est-ce après tout que parce qu'avec le réveil on re-trouve son café fumant, ses tartines de beurre, ses petites habitudes et surtout, surtout, son petit train-train quotidien : se laver, se coiffer, se vêtir. Un train-train quotidien dans lequel on s'enferme, on s'enferre, on s'enterre. Et peut-être n'est-ce aussi que parce que si tout cet acquis vous manque, tout vous parait soudain faire défaut.
Où n'est-ce pas plutôt parce qu'avec le jour, on retrouve, dans le soleil levant, la peur de son ombre ?
J'ai honte. Oui, j'ai terriblement honte, mais le froid du petit jour qui m'a éveillée a eu raison de moi. Le froid, la brûlure de mes jambes écorchées dans l'ivresse de la nuit, la fatigue et les courbatures d'un dos endolori. Et puis aussi les cheveux défaits qui tombent sur le visage et qu'on chasse du revers de la main, l'impression d'être sale, la grisaille du ciel et des choses.
La grisaille des idées.
Pourquoi me suis-je endormie ? Tout allait si bien ! Si j'avais su... Oui, bien sûr, si j'avais su, mais, hélas, je n'ai pas su... Et puis, de toute façon, je ne pouvais pas faire reculer cette heure où tout se joue, cette heure qui, à défaut d'être exacte, n'en est pas moins l'heure vraie. Celle où l'on réalise avec précision ce que l'on peut faire et ce que l'on ne peut pas faire. Celle où, dans la lucidité d'un esprit reposé, on voit, soi-disant, mieux les choses. Celle où l'on se rend compte que les décisions, que les résolutions prises la veille au soir n'étaient que les filles d'une mère fatiguée, tourmentée, droguée. Qu'elles n'étaient que rêve, poudre aux yeux, théâtre et illusion.
J'ai refait le trajet à l'envers et, bien que j'aie, hier soir, très lar-gement surévalué la distance parcourue, c'est tout de même une cou-ronne d'épines qu'il faut avoir portée. Une coupe qu'il faut avoir vidée jusqu'à la lie pour en savoir toute l'amertume.
J'ai retraversé les prairies. J'ai retraversé le bois des Leus et fran-chi en sens inverse la ligne de chemin de fer après avoir repassé les broussailles. Les pâtures où le jour arrive trop vite à mon gré ont vu ma silhouette furtive se hâter vers Vandelaincourt et redescendre en son creux. Déjà le soleil à venir tisonne la brique et la belle aventure se termine dans la peur d'être vue par quelque voisin matinal, alors que je repasse la porte du jardin des Dupailler. Et dans le jour maintenant installé et qui n'attend plus que le coup d'envoi de l'arbitre, que le lever imminent d'un Maître Phébus frais et dispos dans son pyjama de brume rose, j'escalade à rebours le mur aux espaliers. Je retraverse le jardin. Je remonte le long du toit de la buanderie et je franchis la fenê-tre de ma chambre.
Mais que ne penserait-il pas celui, pécheur matinal, ouvrier des aurores, lève-tôt des familles, qui me verrait rentrer de cette façon et à cette heure ? Que n'irait-il pas imaginer et, surtout - oh oui surtout ! - que n'irait-il pas raconter qui aurait vite fait le tour du pays ! Cela, hé-las, je ne le sais que trop. Et je ne sais que trop aussi la manière dont il colporterait la chose, les sous-entendus, les petits rires graveleux, les gloussements, les allusions grivoises. Et tous croiraient, bien sûr, non pas seulement ce qu'il a vu et qui n'est pas à nier, mais ce qu'il laisse accroire. Et bien des gars qui ne m'avaient même pas remarquée jus-que-là s'en croiraient soudain, à mon égard, autorisés à bien des pri-vautés que je ne saurais endurer.
Dans la pièce où le lit non défait m'attend, s'il ne fait guère plus chaud que dehors, il règne néanmoins, à peine perceptible dans l'air glacial du matin, l'odeur du terrier familial.
En moins de temps qu'il en faut pour le dire, ma jupe, mon tricot, mon corsage et ma petite culotte atterrissent en tas sur la descente de lit auprès de mes souliers trempés. Et, nue, je plonge avec délice au creux de mes draps secs et rudes. Je tire sur moi la courtepointe, j'en-fuis ma tête dans l'obscurité odorante et je me pelotonne avec volupté au plus profond de mon lit.
" Tu n'es qu'une sauvage, dirait maman si elle savait. C'est propre ça, une grande fille comme toi ! Je ne t'ai pourtant pas élevée de cette façon ! A-t-on idée de dormir ainsi ! Mais de qui tiens-tu donc ? Allez, file et mets-moi ton pyjama en vitesse !
Mais elle ne sait pas, maman, et c'est heureux car elle en ferait toute une histoire. Elle ne comprendrait pas. Elle ne comprend jamais rien, elle ! Du reste il me va falloir ruser tout à l'heure pour éviter tout un interrogatoire à propos de mes jambes éraflées et de mes souliers tout mouillés.
Un grand bien-être s'empare de moi, mais je ne m'endors pas. Pas encore. Pas tout de suite. Comme si j'avais encore quelque chose à faire auparavant !
Il est cinq heures au cadran de ma montre. Dehors, les coqs chantent et me rappellent à point la parole de Jésus à Pierre :
" Avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois. "
Et moi, combien de fois ne me suis-je pas reniée moi-même depuis hier soir ? Depuis toujours ?
Après cela, c'est à peine si je pourrai encore me faire confiance. C'est à peine si je pourrai encore me croire. À peine si j'aurai encore la force de vouloir entreprendre le moindre petit quelque chose tant j'au-rai peur de n'avoir pas le courage de le mener à bien. Allons, je me dé-goûte et mieux vaut certainement dormir.
Dormir pour oublier.


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