La libre littérature française d'Amérique Version du 25 janvier 2005



Petites scènes de la vie courante


L'ETOUFFOIR

Nouvelle

Claude MOUFLARD


Étouffoir : n. m. Mus. Mécanisme arrêtant subitement les vibrations des cordes d'un piano.
Petit Larousse Illustré.

Ce n'est pas par ce que tu écris que tu pourras être célèbre
Mais c'est parce que tu es célèbre que tu pourras écrire.
Remarque de l'auteur !


IN PRINCIPIO ERAT VERBUM...

Au commencement était ma mère, et ma mère était auprès de Dieu et ma mère était Dieu.
Un dieu pharisien et ne disait-elle pas : "Ils profitent de nos fêtes religieuses pour se faire péter le ventre et se soûler !" ? (Sous entendu : elle, au moins, ces jours-là, elle les passait à prier et obligeait les autres à faire comme elle !) Un dieu rancunier et qui aurait oublié le message de paix, d'amour et de pardon de Jésus, un dieu qui n'aurait pas fait l'homme à son image puisque l'homme ne lui ressemble pas et qu'il pêche, un dieu d'apocalypse, un dieu dominateur, un dieu castrateur.
Ils ne savent pas. Ils ne sauront jamais. Ils sont plus que nuls en calcul. Ils n'ont pas su faire l'enfantine addition et trouver que deux plus deux font quatre. Ils n'ont pas su faire le rapprochement entre, je cite les journaux, "Le Crime de la Forêt de Villers-Cotterêts" et "Le Suicide Manqué du Viaduc".
Ils ne savent pas et la preuve c'est qu'ils me traitent avec gentillesse, avec égards. S'ils savaient, ils ne seraient pas si bons, pas si attentifs. Ils deviendraient même, je le crains, féroces ! Ils seraient bien capables de me couper le cou ! Mais c'est égal, je les ai bien eus ! Je les ai tous roulés ! Tous autant qu'ils sont et c'est bien moi le plus fort ! Comme disait Michel dans le temps, c'est moi le grand chef !
Mais chut ! Chut, allons ! Je vous le dis mais ne le répétez pas ! N'allez pas le chanter sur les toits ! Ils finiraient par se douter de quelque chose ! C'est un secret ! C'est un secret, vous dis-je ! Et c'est de ce secret-là que je vis ici comme un coq en pâte. C'est de lui que je profite. C'est grâce à lui que je suis si bien traité. Grâce à lui que j'ai tout ce qu'il me faut : le nécessaire et même le superflu. A boire, à manger, un lit pour dormir la nuit et faire, au début de l'après-midi, la sieste quotidienne et obligatoire. Comme si on avait besoin de m'imposer de dormir alors que le sommeil, et surtout celui, précisément, des débuts d'après-midi, agit sur moi comme une drogue, comme un euphorisant, et m'enlève vers des édens dorés, vers des plages où tout est beau, où tout est chaud, où tout vibre dans la splendeur accablante des cigales qui chantent sous les pins parasols. Le superflu, vous dis-je ! Et dans ces moments-là, durant ces siestes-là, j'en oublie les sangles qui serviraient à m'attacher au cas où je serais agité, au cas où je risquerais de tomber et de me faire mal sur le carrelage à damiers noirs et blancs. J'en oublie la camisole de force qui me guette, menaçante.
Et puis dans les couloirs, le téléphone de service peut faire illusion mais l'illusion me suffit. D'ailleurs qui appellerais-je ? Il y a les extincteurs aussi. Les extincteurs sont rassurants. Ils vous protègent ne serait-ce que par leur présence. Ils veillent sur vous comme une... comme une... Oh ! Et puis zut ! Dans la grande salle, la télévision qui trône fixée au mur à plus de deux mètres de haut, fonctionne sans cesse. Elle déverse en permanence son flot de conneries. Avec elle, vous êtes au courant de tout. De tout ce qui va mal ! Elle est là pour ceux qui savent se taire. Pour ceux qui savent rester sages. Pour ceux, aussi, qui n'ont pas comme moi un petit cinéma qui tourne sans cesse dans leur tête et leur débite des kilomètres et des kilomètres de pellicule enduite de matière grise. Elle est pour les minus.
Ils ne savent pas, ils ne savent pas ! S'ils savaient, ils ne m'auraient pas donné ce merveilleux fauteuil roulant tout chromé comme un vélo de course, tout rutilant comme un sapin de Noël, comme une soucoupe volante et qui me permet d'aller et de venir à ma guise. De me déplacer du lit de ma chambre à la table du réfectoire en passant par le long corridor au bout duquel la porte-fenêtre donne sur le parc qui masque les hauts murs. Jusqu'à la salle de séjour où je suis présentement installé. Oreilles bouchées. Yeux vides posés sur mes chères pierres. Un jouet merveilleux, ce fauteuil ! Une découverte absolument fantastique ! Comment ai-je pu m'en priver pendant tant d'années ?
On m'a même rendu certaines de mes affaires : ma trousse de toilette (sans les ciseaux, sans le cure-ongles ni le miroir), mon chandail, mon vieux pantalon qui cache mes jambes inutiles. On ne m'a pas rendu mon couteau, par exemple, et il me manque. J'y tenais beaucoup. Avec lui dans ma poche, j'étais rassuré : il ne pouvait rien m'arriver. Mais ici, dans le fond, que pourrait-il m'advenir ?
Et puis il y a Lucia ! Oh! Bien sûr, elle est un peu forte, un peu virile et la moustache lui ombre la lèvre supérieure mais toutes les filles ne sauraient être des minettes. D'ailleurs les minettes me font peur. Elles sont trop sûres d'elles. Trop entreprenantes. Elles ont trop de morgue. Elles ont toujours l'air de vous prendre de haut. Elles sont trop pète-sec. Elles sont trop dangereuses.
Ici je suis bien à l'abri des minettes. Bien au calme, bien au repos auprès de Lucia. Bien traité, bien servi. Et c'est Jacqueline, sans doute, qui paie tout cela ! Brave Jacqueline tout de même ! Elle est bien Jacqueline, elle est gentille Jacqueline, elle a bon goût, elle a le sens de la famille. Elle se souvient que je suis son frère. Elle se rappelle les consignes de maman : "Maintenant que ton père n'est plus là, tu dois me seconder. Il faut bien veiller sur Pierrot et l'empêcher de faire des sottises. Je compte sur toi Jacqueline, toi qui es grande, pour le surveiller et me rapporter tout ce qui ne va pas."
Elle ne vient jamais me voir, Jacqueline, mais cela se comprend : elle est si occupée avec toute la marmaille que son gendarme de mari lui a faite! C'est bien compréhensible qu'elle n'ait pas le temps de venir ! Mais elle paie, (cher, sans doute, mais un gendarme ça gagne bien sa croûte !) et n'est-ce-pas le principal ?
Maman non plus ne vient pas mais maman est toujours en voyage. En voyage ou peut-être bien... Non, non, ne prononçons pas ce mot là, maman ne peut pas..., elle est indestructible ! Elle se déplace beaucoup, maman ! "Ne sait quand reviendra... Elle reviendra-t-à Pâques, mironton, mironton, miron..." Mais : chut, c'est un secret ! S'ils savaient ! "Ah ! Si papa y savait ça, tra-la-la, ah ! si papa y savait ça, tra-la-la... de Nantes à Montaigu..." Nantes, les camions de volaille dans le petit matin, les poules, les poules partout. Et la fille qui dormait... ah, oui la fille couchée dans le fossé ! Non pas dans le fossé, dans la..., dans le... Oh et puis zut ! Peu importe où, peu importe qui et peu importe quoi ! Ils ne savent pas et c'est le principal !
Pierre ne sait plus lui-même ce qu'ils ignorent. Il a perdu toute logique. Seuls subsistent quelques fragments lumineux qui lui reviennent parfois pour de brefs instants et étincellent. Dans ces moments-là, leur reflet est insupportable et il cligne de l'œil en une atroce grimace. Mais cela ne dure pas. Mais cela n'est rien. Il ne sait plus, c'est vrai mais il a conscience, parce qu'ils ignorent, d'être supérieur à eux et puissant. Parce qu'ils se méprennent sur son compte. Parce qu'il les a bien, comme il dit, roulé. Et roulé tous autant qu'ils sont.



* * * * * *



Pierre est sage. C'est sa façon à lui de les posséder ! Il est sage : il est tout à son jeu. Un jeu qui lui vient de loin, de très loin, du fin fond de la nuit des temps, sans doute. Issu d'une origine, comme le reste, elle aussi, oubliée. Mais quel lui importe l'origine! Ce qui compte, n'est-ce pas de les rouler et ce jeu-là le lui permet ! Et puis, pour tout dire, c'est là une occupation qui en vaut bien d'autres et qui lui plaît bien ! Alors, inlassable, aujourd'hui comme hier, comme depuis des mois, il continue à jouer avec les quelques cailloux que l'on ait bien voulu ramasser pour lui dans la cour. Ces pierres-là le suivent partout. Il les garde jalousement dans un sachet et les étale sur un morceau de contreplaqué qui ne le quitte jamais et qu'il pose sur les accoudoirs de son fauteuil roulant. Il soliloque devant elles, les prend à témoin et à partie. Il les pèse sur un long galet ovale qui fait bien ses deux à trois cent grammes et qui lui tient lieu de balance. Il les soupèse, les scrute, les inspecte comme à la loupe et les offre enfin à l'examen de clients tout droit issus de sa chimère.
Avec une incroyable minutie, il sélectionne une pierre parmi celles qui sont étalées sur son comptoir. Il la porte à la lumière et l'examine avec le plus grand soin. Avec le plus doctoral sérieux. Puis, satisfait de son observation, fier de ce qu'il peut offrir et le bras toujours en extension, il tend la pierre à sa cliente afin qu'elle puisse, elle aussi, profiter du hardi contre jour pour vérifier la pureté du joyau qu'il lui propose. La femme à l'élégant tailleur blanc se rapproche encore un peu de lui afin de se trouver exactement dans l'axe du rayon lumineux qui traverse la pierre et son troublant parfum emplit le garçon d'un immense bien-être qui suffit à le combler au-delà de toute espérance.
" Un magnifique rubis, en vérité, Madame de Valombreuse ! Voyez comme le soleil s'y propage à l'aise. A peine y est-il retenu juste ce qu'il faut pour prendre cette merveilleuse nuance que les meilleurs crus de Bourgogne lui envieront toujours. Quelle transparence, quelle limpidité, quel charme fou et comme ce charme-là vous va bien ! On ne se lasserait pas d'admirer spectacle aussi grandiose, n'est-ce-pas ?"
La cliente ne semble guère convaincue par son baratin. Elle marmonne quelque chose que Pierre ne comprend pas. Quelque chose qu'il ne veut pas comprendre parce que ça ne cadre vraiment pas avec le rubis. Elle ronchonne quelque chose entre ses dents et son incroyable petit chapeau blanc à croix rouge hoche comme si la tête qui le porte exprimait la commisération ou l'incrédulité. Le prendrait-elle pour un faussaire ? Le prendrait-elle pour un margoulin ? Il n'y a pourtant rien à redire, rien à critiquer en cette pierre magnifique qui vaut largement son million, rien qui porte à la trouver ou à le trouver, lui, ridicule. A y bien réfléchir, la réaction de cette femme n'est pas claire. Elle n'est pas raisonnable. Il a du tomber sur une maniaque, sur une névrosée, sur une dingue. D'ailleurs son chapeau ridicule en témoigne. Son tailleur blanc aussi.
Mais peu importe : le choix dont il dispose est unique et il a là de quoi éblouir et convaincre qui que ce soit ! Ce n'est certes pas cette espèce de vieille folle qui va l'arrêter. Avant de reposer la pierre et d'en choisir une autre, Pierre replace le rubis entre le soleil et, de sa pupille rétractée à l'extrême, il la contemple longuement.
Cette fois, il a choisi une merveilleuse améthyste. Avec elle, puis avec d'autres pierres, calmement, inlassablement, le jeu dure, perdure et se répète. La cliente est difficile, elle fait des manières, elle se fait prier, elle se fait tirer l'oreille mais Pierre a tout son temps. Il finit toujours par toutes les convaincre. Il n'a que cela à faire. Et puis, surtout, il adore qu'on le laisse en paix dans son coin, seul avec ses chers cailloux. Dommage tout de même qu'on ne lui ait pas rendu son couteau !



* * * * * *



Pour le troisième anniversaire de la mort de son père, la famille est venue rendre visite et, si le nombre des convives est moindre, le repas ne s'en déroule pas moins comme s'était déroulé celui qui avait suivi l'enterrement. Pierre s'y retrouve à peine différent, à peine mûri. Tout au plus ressent-il davantage la contrainte d'être assis en vedette, en tête de table, entre sa mère et sa sœur, tel un prince héritier entre deux régentes. Tout au plus a-t-il un peu plus l'impression de comparaître, tassé entre deux gendarmes, devant quelque cour suprême. Peut-être céleste. Peut-être devant Dieu le Père qui voit tout, Dieu le Père qui sait tout. Même ce qui est caché au plus profond de ton cœur, au plus profond de ton âme. Sa mère ne lui a-t-elle pas lu cette poésie de Victor Hugo :"L'œil était dans la tombe et regardait Caïn !" ?
Rien n'est changé dans cette salle à manger qui ne sert qu'à marquer, chaque année, le départ insignifiant de celui dont on parle si peu et dont on ne se souvient guère. Si ce n'est pour répéter le grand malheur que fut, pour celle qui reste, sa pauvre perte ! Le même papier austère et bon marché subsiste. Il passe lentement d'année en année et, de rouge, vire au cramoisi, au rosâtre, au jaunâtre. Près de la fenêtre, là où le soleil de deux heures et la lune le mangent, de pisseux, il est devenu presque blanc.
Au premier abord, Pierre serait prêt à croire que tout est semblable à ce jour où, pour la première fois, la famille s'est trouvée ainsi rassemblée tant les femmes qui s'y retrouvent marquent la réunion, de façon indiscutable, indélébile et, maintenant comme alors, de l'empreinte de leurs petites habitudes, de leur autoritaire pharisianisme et du sceau de leurs mesquines personnalités.
Seule différence notoire, parce qu'elle s'est fâchée avec sa fille pour un rien et comme elle le fait épisodiquement, grand-mère Blandain n'a pas été invitée. Pierre ignore la raison de cette brouille. Elle lui passe par-dessus la tête et il ne cherche pas à savoir tant il est habitué à faire confiance à sa mère. Tant il est persuadé qu'elle ne peut avoir tort. Et dès lors, n'est-il pas naturel que la courbe de ses sentiments à l'égard de cette grand-mère décharnée, desséchée, translucide à force de pâleur et autoritaire à force d'orgueil mal placé, calque celle des jugements de sa mère qui vont et viennent avec de grands écarts et d'un extrême à l'autre ? Mais, chez lui, avec un temps de retard et avec beaucoup moins d'amplitude. Et dans les moments où les relations des deux femmes sont au beau fixe, Pierre se sent mieux mais il ne peut s'empêcher de craindre de la part de la vieille femme quelque soudain revirement, quelque coup de bec, quelque coup de gueule, quelque remarque désobligeante à l'encontre de sa mère ou, pire encore, car du point de vue de cette dernière c'est là le pire des sacrilèges, à son encontre à lui.
Le repas touche à sa fin. Maman qui vient d'essuyer la bouche de son Pierrot s'inquiète de savoir s'il reprend de cette crème au chocolat qu'il aime tant et sa sœur Jacqueline surfait chacun des gestes de sa mère, insiste sur chacune de ses propositions et les caricature. Dans leur coin, les cousins et les cousines, les cousines surtout, se poussent du coude, gloussent et rient sous cape. Nathalie, une petite dégourdie qui a toujours l'art et la manière de se faire remarquer, ne peut s'empêcher de pouffer et tous les regards des grands se tournent vers elle, interloqués. Quoi, se permettre de rire un jour pareil ! Mais après un instant de silence, dame, vous savez comment sont les enfants, la conversation reprend son cours tandis que Pierre à qui rien de tout cela n'échappe ronge son frein et se dit que sa mère devrait cesser de le traiter comme un tout petit. Surtout en présence des autres. Surtout en présence des filles. Mais comment oser lui faire comprendre qu'il en a assez de sa trop tendre sollicitude ?
Le repas est fini. Les parents ont envoyé les enfants jouer dehors et Pierre a suivi sans que sa mère ait pu s'opposer à son départ. Elle s'est contentée de lui jeter un certain regard qu'il sait parfaitement bien traduire et qui veut dire :
" Prends bien garde à toi, ne fais pas de sottises, ne te laisse pas entraîner par les autres ! Tu ferais mieux de rester près de moi. Cela me ferait tant plaisir !"
Michel, l'aîné, sitôt dehors, a pris le commandement. Il a tout juste treize ans et, de sa voix nasillarde il a coutume de clamer que c'est lui, non pas le chef, mais le "grand "chef ! Le ton aigrelet de sa voix et son air un peu bébête devraient plutôt faire rire les autres mais, c'est un fait, que personne ne se sent jamais de taille à le contester sur ce point. Tous semblent même plutôt satisfaits de cet impérialisme à la Napoléon et attendent que les initiatives viennent de lui. Aujourd'hui il a décidé qu'ils joueraient au docteur. Bien sûr, ce sera lui le médecin. Et même, tiens, pour faire bonne mesure, il sera chirurgien.
Pierre qui a l'habitude d'être seul et de jouer solitaire, lui qui passe des heures avec des riens, un bout de ficelle, des boutons, une boite d'allumettes vide, lui qui demeure calme des après midis entiers à se parler à lui-même, à faire les demandes et les réponses, à imaginer des tas de scénarios et à en tourner les diverses séquences dix fois, vingt fois, retraçant les mêmes pas et répétant les mêmes paroles, lui, le timide, n'apprécie pas particulièrement les jeux de ses cousins non plus que ceux de ses condisciples. Il n'aime surtout pas ceux où il s'agit toujours de courir plus vite que les autres, d'être le plus fort, le plus vif, le plus agile, le plus adroit ou le plus malin. Il n'éprouve absolument aucun attrait pour tout ce qui touche de près ou de loin à la compétition sous quelque forme que celle-ci se présente.
Jouer au docteur n'est pas pour lui déplaire. Du moins tant qu'il arrive à rester à l'écart des autres et à être ce pharmacien auquel on apporte de temps à autre les plus baroques ordonnances qu'il met un point d'honneur à satisfaire avec un maximum de sérieux et de vraisemblance qu'on a l'air d'apprécier. Il n'aime pas sortir des sentiers battus et ce rôle dont personne ne veut lui rappelle celui du bijoutier grâce auquel il passe des heures merveilleuses depuis qu'il a lu un charmant roman dans lequel un petit garçon qui lui ressemble dispose des cailloux sur une pierre plate qui lui sert de comptoir et s'emploie à les vendre comme s'il s'agissait de véritables pierres précieuses.
S'il lui fallait participer davantage, mais jusqu'à présent on ne le lui a pas demandé, il hésiterait certainement car il soupçonne qu'il se passe parfois de vilaines choses dans ce cabinet du docteur où Michel officie et qu'ils ont installé au coin d'une haie, à l'abri d'un mur ou derrière quelque porte de bûcher. C'est qu'il sait bien que chez le docteur il faut se déshabiller et que ses cousins n'hésitent probablement pas à pousser la vraisemblance du jeu jusque là. Maman a bien raison : ses cousins sont mal élevés mais lui, respectueux des consignes maternelles, il se veut irréprochable. Pas de mauvaises pensées, pas de gestes déplacés, pas de ces impuretés dont il ignore, du reste, ce qu'elles peuvent bien être. Alors il garde la distance et sa conscience tranquille. Il ne participe pas, si ce n'est de loin et en toute innocence.
Le jeu dure depuis longtemps déjà. Il vient d'y avoir un long moment de silence durant lequel tous les autres se sont regroupés dans le sous-sol et il n'a pas su pressentir là la conspiration qui se tramait contre lui.
"Les autres disent que ce n'est pas juste !"
Surpris dans son jeu, Pierre, placé en contrebas, relève la tête et son regard rencontre, sous une courte jupe plissée, la blanche petite culotte de Nathalie. Les petites culottes des filles ont ceci de particulier qu'on ne peut pas s'empêcher de les regarder et comme celle de Nathalie n'échappe pas à la règle, Pierre a beau vouloir être irréprochable et pur, il a beau se faire des reproches, il a beau se dire qu'il devrait baisser les yeux et regarder ailleurs, il n'en échappe pas moins à l'attrait du fruit défendu et, bien qu'involontairement, il demeure en arrêt beaucoup plus longtemps qu'il ne le devrait, bouche bée et comme hypnotisé. Et ce n'est finalement qu'au terme d'un assez long moment durant lequel, déjà consciente de son charme, Nathalie a gardé la pause, que, la gorge sèche et la voix enrouée, il demande :
" Qu'est ce qui n'est pas juste ?
" Que tu ne soies jamais un malade !"
Elle a dit cela en frappant le sol du pied. Comme si elle était à la fois impatiente qu'il comprenne sans qu'on ait à lui mettre les points sur les "i" et, coquette, contrariée de voir qu'il ne fait pas tout de suite à son idée même si celle-ci n'a pas encore été exprimée !
Pierre qui a enfin réussi à détacher ses yeux de la petite culotte tentatrice et qui, ceci permettant cela, a repris un peu d'aplomb, voit très bien où Nathalie veut en venir. Lui, dans le fond, il n'est pas mauvais bougre et il voudrait bien. Mais sa conscience le tourmente. La première surprise passée, elle s'est tout de suite ressaisie et a repris les rênes. Elle l'incite à résister et à rester loin des jeux douteux de ses cousins.
" Mais moi, je fais le pharmacien !
" Quelqu'un d'autre le fera !
" Ah non, ça, c'est ma place sinon je ne joue plus !
" Eh! Bien tu restes pharmacien mais on dirait que tout d'un coup tu tombes malade. Ca te va ?
" Non!"
Pierre sent qu'il perd les pédales et qu'il s'enlise. Qu'il s'enlise de plus en plus ! Qu'il finira par ne plus savoir quoi répondre ! Et puis il est tenté aussi ... il voudrait bien... il voudrait bien, après le cadeau qu'elle vient de lui faire, faire plaisir à Nathalie qui a une si jolie culotte. Une si jolie petite culotte et, aussi, d'aussi jolies cuisses... il voudrait bien participer... savoir de quoi il retourne...
" Et pourquoi non ? Dans la vie les pharmaciens, il leur arrive bien d'être malades, non ?
" Bien sûr, mais, d'abord, on n'est pas dans la vie : on joue ! Et puis, de toutes façons, les pharmaciens ont fait presque autant d'études que les médecins, c'est maman qui me l'a dit, et ils se soignent eux même.
" Tu le fais, toi ?
" Bien sûr !"
Nathalie se trouve prise au dépourvu mais elle a l'esprit vif et si la conversation traîne un peu trop en longueur à son goût, si elle ne va pas exactement comme elle l'avait souhaité, s'il lui semble qu'elle n'a plus les choses en mains, elle sait très vite reprendre les rênes et trouver les arguments nécessaires :
" S'ils ont l'appendicite, ils ne peuvent tout de même pas s'opérer eux même et toi justement, c'est ça que tu as !"
Pierre ne sait plus que répondre et, sa conscience ayant du plomb dans l'aile, à voir l'insistance avec laquelle Nathalie le sollicite, il imagine, lui qu'on a si longtemps tenu à l'écart, que c'est là une sorte d'examen de passage qu'on veut lui faire subir. Il imagine qu'on tient sans doute à lui bien plus qu'il ne le pensait, qu'on veut qu'il fasse partie du groupe et que c'est un honneur qu'on lui fait là. Il est partagé entre le désir de faire plaisir à Nathalie qui est bien jolie, bien séduisante et qui, il se le redit, a une si jolie petite culotte, il est écartelé entre l'envie d'être sacré compagnon d'il ne sait trop quelle secte, il est déchiré entre le besoin d'accepter et la rigueur de sa conscience qui le prie de bien vouloir rester à l'écart de tout cela. Il est pris entre la soif de savoir ce qui se passe lorsqu'il demeure à son comptoir et la crainte d'apprendre de vilaines choses. Et la peur aussi d'être peut être, voilà qu'il y songe, tourné en ridicule !
C'est le regard engageant de Nathalie qui achève de le décider mais comme il ne veut pas avoir l'air de céder trop facilement, comme, aussi, une ultime et bien faible dernière résistance intérieure le taraude il demande :
" Mais la boutique, qui la gardera ?
" Que tu es compliqué ! Au diable la boutique !"
Il y a un tout dernier silence puis :
" Alors c'est oui ?
" D'accord."
La gamine, la taille fine, les hanches à peine dégagées, les seins naissants sous le pull trop étroit, est repartie en courant. Les yeux dans le vague, le garçon la regarde. Elle saute sur un pied, un peu comme on fait pour pousser le galet quand on joue à la marelle. Elle bondit comme un cabri avec une grâce juvénile et sa courte, sa trop courte jupe s'envole, suit le mouvement, prend un temps de retard et découvre deux jolies cuisses dorées auxquelles Pierre accorde à nouveau une bien involontaire attention.
Mais déjà les autres arrivent poussant la brouette qui leur servira d'ambulance et qui saute de touffes d'herbe en mottes de terre, coupant au plus court, pin-pon pin-pon, pour faire plus vrai. Et hop! En un clin d'œil, voilà embarqué, charrié et secoué un Pierrot qu'un bien tardif remords assaille. Son cœur soudain s'arrête de battre. Il semble même lui remonter dans la gorge, bien décidé à l'étouffer plus sûrement que deux mains solides qui s'acharneraient sur son cou. Mais il est trop tard pour reculer maintenant car le flot de la galopade l'emporte, l'entraîne au fond du gouffre, le précipite en avant.
Sitôt qu'il se retrouve allongé, il pourrait paraître que le somnifère que l'on a fait semblant de lui administrer en le saupoudrant de sciure opère pour de bon tant une étrange sensation d'engourdissement l'envahit. Il oublie le risque encouru dans ce sous-sol où il lui est interdit de pénétrer. Il oublie l'étrangeté de la scène et du jeu, la table que l'on a déplacée pour l'installer dessus, les outils que l'on a jetés en vrac dans un coin pour faire de la place. Il oublie ses hésitations. Il se laisse faire. Il n'est plus qu'une chose entre les mains des autres. C'est tout à la fois lui et un autre qui se retrouve, en un clin d'œil, nu jusqu'à la ceinture. Vaguement inquiet, c'est à peine s'il espère qu'on ne va pas le déshabiller davantage car n'attend-t-il pas du jeu, au fond, tout au fond de lui-même, quelque chose de plus. Ne se sentirait-il pas, en quelque sorte, lésé s'il ne se passait rien d'autre que le jeu innocent auquel une part de lui-même prétend, pour le justifier, avoir cédé ?
Et ne sent-il pas comme une boule chaude qu'il avait jusqu'alors ignorée et qui, tapie tout au bas de son ventre enfle, enfle puis se dénoue lentement et l'irrigue tout entier d'une sensualité subtile et ineffable ? A son insu, une bizarre transformation dont il sent seulement les effets s'opère en lui et le comble d'une aise et d'une attente jamais encore consciemment ressenties. Et quand un quartet de mains moites et impatientes, malhabiles et pressées, déboucle sa ceinture et baisse sa culotte courte, il ne proteste pas et cambre même la taille pour qu'on la lui ôte plus facilement. Il éprouve, à se retrouver nu, un grand bien-être physique et, la seconde suivante, il se sent mieux encore lorsque des doigts plus doux, plus fluets, plus légers, plus délicats, plus féminins font glisser son slip sur ses cuisses un peu trop maigres.
Mon Dieu, est-ce possible que ce soit bien à lui que des choses si délicieuses arrivent ! Comme tout ceci est bon ! Il en oublie et le lieu où il se trouve et qui lui est interdit et l'heure et les circonstances. Seul compte le feu d'artifice de sensations exaltantes. Comme il avait besoin de tout ceci sans s'en être rendu compte ! Il ne se rappelle même plus, il n'en a ni le temps, ni le loisir, le jour pourtant pas si lointain où d'autres mains plus rêches, plus sauvages, plus malintentionnées et voulant se venger d'une dénonciation, avaient, sur le pont à l'Ecu, tiré de lui une réaction toute différente en accomplissant les mêmes gestes pour lui ficher la déculottée.
Il eut cru, une heure auparavant, mourir de honte à la seule idée de se retrouver nu en public. Il n'eut pu supporter la perspective de se laisser déshabiller devant une fille or elles sont trois autour de lui et chacune d'elles prend une part plus qu'active à l'action qui se déroule sans qu'il songe un seul instant à rougir si ce n'est de plaisir. Le seul sentiment qu'il éprouve, le seul dont son esprit accepte de faire état, n'est fait que d'engourdissement et de bien-être, de plaisir et du besoin d'aller plus loin, toujours plus loin, vers un but qu'il ne comprend pas, qu'il n'entrevoit pas, qui lui échappe complètement mais dont il ressent l'irrésistible appel, dont il subit l'irrésistible attrait.
Michel opère. De grand chef, le voilà devenu grand patron ! Il se prend au sérieux. Il fait régner, du moins le croit-il, l'ordre et la discipline sans lesquels, il le sait, le jeu aurait vite fait de dégénérer. Y aurait-il là l'ombre d'une vocation ? Son langage strict en dépit du zézaiement et ses gestes avares, sobres et efficients sont ceux du vrai chirurgien. Son calme et sa gravité font, il en est sûr, autorité. Son attitude est celle du vrai chef : elle galvanise.
Mais pendant ce temps, une main s'échappe. Toute douce, toute chaude, toute câline, tout amie, toute complice, elle s'est posé, mine de rien, sur le ventre de Pierre et ce dernier en oublie tout ce qui n'est pas elle. Enjôleuse à souhait, elle descend lentement en une merveilleuse caresse. S'arrêtera-t-elle ? Va-t-elle rebrousser chemin et le décevoir ? Non, elle continue, elle atteint son but, s'y installe à son aise, comme chez elle et y demeure un long, un très long moment profitant sans doute de ce que les autres mains, les autres regards surtout, sont occupées ailleurs.
L'infirmière s'égare et Pierre voudrait savoir à qui appartiennent ces doigts délicats et cette paume divine qui le comblent d'aise mais il est si bien, si confondu sous le charme qu'il ne voudrait pour rien au monde briser, il est si envoûté sous l'extase qu'il devrait faire un effort qu'il juge trop grand, trop inhumain, trop risqué et trop bêtement inutile pour entrouvrir les yeux. Tant pis, il ne saura pas, il ne saura jamais, laquelle des trois filles lui offre ce plaisir et le gâte à ce point. Il se contente de se laisser faire et d'être bien sans autre protestation, sans autre acquiescement qu'une gamme restreinte de soupirs qui en disent long sur la volupté qu'il ressent, qui chantent sa gratitude et ses remerciements et que les autres, tout à leur jeu stupide, pensent faire partie du scénario qu'ils interprètent.
Et voilà ! Les bons moments ne durent pas et le charme est rompu. On le rhabille en vitesse. On le laisse même se débrouiller tout seul pour le faire car la voix de sa sœur se fait entendre de l'extérieur et il va falloir faire semblant de jouer à autre chose. Et cette voix que Pierre exècre, celle de la raison sans doute, celle de maman par intérim, celle du concret, du positif, du réel, achève de lui remettre, au propre comme au figuré, les pieds sur terre. La porte s'ouvre brusquement. On n'aurait su la boucler, on n'aurait pu, de toute manière et en toute bonne logique, la fermer à clé faute d'une bonne raison qui puisse résister à la légitime méfiance des grandes personnes et Pierre réalise un peu mieux que les autres les risques qu'il vient de prendre. Celle que l'on considère déjà comme une adulte, à défaut comme une sorte d'agent double auquel on n'accorde aucune confiance, fait irruption dans le sous-sol, inspecte les lieux, la table rase qui n'est plus à sa place, les outils qui se trouvaient dessus et que l'on a jeté à terre, le désordre général et les mines pas trop sûres d'elles. Son regard va de l'un à l'autre et s'arrête sur Pierre qui n'en mène pas large avec sa braguette pas encore refermée et qui sent peser sur ses épaules la responsabilité de tout l'incident.
" Mais qu'est-ce que vous faites là-dedans ?"
" On joue..."
" Vous jouez ? Mais à quoi donc ?"
" Oh! A rien..."
Le silence tombe. Les yeux suivent sur le ciment du sol des pensées qui s 'échappent. Et soudain, la petite Sandrine qui n'a pas participé au jeu et qui sans doute s'est sentie tenue à l'écart éprouve le besoin de trahir les autres et, du haut de ses quatre ans, annonce résolument la couleur :
" Ils zouaient au docteur."
Tandis que son regard candide se fixe sur son interlocutrice comme pour mieux faire passer le message, tous les autres la vouent à tous les diables car ils savent bien ce que Jacqueline va comprendre. Et précisément le regard de celle-ci tombe sur son frère. La tête baissée et la mine défaite de ce dernier semblent tout juste faits pour venir confirmer les doutes qu'elle aurait encore pu avoir. Elle le scrute attentivement comme pour l'indisposer davantage, elle le fixe de son œil trop clair sous le sourcil froncé et elle dit :
" Ah ! Et, bien sûr, tu es là toi aussi ! Ca, mon vieux, tu peux être sûr que maman va le savoir !"
Peut-être voulait-elle seulement dire que leur mère allait être mise au courant du fait qu'il avait entraîné ses cousins et cousines dans le sous-sol dont elle leur interdit l'accès, peut-être bien, mais lui se croit percé à jour. Il a l'impression de n'être, pour sa sœur, fait que de cristal limpide au travers duquel sa faute, déformée et tordue, se voit et se trouve magnifiée. Il se sent comme l'insecte impuissant épinglé sous le microscope. Ah ! Il fallait bien qu'il se laisse entraîner par les autres ! Et, comme Jacqueline met tout le monde à la porte et les envoie profiter du soleil, Pierre suit, abattu, inquiet, déconsidéré à ses propres yeux, vidé.



* * * * * *



Dans le brouhaha de la grande salle où les malades parlent trop haut, s'agitent, rient sans raison, et tiennent d'incohérentes conversations parallèles qui se superposent, se côtoient, se contredisent sans jamais se rencontrer, dans cette salle où d'autres vont et viennent en apparence parfaitement satisfaits d'eux-mêmes ou moroses, grincheux, hargneux et revanchards, chacun perdu au creux de ses chimères, Lucia Chartier, née Nazzari dans les faubourgs de Milan et fille de salle en ce lieu de misère, s'est redressée. Elle finit tout juste de réparer la dernière petite sottise d'un pensionnaire qui vient de s'oublier et, avant de reporter à la salle de service le balai, le seau et la serpillière, elle jette un coup d'œil vigilant et contemple le spectacle désolant de cet univers aliéné où pour gagner sa vie et celle de ceux qu'elle aime, elle doit vivre, parfois de jour, parfois de nuit, quarante heures chaque semaine. Heureusement qu'elle a la tête bien placée sur les épaules ! Heureusement aussi qu'elle a le cœur bien accroché !
Si seulement son mari buvait moins ! Elle n'aurait peut-être pas, alors, à travailler pour achever d'élever les deux enfants qu'elle et lui ont eus et dont l'aînée dont elle est si fière, achève actuellement sa terminale au lycée. Peut-être, à y bien réfléchir, devrait-elle malgré tout travailler puisque l'argent file si vite mais, en la circonstance, la perspective serait tout autre puisqu'elle pourrait l'aimer enfin, l'admirer, l'approuver, le respecter cet homme avec lequel, toute jeunette, elle avait cru pouvoir être toujours heureuse.
Le regard de Lucia parcourt une nouvelle fois la vaste salle et fait l'inventaire des visages devenus familiers. Professionnel, il les observe et les contrôle. Il constate que tout va bien. Ou plutôt, que tout ne va pas plus mal que d'habitude. Il se pose sur le trio de ses plus pitoyables malades. Pour ces trois-là, la sorcière malchance s'est fait un peu plus méchante que pour les autres et au déséquilibre cérébral, elle a cru bon d'ajouter la paralysie des membres inférieurs.
Entre Dieu le Père assis sur son trône de nuages et Léonard qu'elle a connu facteur quand il allait bien mais à qui l'âge joue un mauvais tour et permet qu'il se prenne pour un vainqueur de grand prix, lui qui n'a jamais conduit que l'antique vélo de l'administration, le petit marchand de cailloux, c'est ainsi qu'elle le surnomme, poursuit son jeu.
Pierre est sage. Trop sage même. De cette sagesse un peu sournoise de l'enfant qui prépare un mauvais coup. En dépit de toute son expérience, Lucia n'a pas encore appris à se méfier de l'eau qui dort. Elle ne sait pas se parer contre la traîtrise des malades qui sont sans excès et qui, comme Pierre, passent presque inaperçus dans leur coin.
Parce qu'il l'appelle Solange, parce qu'il y a à l'énoncé de ce prénom un rien de doux reproche dans sa voix, un rien d'interrogation aussi, un rien de logique peut être, un rien d'une sorte d'espoir infatigable, Lucia prend trop en pitié ce grand garçon, si jeune encore, qui ne reçoit jamais de visite, qui devait être séduisant et fort avant son suicide raté, qui ne pouvait alors qu'attirer la convoitise des filles de son âge et auquel son fils, elle l'espère bien, ressemblera bientôt. Qu'est-il venu achever là une carrière qui aurait pu, qui aurait du, être, à n'en pas douter, brillante, au pire, confortable? A la suite de quel drame a-t-il voulu en finir, de quel hasard, de quel concours de circonstances malheureuses qui lui ont tout coûté ?
Au vrai, Lucia s'intéresse trop à Pierre. Elle en oublie tout à la fois et les conseils de ses supérieurs et que prudence est mère de sûreté. Elle fait fi de la rapidité avec laquelle, en ces lieux, l'orage peut tomber d'un ciel clair. Elle néglige la promptitude avec laquelle Léonard se transforme et passe du bovidé hagard au chauffard déchaîné. Elle ne se garde pas assez et, pour ce petit jeune, sa méfiance naturelle s'ensommeille.
Inconsciemment, Pierre a su peu à peu la captiver. A cause de sa jeunesse, à cause de sa gentillesse, car, pour elle, il sait encore être gentil, à cause de son malheur, il a su gagner son intérêt, sa confiance et son affection. Non pas, bien sûr, qu'il soit le seul : Les autres malades aussi ont droit à cet intérêt, à cette confiance, plus mesurée sans doute, et à cette affection mais au cœur de cette humble femme, Pierre a sa petite place bien à part, son asile dans l'asile.
Et qu'il ne s'en rende pas compte parce qu'il est malade mais qu'il semble néanmoins un tant soit peu le sentir émeut Lucia, la récompense de sa piètre vie et irait jusqu'à lui tirer les larmes des yeux si elle n'avait été contrainte à s'endurcir afin de subsister.



* * * * * *



Solange se marie.
Solange, son premier amour. Son amour d'adolescent. Son seul amour. L'amour que sa mère a brisé pour le respect d'on ne sait quelles convenances. Pour cause d'intransigeance. Pour protéger son petit, disait-elle. Pour que son Pierrot reste dans le droit chemin ! Pour que son chéri ne se laisse pas entraîner ! Pour son bien. En vertu dont ne sait quoi, au juste, si ce n'est que, castratrice, elle voyait en elle, sans même, sans doute, s'en rendre compte, une rivale prête à faire, enfin et sans son consentement, vibrer son fils.
De toutes les autres filles qu'il a fréquentées, Pierre n'a su tirer aucune satisfaction. Immatérielles, elles ont disparu de sa vie comme elles y étaient entrées. Elles n'ont fait que passer, mais pas toujours sur la pointe des pieds. Elles n'ont été que maîtresses qu'on ne possède pas et dont il n'a été que le trop respectueux serviteur. Il n'a pas eu avec elles le moindre rapport qui sorte du droit chemin que sa mère, par une barrière de morale étriquée, a bordé d'interdits.
Françoise, Nicole, Marie-Claire et puis Françoise encore, la même ou une autre, qu'importe ? Des prénoms qui ne veulent plus rien dire. Des filles dont il était content d'être le chevalier servant. Dont il s'honorait d'être le Sancho Pansa. Des filles qui le trouvaient gentil comme elles trouvent gentils les homosexuels qui les font rire.
Angèle Sautour que sa mère avait essayée de lui flanquer dans les pattes reste mieux gravée dans sa mémoire. Mais son souvenir le rabaisse, le rapetisse et le vexe. N'est-elle pas celle entre toutes qu'il voudrait oublier, celle au travers de laquelle, il se juge enfin à sa juste valeur. Celle qui l'aurait livré pieds et poings liés à sa mère et à sa belle-mère ?
Et puis il y a eu Danièle mais, elle, elle y allait trop fort. Elle lui avait mis le marché en main : c'était sa mère ou elle. Il avait choisi sa mère. Alors de Danièle, il refoule le souvenir. Danièle, il lui tord le cou, il l'enterre, il la noie, il s'en débarrasse comme il peut. D'ailleurs, il la trouvait vulgaire, folle de son corps et manifestant de façon trop crue, trop évidente, trop terre à terre, un ignoble besoin qu'on ne doit satisfaire qu'en se cachant, dont il ne faut parler qu'à mi-voix ou que l'on doit sublimer d'un zeste d'illusion, d'un soupçon de romance, d'un rien de mise en scène.
Et pourquoi, en ce cortège féminin, lui revient soudain en mémoire cet homme qu'il avait rencontré à Nantes et qui l'avait attiré jusqu'à sa chambre ? Cet homme qu'il avait fui lorsqu'il s'était rendu compte de ce qu'il voulait de lui ? Mais pourquoi n'y serait-il pas ? Ne fait-il pas partie, lui aussi, de l'ensemble ? Et qu'il n'y figure pas, au contraire, voilà ce qui aurait été étrange. Pierre hausse les épaules. Il a un petit rire nerveux, sec comme une toux et par lequel il se ridiculise une fois de plus à ses propres yeux. Un pédé ! Un pédé qui l'avait pris pour un des leurs ! Il ne manquait plus que ça ! Décidément, il lui aura fallu tout voir, tout entendre, tout subir !
Curieusement le souvenir cuisant de la petite prostituée de Nice ne le trouble pas trop. C'est comme une oasis étriquée, une tache verte au milieu de l'ocre du désert. Une tache verte hérissée des cactus de l'insatisfaction car il éprouve encore et comme en ressortant de l'hôtel, le sentiment, en l'ayant eue pour de l'argent, de n'être pas parvenu à ses fins. De n'avoir rien accompli. De s'être fait avoir. D'avoir perdu sa virginité pour rien. D'avoir passé les bornes pour du beurre. De s'être fait, passez-lui l'audace du terme, baiser.
Maintenant, il le pense, même Solange dont Jacqueline est venue gaiement lui annoncer le mariage pour remuer en lui l'écharde qu'y a plantée sa mère, même Solange l'aurait déçu. Finalement, il avait raison l'homosexuel de Nantes, il en attend trop des femmes.
Il devra se contenter de cette pensée. Il l'agite comme un hochet et se calme comme il peut. Sans larmes. Les poings serrés. Les mâchoires rivées.



* * * * * *



Inconsciemment, Pierre a quitté son appartement. Il traverse le couloir et appuie sur le bouton de l'ascenseur. Il pénètre avec inquiétude dans la cabine rouge sang dont les parois sont couvertes de graffitis dont la hardiesse de l'orthographe ne le cède en rien à la salacité du texte. Les dessins qui accompagnent cette littérature de pissotière choquent Pierre mais il ne peut s'empêcher, à chaque fois qu'il monte ou descend, de les regarder et de chercher ce que les nouveaux apportent par rapport aux anciens.
Avec appréhension, il appuie sur la touche noire qui l'amènera au rez-de-chaussée et c'est avec un long frisson qui lui court tout au long de la colonne vertébrale et lui hérisse le poil, qu'il attend la réaction de l'engin qui le laissera peut-être choir dans le vide. Mais il a tremblé pour rien et c'est en vain qu'il a sursauté lorsqu'il a ressenti dans tout son être fiévreux la secousse un peu brutale du départ car tout se passe normalement et, en silence, la cabine dévale les étages tandis qu'une autre angoisse l'assaille. Tour à tour, les témoins s'allument. Quatrième déjà et sa gorge se noue. Troisième et son cœur palpite et s'affole. Second, premier. Oh la la ! Le suspense dure et serre la carotide du passager prêt à toute éventualité et que l'arrêt brusque surprend néanmoins.
A cause de la pluie, les enfants ont établi leur quartier général dans le hall carrelé de dalles en plastique. Ils jouent sous les boites à lettres, s'amusent avec la minuterie et sont insupportables au possible. Tout en observant Pierre avec insolence, une petite fille haute comme trois pommes et blonde comme les blés glisse un mot à l'oreille d'une compagne moricaude qui pouffe de rire aussitôt. Se sentant la cible des railleries de ces petites dévergondées, Pierre baisse la tête et passe à la hâte. Il s'efface, se fait petit, s'excuse intérieurement et pousse la porte de verre cathédrale dont la vitre perpétuellement brisée et rebrisée est le moindre des soucis du gérant de l'immeuble. Sous l'auvent, sous l'œil allumeur d'une égérie de quartier qui n'a pas froid aux yeux et le laisse entendre clairement, quelques jeunes gens, la chemise ouverte sur des torses impudiques et les mains noires de cambouis, bricolent, à grands cris, des mobylettes couvertes d'autocollants publicitaires. Sanglées dans un corsage translucide et empaquetées dans un jean outrageusement étroit, les formes généreuses de la fille, ainsi mises en valeur, frappent un Pierre bouleversé qui accélère encore l'allure, qui rentre la tête dans les épaules, regarde fixement droit devant lui et se dirige vers sa voiture comme fuirait, honteux et la queue entre les pattes, un chien que l'on aurait menacé du bâton.
Il démarre la voiture. Il ne sait où il va. Il ne se demande même pas quel rendez-vous mystérieux l'attire, le happe et l'ensorcelle. Il ne s'inquiète pas des objurgations obscures mais puissantes qui l'ont mis en route. Absent, comme perdu dans un rêve, il voit sans regarder, entend sans comprendre, obéit sans savoir aux ordres que transmettent les signaux. Vert, orange, rouge, sens obligatoire, sens interdit, ne pas tourner à droite, pair-impair, stationnement interdit, arrêt interdit. Pas de danger qu'il stationne, pas de danger qu'il s'arrête ! Il fuit. Vous ne voyez donc pas qu'il fuit ? Il s'échappe mais il l'ignore. Il roule mais pour échapper à qui ou à quoi si ce n'est à lui-même ? Il roule mais il ne sait ni vers qui, ni vers quoi.
Le périphérique, l'autoroute du nord, le traînard qui l'empêche de passer, de doubler, de filer et qu'il injurie silencieusement, va-donc, hé, connard ! La pluie a cessé mais les essuie-glace continuent à tartiner le brouillard que soulèvent les voitures qui le précèdent. Sur la file la plus de gauche, la file la plus rapide, au volant de sa grosse voiture, Pierre se sent fort. Il jubile dans le bruissement des pneus sur la chaussée mouillée. Il fonce à toute allure au volant d'une voiture trop puissante pour lui et qui ne fait que rehausser sa petitesse du haut de ses onze chevaux fiscaux. Qui redore de ses chromes tout ce qu'il peut avoir de terne et de mesquin ! Des appels de phares impératifs, des coups d'avertisseurs à la brièveté dictatoriale lui libèrent comme par enchantement le ruban de ciment luisant sur lequel il fonce vers un horizon qui s'éclaircit. C'est, dans une aura d'eau pulvérisée qu'il jette à la figure des autres, la chevauchée des Walkyries, la charge fantastique comme John Wayne dans il ne sait plus trop quel film, c'est l'ivresse à l'état pur !
Sacré d'une toute nouvelle majesté, Pierre semble exiger qu'on se rallie au panache grisâtre qui l'escorte en trombe et le sublime. Il harcèle les réfractaires. Cent trente, cent quarante, cent cinquante, cent soixante, au compteur l'aiguille trésaille d'allégresse ! Celle du compte-tours flirte avec la bande orange ! Décharge d'adrénaline. Cœur qui s'affole de plaisir. Petit moi exorbité. Brave bête cette voiture qu'il domine ! Elle obéit au doigt et à l'œil ! Et fidèle avec ça ! Dans un hurlement de sirène, Pierre passe coup sur coup deux camions qui s'apprêtaient à s'approprier sa file. Il dépasse des lambins qu'il voue à tous les diables. Habilement, il profite d'un trou sur sa droite. Clignoteur, léger ralentissement en soulageant l'accélérateur et il prend la bretelle vers la Nationale 2. Petit coup de frein, troisième pour négocier une courbe importante lovée chichement au creux des travaux, troisième à fond pour reprendre de la vitesse. Quatrième. Une saignée violente en travers de la chaussée ébranle la voiture mais ne parvient pas à l'arracher à sa torpeur. Quatrième toujours. Il trépigne d'impatience en se voyant forcé de reprendre la troisième derrière un camion qui n'en peut mais. Exalté, sitôt que rien ne vient plus en sens inverse, il passe la ligne continue. Il la repasse pour doubler une sans permis qui musarde. Il la franchit une fois encore et déclenche la mauvaise humeur de ceux qui viennent d'en face et jouent de leurs phares pour l'injurier.
Pierre n'a cure des réactions ni des uns, ni des autres. Il va, il court, il vole, il se précipite et il se défoule. En voyant des auto stoppeurs le pouce levé vers lui, il pense : "Va donc, eh, mendiant ! Ca veut voyager et ça n'a pas le sou !" En imagination, il les écrase comme d'autres, pas lui : ces bêtes-là lui font peur !, écrasent les mouches, les papillons, les araignées, les punaises.
Mais pourquoi ralentit-il soudain à la vue d'une nouvelle silhouette plantée, elle aussi, pouce levé au bord de la route ? Parce qu'elle est féminine, court ciré rouge vif et bottes blanches ? Allons, allons, Pierre ne prend pas plus à son bord les filles que les garçons. D'ailleurs les filles lui font peur. Ce sont des bêtes à problèmes. Dans le terme et la notion de galanterie, il voit toujours un rapport d'intérêt qui ne penche jamais en sa faveur. Il s'en offusque et se dit qu'il n'a aucune raison de faire des faveurs à celles qui ne lui en ont jamais fait. Généralisant son propre cas, il n'arrive même pas à comprendre que le mâle soit si niais, si naïf, si stupide et si vaniteux et qu'il ait pu élever au niveau d'une institution ce qui n'est, finalement, que faiblesse de sa part. Et si parfois le doute l'assaille et le taxe d'égoïsme, ce qui est rare, pour se donner bonne conscience, il justifie sa façon de penser en se disant que toutes les filles qui font de l'auto stop ne valent pas grand chose, qu'elles savent bien ce qu'elles risquent : c'est si souvent dans les journaux, qu'elles jouent délibérément avec le feu, qu'elles jettent de l'huile sur des tisons ardents pour mieux se consumer elles-mêmes d'un plaisir qui les tentent.
Alors pourquoi s'est-il arrêté pour celle-ci ? Aurait-il l'intention de lui faire payer le prix de sa course ? Pourquoi se penche-t-il sur le siège du passager et ouvre-t-il lui-même la portière dans laquelle vient s'encadrer le joli minois de la fille ?
Oui, il va dans la même direction qu'elle. Oui, il veut bien la prendre avec lui. Oh, il ne faut pas le remercier, c'est si peu de chose, ce n'est que trop naturel ! Pierre s'étonne lui-même. Tout cela est trop poli pour être honnête !
Il est reparti plus calmement.. Comme s'il voulait lui donner une bonne image de lui-même ! Comme s'il voulait profiter au maximum de cette présence assise à côté de lui ! Comme s'il voulait retarder au maximum le moment où il devra la quitter ! Comme s'il ne voulait pas effrayer la petite caille ! Comme s'il réfléchissait à ce qu'il va faire !
Elle est belle, trop belle ! Et fragile en son ciré encore ruisselant de pluie. Avec ses bottes blanches et son petit chapeau de marin dieppois, elle ressemble un peu à un délicieux loup de mer. Elle retrousse une mèche brune et mouillée qui s'échappe du chapeau et refuse de se laisser faire. Elle a placé son sac de voyage à ses pieds, à sa droite, sous la planche de bord et cela la rapproche un peu trop du jeune homme. Cela fait entrer, à l'extrême droite d'un champ de vision qu'il ne peut s'empêcher d'élargir dans cette direction, deux genoux bien jolis. Et même, pourquoi ne pas se l'avouer, deux cuisses dorées de fin nylon qui finissent par lui donner des idées qu'il n'a que depuis trop longtemps et en pure perte, réprimées.
Il commence à supputer ses risques. A évaluer ses chances de succès. Et le parfum léger qui vient de la fille lui monte à la tête, attise son audace, ensommeille sa méfiance naturelle. Ses sens exacerbés par un jeûne, par une abstinence forcée, s'excitent. Il prend pour invite ce qui n'est qu'inconscience tranquille. Trop longtemps, depuis toujours peut-être, par la faute de sa mère contenue, son imagination se libère, s'envole et s'enflamme pour des riens qui devraient le laisser admiratif, certes, mais correct, discret et sérieux. Trop longtemps, depuis toujours peut-être, par la rigueur de sa mère étouffée, sa vitalité se rebelle. Elle hisse la grand voile, parée à appareiller. Elle prend la clé ses champs, prête à toutes les folies.
Allons, il pourrait se permettre un petit écart. S'offrir une petite fantaisie. D'autant plus que cette petite brune ne demande sans doute pas mieux.. Sinon, et là il retombe dans le sillon de ses croyances habituelles, pourquoi se serait-elle laissée emmener sachant à quoi s'attendre ? Sinon pourquoi ne contrôlerait-elle pas mieux le niveau de cette jupe qui apparaît dans l'échancrure du ciré et que le nylon rêche des bas fait lentement remonter ?
Elle s'est tue soudain. Lassée probablement d'une conversation à sens unique. Ou ne sachant plus quoi dire. Ou avertie peut-être par un sixième sens. Par la fameuse intuition féminine. Réalise-t-elle soudain ce qui se passe dans la tête du garçon qui conduit et ce qu'elle risque ? Toujours est-il qu'elle rabat sa jupe. Toujours est-il qu'à la hauteur de Villers-Cotterêts, elle demande à descendre et cherche à donner une explication qui ne tient pas debout pour justifier son brusque revirement. Et comme Pierre a tôt fait de déjouer cette ruse, comme il lui rappelle qu'elle lui avait demandé d'aller plus loin, elle rougit, s'excuse et dit qu'elle ne voudrait pas abuser de sa générosité.
Mais le garçon n'est pas dupe. Il se rend parfaitement compte que quelque chose dans son comportement l'a alertée, qu'elle commence à se méfier de lui et qu'elle a peur. Alors il force l'allure comme pour mieux garder prisonnière celle qu'il se refuse à laisser descendre et qui pourrait profiter d'un arrêt, voire d'un ralentissement pour s'enfuir. Celle qu'il s'est donnée pour proie. Celle qui paiera pour les autres. Pour toutes les autres. Celle qu'il saura enfin forcer, dominer, combler de sa semence et faire jouir, faire rugir de plaisir. Celle qui en redemandera jusqu'à ce qu'épuisé, ce soit lui qui crie grâce.
A ses côtés, pour l'heure, celle-là, justement, s'agite un peu plus sur son siège et cherche visiblement à sortir de ce guêpier. Ses regards anxieux se portent à droite et à gauche comme s'ils allaient pouvoir, de ce véhicule parfaitement anonyme et en mouvement, capter quelque autre regard et envoyer un message de détresse. Appeler au secours et espérer recueillir quelque aide. La voiture prend de plus en plus de vitesse. Comme pour mieux dissuader la fille d'ouvrir la portière et de se jeter au dehors !
" Mais que faites-vous ?"
A la suite d'un coup de frein violent, la voiture a brusquement fait marche arrière sur plus de cent mètres puis elle a viré à angle droit, quitté la grand route et pris un chemin de traverse.
" Rien.
" Comment ça, rien ? "
Il y a une nuance certaine d'affolement dans la voix qui interroge. La peur gagne. La panique s'installe. Elle appelle à la rescousse l'énergie d'un désespoir qui promet une lutte dont le garçon anticipe avec ferveur la fureur et l'âpreté.
" T'inquiète pas, mignonne, tu ne vas pas tarder à comprendre. "
Le langage est devenu vulgaire, le personnage a changé, Pierre n'est plus lui-même. Ou, peut-être, vient-il de se révéler à lui-même tel qu'il est? Peut-être vient-il seulement de découvrir sa vraie personnalité ?
Ils sont dans une allée forestière et la fille à ses côtés est devenue livide. Elle demeure inerte, ses grands yeux, ronds d'épouvante, fixés droit devant elle. Elle ne réagit pas encore mais elle ne va pas tarder à le faire et peut-être sera-t-elle assez folle pour se jeter sur lui ou pour se laisser tomber hors du véhicule qui continue sa course folle. Il faut parer à cela et Pierre qui a saisi la main gauche de celle qu'il prétend garder prisonnière, conduit d'une seule main.
Et soudain la belle allée se transforme en étroit sentier plein d'ornières et Pierre se trouve tout à coup face aux pires difficultés. Il doit en effet non seulement tenter de maîtriser un engin rétif qui fatigue vite dans la boue, renâcle, s'emballe, rue, fait le gros dos et la forte tête, se déleste d'une ou deux embardées, le tient en échec d'une manière générale, cale et finit par se stabiliser mais il lui faut aussi et dans le même temps maîtriser une furie qui passe tout à coup à l'attaque avec l'énergie du désespoir, qui se débat avec une vigueur peu commune et dont il ne l'aurait pas cru capable, qui l'injurie, le frappe, le griffe et le mord.
Rien, cependant, ne saurait plus arrêter Pierre. Ni la mauvaise volonté de la voiture, ni les griffes, ni les morsures, ni les injures, ni, à plus forte raison, les supplications de la fille. Il coupe le contact et, libre côté voiture, il reporte toutes ses forces et son attention côté fille. Il se jette à fond dans la bagarre, il se lance à l'assaut de la gracieuse forteresse qu'il convoite, il la serre dans ses bras, la domine, la mate et l'étouffe à demi. Sa bouche bâillonne cette autre bouche qui le blesse cruellement mais se tait. Il caresse la petite mais elle ne se laisse pas faire. Il la cajole mais elle lui offre une résistance farouche, l'embrasse mais elle continue à le mordre. Il s'étonne de ce qu'elle ne comprenne pas, la garce, qu'il ne lui veut pas de mal mais qu'il souhaite seulement lui faire l'amour.
Ses mains se font avides. Tandis que la droite, en pénitence, est bien obligée de maintenir les poignets de la fille, la gauche fouille sous la jupe, fourrage dans le jupon blanc dont la dentelle fouette son désir un peu plus au passage. Elle fait des ravages un peu partout, s'étonne du contact nouveau et un peu rêche des bas, remonte, remonte, remonte en une interminable ruée, glisse sur la chair tendre et moite du haut des cuisses, escalade une jarretelle et se heurte finalement à la barrière tendue d'un slip chaud dont elle ne sait trouver les élastiques sous lesquels elle voudrait se glisser.
L'étroitesse du lieu entrave les manœuvres de Pierre. Il se rend compte qu'il ne saurait arriver à ses fins en cet espace restreint. Alors, se penchant un peu plus, il ouvre la portière droite et d'un coup d'épaule puissant, il pousse la passagère au dehors. L'espace d'un éclair, il jouit du spectacle d'un fond de culotte qui lui rappelle quelque chose, d'une jupe et de dessous qui s'étalent en corolle et se souillent en un clin d'œil dans la boue jaunâtre de l'ornière. Une ornière au creux de laquelle sa proie l'entraîne, cul par-dessus tête, avec elle en sa chute.
Il a tenu ferme. Il n'a pas lâché prise et il est plus vif qu'elle. Trempé lui aussi mais non dégrisé pour autant, il ne lui laisse pas reprendre haleine et la relève sur-le-champ. Bien qu'il en ait eu grande envie, il n'a pu se résoudre à la prendre là, au milieu du chemin et dans cette mare couleur café au lait. Il évite les coups de pieds. Il serre dans le dos de sa victime deux poignets qui ne sauraient résister à sa poigne et qui l'obligent à marcher voûtée. Il pousse devant lui une captive qui baisse la tête mais ne désarme pas pour autant. Les branches basses douchent, fouettent et flagellent le couple ennemi qui avance en crabe. La terre molle et détrempée colle à ses pas désaccordés et trébuchants. Les feuilles mortes des automnes passés bruissent lugubrement sous la démarche hasardeuse de ces forçats du sexe. De vives senteurs exaltées par l'air qui se réchauffe accompagnent leur folle escapade. Elles emplissent Pierre d'une ivresse qu'il croit reconnaître. Elles lui donnent l'illusion d'un retour au port, d'un retour aux sources, d'un retrait hors du temps ou, plutôt, d'une marche arrière dans l'espace. Comme si l'on pouvait, à la fin du temps imparti, retourner le sablier afin que chaque grain de sable, afin que chaque heure, chaque minute, chaque seconde repasse en l'étroit collet de cet instant présent où, depuis des millénaires, il était déjà passé tant de fois. Mais ne buvons nous pas toujours cette même goutte d'eau qu'avaient, prisonnière du système, absorbé avant nous nos plus lointains ancêtres ?
La fille a trébuché sur une branche morte et Pierre accentue la chute en avant et, de son propre poids, la couche à terre, la couvre et entame un combat dont l'issue demeure, un long moment, incertaine tant la proie se débat, crie au secours et use d'une énergie sans pareille pour arrêter l'invasion, pour prévenir l'anschluss, pour éviter la reddition sans conditions qu'elle croit encore pouvoir conjurer. A combattre si ardemment, Pierre retrouve des sensations d'enfance. Les expériences fanées ne sont pas oubliées, elles refont surface et comme de l'huile de vidange déversée dans la rivière, elles remontent et s'étalent en une fine pellicule moirée qui détériore la clarté, la pureté et la limpidité du jeu. Elles refont surface mais cette fois d'assailli le voilà assaillant et prêt à se venger de tant d'ignominies. Et le couteau à cran d'arrêt qu'il sait en sa poche est le plus sûr garant de cette victoire qu'il se fait fort de remporter.
Mais est-il bien certain de gagner une victoire ? Car si avoir l'avantage sur le terrain est une chose et si violer cette fille lui est, certes, pratiquement assuré, est-ce bien là ce qu'il désire ? Tout ce qu'il désire. Tout ce dont il a besoin ?
Voilà : c'est fait !
Évoluant en pleine béatitude, nageant à longues brasses aisées, Pierre remonte lentement à la surface. Les eaux tièdes et parfumées du lagon inconscience le portent encore. La lumière dorée le baigne. Il a chaud. Il est bien. Son bas-ventre repu comble d'aise la douce allégresse en laquelle il se complait. Il va. Il vient. Il jouit de l'instant qui se prolonge au-delà du possible, au-delà du réel et qui dure. Il se sent en grande forme. Détaché de lui-même. Ou plutôt, enclos en lui-même.
Et soudain, il frissonne. Le froid l'éveille. La reprise de contact avec la réalité est instantanée et il ne la trouve que plus dure. Il se découvre à demi-nu en pleine forêt. Tout entortillé, tout tirebouchonné, son pantalon ne tient plus qu'à l'une de ses chevilles. Ses fesses à l'air le gênent affreusement et l'emplissent de honte. Ses lèvres tuméfiées lui font mal. Son dos lacéré n'est plus qu'une brûlure intense. Que lui est-il donc arrivé ? Et soudain, il se rappelle et tout ceci ne serait que broutille s'il ne trouvait sous lui, épuisé, satisfait peut-être, qui pourrait le dire ? et encore endormi, mort peut-être et souillé de boue, peut-être de sang, le corps de celle qu'il vient de violer.
Pierre demeure un long moment sans bouger. De peur de réveiller l'autre. Parce qu'il lui faut le temps de se remettre et de réfléchir avant qu'elle ait, elle aussi, repris conscience. Sidéré et économe de ses gestes, il contemple le spectacle désolant des ravages qu'il a faits et, face à celui-ci, il réalise la vanité de ses folles espérances, la folie de son geste, l'absurdité de son désir bestial et la tragique inutilité de sa victoire.
Il prend peur. Dans les yeux creux et cernés d'une bienfaisante lassitude, clos sur le bien-être d'un corps malgré tout apaisé et repu, dans la lèvre gonflée de jouissance, il ne sait voir les signes qui trahissent l'amante satisfaite. Et saurait-il les voir qu'il se dirait que ce n'est là que trahison charnelle que l'esprit de la fille ne voudra prendre à son compte. Il penserait que sa victime, sitôt éveillée, n'aura d'autre empressement que de renier cette chair trop faible qui s'est abandonnée. Qu'elle ne voudra pas convenir qu'elle en avait autant envie, autant besoin, que lui. Qu'elle ne voudra pas admettre qu'elle a succombé à son charme et qu'elle a fini par désirer ardemment la possession qu'il croit lui avoir imposée ! Qu'elle ne voudra pas reconnaître que ce garçon violent ait su la combler au-delà de toute espérance et qu'elle est prête à le laisser recommencer ! Il penserait, et il le pense, en fait, qu'elle va, au contraire crier à la garde et réclamer justice. Qu'elle va courir au poste de gendarmerie le plus proche, qu'elle portera plainte et que s'il reste planté là, les bras ballants, il ne fera qu'aggraver son cas parce qu'elle n'en gravera que mieux les traits de son visage, qu'elle saura peut-être relever le numéro de sa voiture. Quel beau gâchis cela ferait s'il venait à être identifié, s'il était retrouvé, s'il était arrêté ! Quel scandale !
Et pour Pierre, le scandale n'est pas tant d'avoir violé cette fille dont le corps commence à remuer et à s'étirer, dont les lèvres murmurent d'incohérentes paroles. Non, le scandale serait que ça se sache. Le scandale serait de laisser afficher qu'il n'est pas celui, bon fils, bon frère, bon écolier, bon employé et citoyen au-dessus de tout soupçon, qu'il s'est toujours et à force de pas mal d'abnégation, ingénié à paraître.
Alors il n'y a pas une seconde à perdre et il fuit. Tout en courant, plié en deux sous les branches basses qu'il évite machinalement, il achève de réajuster son pantalon. Il tire sur son chandail et passe la main dans sa chevelure hirsute en un vain effort tendant à lui conférer un semblant de bonne tenue. Il remet de toute urgence de l'ordre dans sa tenue car il peut, il le craint, à tout instant et par le plus improbable des hasards, tomber sur n'importe qui, amoureux ou forestier. N'importe qui qui pourrait, le voyant dans cet état, le soupçonner, se souvenir de lui, le reconnaître, le dénoncer.
Il s'installe en vitesse au volant et claque la portière. La clé de contact est restée en place. D'un coup de poignet fébrile, il actionne le démarreur. Ouf ! Encore chaud, le moteur répond à la première sollicitation. Mais sitôt la marche arrière enclenchée, sitôt la pédale d'embrayage à peine relâchée, les onze chevaux commencent à s'emballer tandis que la voiture dévie à peine sur la gauche. Impuissantes les roues motrices patinent lamentablement dans la boue de l'ornière qui l'avait stoppé tout à l'heure et qu'il avait complètement oubliée.
Coincé ! Le mot ou plutôt ce qu'il implique de malchance sonne aux oreilles de Pierre comme le glas au creux des lugubres charniers de l'Allemagne d'Hitler. On descendait du train dans le froid glacial de l'aube, on jetait un regard hagard aux choses d'alentour, on découvrait les hautes clôtures couronnées de barbelé, on voyait les miradors et l'œil aiguisé par la peur vous faisait découvrir la silhouette casquée qui veillait tout la-haut et la mitrailleuse toute noire qui vous menaçait. Et l'on pensait : " Coincé ".
Défait, découragé au-delà du possible, Pierre se laisse aller. Il s'affale contre le dossier de son siège et se met à sangloter comme un gosse perdu. Il demeure là, écroulé, durant quelques instants. Il y demeurerait bien tout le reste de sa vie si la peur ne se mettait soudain à contre-attaquer. Si elle ne revenait à la charge. Si elle ne l'immunisait contre son désespoir, contre l'apathie et la résignation qui auraient pu l'abattre. Plus souveraine que la foi qui déplace les montagnes, plus tyrannique que l'intérêt ou l'ambition, elle l'aiguillonne, le prend par le fond de la culotte, l'expulse hors de la voiture et décuple ses forces. Les pieds dans la boue de l'ornière, les bas de pantalon traînant misérablement dans le café au lait des mares, il tente de pousser le véhicule, il va, il vient, s'affaire, ramasse des branches mortes et de l'herbe sèche, les engage à demi sous les roues, remonte à bord, fait une nouvelle tentative de départ, en essaie une seconde, redescend, constate que ce qu'il avait placé sous les roues n'est plus que bouillie inutile et que l'ornière s'est creusée davantage. Alors il place d'autres branches, d'autres herbes : il faudra bien qu'il y arrive !
S'il parvenait seulement à sortir les roues de cette saleté de trou ! S'il parvenait seulement à leur faire parcourir ne serait-ce qu'une vingtaine de misérables centimètres, il pourrait... Mon Dieu, faites... mais est-ce bien le moment d'appeler Dieu à son secours après ce qu'il vient de faire ? Non, il vaut mieux qu'il essaie de s'en sortir tout seul ! Il faut qu'il y arrive, il ne peut laisser la voiture là, il ne peut aller chercher du secours, cela équivaudrait à donner sa carte de visite, cela serait signer son forfait ! Il faut qu'il y arrive, Bon Dieu, il le faut !
Et, tandis qu'il est occupé à sa tâche, il sursaute soudain car, à quelques pas de lui semble-t-il, une tronçonneuse vient de se mettre en route. Une croche, une noire, trois doubles croches et l 'aigre chanson attaque plusieurs portées de rondes, se lance dans la ligne droite, négocie la courbe et repart à toute allure. Se peut-il qu'il y ait quelqu'un si près ? Et se peut-il que ce quelqu'un là n'ait pas entendu, tout à l'heure, les cris de la fille ? La fille ? A propos : que devient-elle celle-là ? Maintenant elle est sans doute réveillée et elle ne va pas tarder à arriver jusqu'ici. Certes elle peut donner de lui un certain signalement mais il y a bien peu de chance qu'on puisse l'identifier avec de si faibles indices. Par contre si elle arrive jusque là et peut voir le numéro de sa voiture... Mais... mais, faut-il être bête ! Elle ne va pas se risquer ici, le bruit de la tronçonneuse l'aura sans doute réveillée et c'est vers elle qu'elle va courir !
Il faut faire vite: Pierre rentre précipitamment dans le sous-bois. Il refait, en sens inverse, le chemin qu'il vient à peine de faire. Mais, dans sa hâte, il s'égare, il tourne en rond, il perd du temps et s'énerve. Et toujours cette satanée tronçonneuse dont l'alerte musique continue comme si de rien n'était et le terrorise ! Il ne sait plus très bien ni où il est, ni d'où il vient. Et, soudain, il la voit. Elle s'est assise mais elle n'a pas encore remis de l'ordre en sa toilette par lui ravagée. Elle a posé son front sur ses genoux et ses longs cheveux noirs tissent comme un voile de modestie sur ce qu'elle a d'impudique. Elle pleure doucement.
Comme à souhait, la tronçonneuse s'est tue subitement et Pierre entend le bruit des sanglots qui se succèdent. Ils sont gentils, calmes, tranquilles, presque doux, aimables, enfantins. Pierre sait qu'il n'a plus le choix : il faut qu'il aille jusqu'au bout, il faut qu'il en finisse et ce sera tant pis pour elle. Il s'approche doucement, silencieux comme une ombre. Il porte la main à sa poche et le bruit feutré de ses pas fait lever vers lui le regard de la fille. Elle n'a plus peur. Elle n'est ni gênée par ce qui s'est passé, ni par sa tenue indécente, ni même par ses larmes. La joue posée sur le tendre genou qui garde, pour elle seule, le secret d'une cicatrice enfantine, elle demande seulement :
" Mais pourquoi ? "
Et sa question porte-t-elle seulement sur un proche passé récemment révolu, sur une violence qu'elle estime avoir été inutile ou bien, alertée par quelque pressentiment du à son intuition féminine, présume-t-elle de ce qui va se passer ? Croit-elle que Pierre est revenu vers elle poussé par un remords dont elle voudrait lui faire comprendre à quel point il peut être inutile, le croit-elle vraiment ? Ou bien, n'a-t-elle plus cure de rien et se pose-t-elle seulement la question à elle-même, contrainte par l'ironie du sort, par l'incompréhension de ce qui lui arrive ? Ou bien encore, craint-elle la peur bien inutile de celui qui l'a forcée ?
Entre les sanglots qui redoublent, lui raclent la gorge, s'accrochent et bouillonnent en un trop plein fiévreux, comme un disque rayé qui s'entête et finit par devenir ridicule, elle répète sans cesse une question qui restera sans écho. Une question à laquelle Pierre serait bien en peine de trouver une réponse s'il avait seulement le temps de penser. Mais ce temps-là, Pierre ne l'a justement pas. Et puis un autre, poussé par la peur, agit à sa place. Un autre sort le couteau de sa poche, fait jaillir la lame et menace la fille qui ne s'étonne même pas, qui se contente de répéter inlassablement :
" Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Mais pourquoi ? "
Un autre pousse en arrière la pauvre silhouette et, de la pointe acérée du couteau, frappe le ventre blanc, le ventre doux, le ventre fragile qui ne résiste pas. Un autre enfonce la large lame jusqu'à la garde. Une fois, deux fois, trois fois. Cent fois, semble-t-il, le bras répète le geste rituel et quand il s'arrête enfin, c'est Pierre, et non plus l'autre, qui contemple le spectacle de ce qu'il vient de faire avec un curieux mélange d'horreur et de satisfaction.
Puis il semble s'apitoyer et, tel un enfant, il regarde après coup le pauvre joujou qu'il a brisé dans sa furie. Alors, il empoigne le doux cadavre encore chaud, il le serre dans ses bras, le secoue, incrédule, comme s'il croyait à quelque macabre plaisanterie, comme s'il pensait pouvoir faire revenir à elle celle qu'il vient de poignarder sauvagement.
Et puis, soudain, il pleure. Il pleure à chaudes larmes comme il y a bien longtemps qu'il n'a pas eu ni le loisir, ni la franchise, ni l'honnêteté, ni la simplicité de le faire. Il pose sa joue sur le ventre ensanglanté. Il se serre et se vautre sur le pauvre jeune corps comme s'il s'en voulait faire absorber, comme s'il voulait forcer une porte qu'il a jadis du franchir à regret, comme s'il voulait retourner là où, fœtus, il a été heureux. Il demeure là des heures, prostré et comme en extase. Il est bien. Il est calme. Il se sent parfaitement à l'aise. Il réalise en quelque sorte son rêve. Il ne fait plus qu'un avec cet autre corps consentant qui ne refroidit que lentement et sans qu'il s'en rende compte, sans qu'il songe à desserrer son étreinte.
Épuisé mais satisfait, rassasié, comblé, libéré, il sombre dans une sorte de coma, dans une espèce de demi-sommeil bienheureux et béat. Il n'entend plus qu'au travers d'un épais brouillard d'ouate, le bruit de la tronçonneuse qui a repris son travail.
Comme il y a quelques heures, c'est le froid et le silence, la brume de la tombée du jour qui l'éveillent. On pourrait croire qu'il l'avait oublié mais, non, il ne s'étonne pas du cadavre qu'il chevauche à demi. Il n'a plus peur, non plus : il peut se faire prendre, cela lui sera bien égal. Cela n'a plus d'importance. Il sait ce qui lui reste à faire et cela même ne l'effraie pas. Il va le faire. Il y est calmement résigné. Tout est déjà prévu au détail prés dans sa tête. Il y a même dans sa résolution, lui apparaît-il, quelque chose de sublime au point que, spectateur, il se sent également star. Dédoublée, une partie de lui-même regarde l'autre, encore lui, agir. Elle admire et se félicite d'être à la fois une partie et le tout de cet autre soi-même dont elle suit, sur l'écran noir mat, la magistrale performance.
Un instant, Pierre a songé à emmener le cadavre avec lui. Non qu'il veuille le cacher! Pour cela, il est aussi bien ici qu'ailleurs. Non qu'il cherche encore à se protéger mais par simple affection. Il l'aurait emporté, forme désarticulée, comme l'enfant qui va au lit emporte son nounours favori, le cajole et s'endort à ses côtés, réconforté, rassuré. Mais il a renoncé à une telle entreprise parce qu'il sait parfaitement bien que, là où elle est, il va.
Pierre a rejoint le sentier. Il a brisé des branchages, il les a, cette fois, minutieusement entassés sous les roues de la voiture, consciencieusement, du mieux qu'il a pu, en prenant tout son temps. Puis il s'est installé au volant et le véhicule a bien voulu reculer. Il a fait demi-tour sans problème et, avant de passer la première, il a dit adieu à la fille. Il a dit adieu et merci. Puis il s'est mis en route.



* * * * * *



ET RIEN DE CE QUI A ETE FAIT N'A ETE FAIT SANS ELLE.

Ils ne savent pas, ils ne sauront jamais. Et lui non plus, ne sait pas. Il ne sait pas ce qu'il cache et l'a-t-il jamais su ? Il ne se pose pas la question. Tout s'est oblitéré au terme d'une chute que les gendarmes ont évaluée à vingt-cinq mètres et qu'il ignore. Mais, confus au plus profond de lui-même, demeure quelque chose qu'il lui faut absolument cacher. Un secret inconnu qu'il thésaurise chèrement et dont il n'accepterait pas qu'on l'entretienne. Ce qu'il nurture ainsi, ce qu'il pouponne tendrement, il parvient parfois à en saisir un peu l'atmosphère. C'est, fugace, le sentiment de n'être pas vraiment le sage petit garçon qui joue avec ses cailloux. C'est comme l'assurance d'être fort alors qu'on le croit faible. L'impression de s'être en secret affranchi, d'avoir, jadis, le temps d'un soupir, donné librement le "la". D'avoir enfin vibré, d'avoir vécu en entendant la note, sans cesse auparavant étouffée, s'envoler enfin dans le cri d'une fille violée, dans l'horreur du sang qui coule. En l'entendant prendre son essor pour une fois librement et durer un moment. Durer jusqu'à l'extase.
Mais tout ceci importe-t-il vraiment ? La pluie d'hiver peut battre une nature dont il n'a plus que faire, elle peut frapper aux vitres, elle n'atteint ni sa douce quiétude, ni sa tranquille insensibilité. Elle ne risque plus, au printemps, de s'en venir féconder sa terre.
Il prend une pierre. Il la lève vers un soleil imaginaire. Il contemple à travers elle les reflets engendrés par la lumière dorée issue de son imagination. Il vit son rêve intensément. Il est bien, dépendant de tout et de tous, nourri, logé, blanchi, trimballé de droite à gauche et de gauche à droite, de la table au lit et du lit à la table. Plus d'obligation si ce n'est de routine, plus de soucis, de lutte, de danger. Plus d'opinion publique face à laquelle il doive, comme en un tribunal et entre deux gendarmes, paraître! On pense pour lui, on vit pour lui. Strictement végétatif à quelques menus détails près, il lui suffit d'être, de baigner dans une sorte de béatitude de toute petite enfance retrouvée. De se retrouver dans une dépendante solitude.
Calme, calme, calme, vous êtes calme ! Vous vous détendez. Vous vous relaxez. Vous sentez le poids de votre corps s'enfoncer dans la mollesse du divan et vous le laissez faire. Le temps n'existe plus. Vous écoutez votre sang battre en vous. A la tempe. Au poignet. Tout est paisible, tout est coi en vous et autour de vous. Rien jamais ne pourrait venir troubler cette douce et chaude quiétude.
Et soudain, c'est l'incroyable, l'impensable, l'inimaginable, l'insoutenable ! L'apocalypse !
Lucia s'est baissée pour ramasser les pierres que le garçon a malencontreusement fait tomber et qui se sont éparpillées tout autour du fauteuil avec un bruit de grêle. Pierre a saisi le gros galet qui lui sert de balance. Il hésite un instant. Il le tient fermement dans sa poigne droite. Et puis, tout soudain, son bras se lève puis se rabat vivement et, sans même se rendre compte de ce qu'il fait, de toutes ses forces, il en frappe la nuque de la pauvre femme qui s'était agenouillée devant lui comme une servante rendant service à son maître.
Face à la soudaineté de l'attaque, le corps cède tout de suite et plie en deux mais Pierre n'en a pas encore fini avec lui. De la main gauche, il le rattrape, le relève à demi tandis que la droite toujours armée du galet, frappe une seconde, une troisième puis une quatrième fois. Avec constance, avec régularité, avec application tandis qu'alentour le cercle se forme, tandis que les badauds accourent et que le chœur improvisé des spectateurs jubile, encourage, applaudit, scande et compte les coups en cadence : "Cinq, six, sept, huit..."
L'attaque a cessé aussi soudainement qu'elle avait débuté. Rien de logique ne l'avait déclenchée, rien de rationnel ne la fait cesser. Mais, bien lancé, le chœur, lui, ne sait plus s'arrêter et il tient scrupuleusement le décompte des coups qui ne tombent plus comme il avait tenu celui de ceux qui tombaient.
" Neuf, dix, onze..."
Le onze, toutefois, est hésitant. Il traîne la patte. Il n'est plus très franc. Ni très assuré. Quelques voix se sont désistées. D'autres hésitent à le faire. Le douze n'insiste pas, plie bagage, rentre dans sa coquille et les spectateurs s'éloignent, faux culs déçus que ce soit déjà fini, et reprennent innocemment leurs activités coutumières.
Pierre est las, déprimé, vidé. Sa main droite retombe. Inerte, elle descend lentement le long de ses jambes et atteint presque le niveau du sol. Elle lâche enfin la pierre ensanglantée qui fait, en tombant sur le carrelage luisant, un bruit mat qui sonne faux tandis que la gauche abandonne sa proie qui s'étale inerte sur le damier noir et blanc.
Il pleure. C'est fini, allons : c'est fini ! Il n'y a plus d'espoir. Maman est morte. Solange est morte. La fille au ciré rouge est morte. Lucia aussi est morte. Tout le monde est mort. Il n'y a plus rien à faire, plus rien à dire, plus d'excuses à chercher, plus de secret à garder. Le néant, il ne subsiste que lui. Rien que le néant. Et Pierre, lentement, très lentement, commence à s'y dissoudre tandis que les infirmiers de service, attirés par le bruit, arrivent en trombe et se précipitent tour à la fois et sur lui et sur la pauvre femme qu'un cœur trop grand a trahi et qui vient de payer de sa vie un moment de confiance mal placée.


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