Et c'est là que, jadis, à quinze ans révolus,
À l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus,
Je connus la prime amourette.
Auprès d'une sirène, une femme poisson,
Je reçus de l'amour la première leçon,
Avalai la première arête.
Georges BRASSENS
Alea jacta est !
Oh, non... Mais non ! Bien sûr, je sais, c'est la phrase que les grandes, celles qui ont quitté l'école et commencé à travailler, disent de celle-ci ou de celle-là qui se vante, avec tout ce que cela implique de mensonge probable, d'avoir sauté le pas. Mais non ! Tiens, vous me faites rire et pourtant Dieu sait si je n'ai guère le cœur à le faire. Mais, ma parole, qu'est ce que vous allez imaginer là ! Non mais dites-moi franchement : est-ce que cela vous semble vraiment être ma façon à moi de régler les problèmes ? D'ailleurs c'est bien plus grave que tout ce que vous auriez pu imaginer : papa est parti.
Aussi bête que ça puisse paraître : la réalité dépasse parfois la fiction et je suis bien payée pour m'en rendre compte aujourd'hui, mais enfin, il était là, bien tranquillement en train de lire son journal quand, tout à coup, il s'est levé comme si une mouche l'avait piqué. Il a dit qu'il allait acheter un paquet de cigarettes, il est monté dans sa belle voiture et...
Et il n'est jamais, à ce jour, revenu !
Tout à fait comme au théâtre, quoi ! Cela lui a pris comme ça. Comme un coup de fusil. Sans crier gare. Et il va y avoir de ça quinze jours. Sans que l'avis de recherche déclenché par Françoise, ma toute nouvelle belle-mère que j'ai bien de la peine à accepter, ait donné le moindre résultat. Un avis de recherche déclenché, du reste, au grand dam de mes appréhensions, car en ce moment, après ce qui s'est passé (l'incendie à la perception, le vol à l'usine où papa est comptable, le scandale qu'il a fait, après son remariage, au café des Arts où il a tout cassé et les soupçons qu'il me faut bien, ayant vu ce que j'ai vu, nourrir à son égard) moins on voit les gendarmes et mieux on se porte.
" Nenni, nenni, nenni, mes toutes belles ! Pas un sou, vous m'entendez, pas un sou, pas un franc, pas un centime, pas un liard, pas un sol, pas un sesterce, pas un rotin ! Moi vivant, il n'aura rien de nous ce vieux saligaud", disait papa en parlant du patron du café des Arts et à propos du remboursement de la casse.
Et, moi, du haut de mes quatorze ans, j'avais beau dire :
" Mais, papa, j'ai promis !"
Car c'est en effet ce que j'avais fait. J'avais dis au cafetier :
"N'appelez pas les gendarmes, monsieur, ne les appelez pas s'il vous plaît, je paierai !"
J'avais beau le lui dire et le lui répéter, il ne voulait rien entendre et se contentait de répondre :
" Ça, ma belle, c'est ton affaire !"
Et Françoise avait beau insister :
" Mais enfin, il faut bien..."
Rien n'y faisait. C'est que s'il était monté coucher ce soir-là dans un piteux état, si mon aide lui avait été bien utile et si je m'étais sentie un peu plus adulte que lui à cause de son ivresse, si j'avais eu l'impression de l'avoir tout à moi et comme au creux de ma main, papa, ayant récupéré, avait eu tôt fait de reprendre, dès le lendemain matin, et son indépendance et du poil de la bête. C'est aussi que, placée devant le fait accompli de la facture à payer, j'avais, moi aussi dégrisée, à la même heure, commencé à me dégonfler sérieusement, mes finances personnelles n'étant pas, je le soupçonnais, proportionnées à la somme qui serait probablement réclamée.
Et, certes, quand nous avons vu la note arriver, j'ai bien dû convenir que je n'avais pas eu tort de me faire du souci, le prix à payer me semblant, à moi, peut-être même plus encore qu'à papa alerté par Françoise, exorbitant. Mais ça lui allait bien, à lui, de dire que nous ne paierions pas : il n'avait rien promis ! Moi, j'avais dit : "Je paierai" et le cafetier, me prenant au mot, n'avait été que trop content de me rouler. Il n'empêche que roulée ou pas, j'encaissais mal d'avoir à manquer à ma parole et que la perspective d'être obligée d'avoir recours à l'argent de Françoise pour y être fidèle n'était pas du tout à mon goût. J'aurais bien sûr préféré que ce soit papa qui paie. Mais lui, irréductible, il insistait :
" Et je vous interdis bien de lui donner quoi que ce soit ! "
Et moi, je me défendais tant bien que mal :
" Mais enfin, papa qui casse les verres les paie !
" Et à plus forte raison qui casse les bouteilles et aussi tout le matériel du bar par-dessus le marché ! " Ajoutait Françoise avec un rien de malice et comme pour me venir en aide.
Mais il ne se laissait pas fléchir :
" J'ai dit : pas un radis !"
" Mais enfin..."
" Il n'y a pas de "Mais enfin" qui tienne ! Oh, et puis ça va bien, hein, ne me mettez pas en colère, toutes les deux !"
Et au fur et à mesure que les jours passaient et bien qu'il ne fréquenta plus, ça se comprend, le café des Arts, papa rentrait plus tard sans qu'on puisse jamais réussir à savoir où il passait son temps. Françoise ne semblait pas trop mal prendre la chose. Elle ne s'en inquiétait pas. Pas ouvertement, en tout cas. On aurait dit qu'elle "comprenait", au sens le plus large du terme, ce qu 'elle devait ne considérer que comme une passade. Que comme un accès de mauvaise humeur ! Ne s'en était-elle pas, du reste, ouverte à moi qui ne lui demandais rien :
" Ton père supporte mal l'idée que le village ne l'ait pas suivi et ait mal pris notre mariage. C'était trop tôt après la mort de ta mère. (Ça, pour être trop tôt ! ...) J'aurais dû m'en douter. J'aurais dû le faire patienter davantage. ( Certainement, Madame Chenot-bis !) Mais avec le temps tout s'arrange. (Oui, bien sûr, ma belle, ou bien tout passe, tout casse, tout lasse.)"
Comme elle le connaissait mal ! Et pourquoi cherchait-elle encore à justifier l'injustifiable ? À requalifier l'inqualifiable ? Se sentait-elle coupable ? Le " J'aurais du m'en douter", le "J'aurais du le faire patienter davantage" m'inclinaient à le penser et si j'avais voulu être méchante, j'aurais pu aisément retourner cent fois le couteau dans la plaie et lui dire que tout ce qui nous arrivait était finalement de sa faute. Seulement voilà : je ne le disais pas. À croire que je ne voulais pas, que je ne pouvais pas être méchante. Ou que je ne savais plus l'être. À croire, oh, honte ! Que je tombais d'accord avec elle.
En fait, et pour regagner ma propre estime, je me disais que je ne faisais que la prendre en pitié, renforçant ainsi du même coup la bonne opinion que j'avais de moi-même. Moi, la forte, l'adulte et elle, la faible, la gamine, le bébé que l'on console en l'approuvant. Comme cela me flattait ! Comme je devenais avec délice la petite sœur des pauvres ! Comme ça me plaisait ! Et pour renforcer encore cette si bonne image que j'avais de moi-même, j'ai voulu persuader les autres, tous les autres, que j'avais de l'amour propre et que je n'avais, moi, que nous n'avions, nous, les Chenot, qu'une seule parole. Et pour ce faire, je me suis butée et en dépit des objurgations paternelles, j'ai payé, à tempérament, cela va sans dire, les dégâts que papa avait faits.
J'ai payé avec le tout nouvel argent de poche que Françoise, contrairement à maman, m'octroyait. J'ai payé en secret et sou par sou. Et les bons comptes faisant, dit-on, les bons amis, à défaut de m'en faire un de ce grigou de troquet, l'incident étant clos, rassérénées, j'étais en droit de penser que tout allait s'arranger. Puisque j'avais tout fait pour ça !
Et puis : zim, boum, patatrac ! Depuis deux semaines, nous sommes seules. Seules et sans nouvelles de lui. Nous attendons. En vain, sans doute. Mais Françoise, elle, je l'ai dit, ne s'inquiète pas trop. Elle continue à penser, ou, du moins officiellement, à vouloir penser, à dire et à redire, que ce n'est qu'une frasque momentanée. Elle est convaincue que papa reviendra. Mieux : elle sait, et elle l'affirme, qu'il va revenir.
" Mais si, mais si", me dit-elle, il va rentrer. D'abord, de quoi vivrait-il ? Il lui faudra bien reprendre son travail à l'usine. Mais les hommes sont ainsi faits qu'ils ont parfois besoin de se défouler et de n'en faire qu'à leur tête. Ils ne veulent pas se sentir prisonniers d'une femme, d'une famille, d'un métier. C'est leur côté sauvage. Il faut les comprendre même si, à nous, femmes, ça semble idiot. Et patati et patata. "
Elle fait des grandes phrases, Françoise, comme pour mieux me convaincre. Elle est bien compréhensive aussi, j'allais dire : niaise ! Mais moi, je sais qu'elle se fait des illusions et que papa ne reviendra pas. Parce que je l'aime. Et que, quand on aime comme je l'aime, on sent ça. Et puis, je sais qu'elle a tort de penser qu'il lui faudra bien revenir et reprendre son travail pour pouvoir disposer ainsi de quoi vivre. D'abord parce qu'il sait qu'avec la paie de sa femme, nous ne sommes pas dans le besoin. Et de une ! Et puis parce que du travail, il peut tout aussi bien en trouver ailleurs. Et de deux ! Enfin parce que je ne suis pas aussi convaincue qu'elle qu'il lui soit nécessaire de travailler pour avoir de l'argent. Et de trois ! D'ailleurs Savaron est loin de partager sa tranquillité d'esprit. La preuve : il est venu tout à l'heure. Menaçant.
" Mais enfin, Madame Moiroux... (vous voyez, lui aussi se laisse prendre au piège de l'habitude et avouez qu'il y a de quoi !) Pardon : Madame Chenot, depuis deux grandes semaines ! Et ma comptabilité, comment je la fais, moi ? Par qui je la fais faire ? Hein ? Vous ne trouvez pas que ça passe les bornes ? Et sans motif, sans explication, sans rien ! Un gaillard auquel je passais toutes les fantaisies ! Un homme dont je me suis personnellement porté garant lors de l'enquête ! Ah, mon beau-frère a bien raison, lui qui n'est pas si tolérant ! Mais, croyez-moi, Madame, ça ne va pas se passer comme ça !"
Et il est finalement reparti de plus mauvaise humeur que lorsqu'il était arrivé. À la suite de quoi, maintenant, il y a gros à parier qu'il ne pardonnera plus et qu'il va flanquer papa à la porte.
J'ai, moi aussi, quitté la maison. Je rôde comme une âme en peine le long de la rivière. Mais je me connais un peu trop maintenant pour aller, en dépit du "Alea jacta est" de tout à l'heure, m'imaginer que je puisse franchir mon petit Rubicon personnel, que je puisse me jeter dans cette eau sombre et froide (brrr... j'en frissonne !) Qui coule entre les saules et les aulnes de la berge. C'est même bien là, cette lâcheté, ce qui me désole le plus : ne pas pouvoir atteindre le fond de ma misère. Le fond de mon désespoir. Sentir la solution, là, à portée de la main, à portée de cœur, à portée de volonté et ne pas savoir évincer l'espoir qui vous recroqueville. Ne pas savoir éliminer ce goût de vivre quand même, cette tentation irrésistible de continuer à être qui vous asservit et qui vous colle aux tripes. Ne pas savoir, coûte que coûte, être grande au sens noble du terme et couper le cordon ombilical qui me noue à la vie comme il me noue à papa. Pauvre de moi : j'ai honte !
Je me suis arrêtée au bord de la rive. Dans le jour qui s'ensommeille sous l'averse, je me laisse lentement hypnotiser par le courant. Je m'entraîne à ne plus penser à rien. À ne plus sentir la pluie qui a traversé mon tricot. Qui a détrempé mes cheveux qui se plaquent sur mon front. À me vouloir malheureuse à en mourir et, de temps à autre, en avançant ma lèvre inférieure, je souffle une goutte d'eau qui pointe au bout de mon nez et me chatouille. Et je me tance intérieurement :
" Allez, Annie, ne te dégonfle pas : un pas, juste un pas ! De l'endroit où tu t'es avancée, rien qu'un misérable petit pas de rien du tout et couic...!"
Je frissonne et la voix s'impatiente :
" Alors ? Qu'est ce que tu attends ? Tu sais bien qu'à cet endroit il y a des trous où, toi qui ne sais pas nager, tu peux être sûre de te noyer. Avec ce courant de surcroît... Et puis regarde : tu es toute seule et ça ne fera pas un pli !"
Elle a beau jeu, la garce, on voit bien que ce n'est pas elle ! Mais elle n'a pas entièrement tort. Elle a même franchement raison car, effectivement, il y a les trous, fort profonds paraît-il, il y a aussi le courant que nourrissent trois jours de cette pluie diluvienne dont la Thièrache sait parfois ne pas être avare et je suis seule, loin de tout, dans la campagne désolée.
Et, comme elle me sent fléchir en son sens, elle s'acharne, la gueuse :
" C'est au fond de la rivière, menée par elle que tu atteindras cette volupté du désespoir qui te tente et t'élude. C'est là que tu trouveras enfin ce calme, cette stabilité et ce repos accueillants auxquels tu aspires. C'est là que tu découvriras enfin l'oubli que le sommeil ne saurait t'accorder qu'à titre provisoire. Et encore... Car tu sais bien, ma pauvre chérie, que tu ne dors plus depuis qu'il est parti !"
Un autre long frisson m'ébranle. Je repense à papa. Aux beaux, aux bons moments avec papa. De bons moments qui n'étaient jamais si bons que parce qu'ils étaient si rares. Je sais que je devrais penser aux autres, aux mauvais qui, eux, étaient monnaie courante. Mais non, j'ai beau faire et beau dire, j'ai beau me cuirasser d'indifférence et de mépris, j'ai beau m'armer de hargne et de dégoût, le fait est que je l'aime encore ! Même s'il est parti sans moi. Sans un mot. Sans un adieu. Sans un regret. Sans l'ombre du moindre signe d'affection, si minime soit-il. Sans l'ombre d'une excuse. Sinon pourquoi souffrirais-je ? Je l'aime encore, je l'aime encore malgré tout et, du coup, la voilà la vérité, je me retrouve seule et désemparée ! Si seule, si inutile, si lésée, si abattue que j'en viens à me prendre en pitié.
Voilà, c'est fait !
L'espace d'un éclair, l'espace d'un saut, je me sens même assez fière de moi, diable : j'ai osé !
Puis l'eau glacée me saisit et je ne pense plus à rien car je ne sens plus que le froid intense et compact qui me happe, m'enveloppe d'une chape de plomb, d'un suaire de glace, me transperce et me suffoque. Je descends, je descends, je descends... Et j'oublie. J'oublie tous mes problèmes et ne suis plus qu'une chose, ne suis plus que descente, ne suis plus qu'abîme. Elle avait bien raison ma petite voix intérieure : ici, c'est l'oubli. C'est la paix. La vraie paix. La paix éternelle. Celle dont on sait qu'elle vous attend et vous aspire de toute éternité. Celle qu'on atteint en fin de course. Celle qu'on atteint enfin.
La rivière serait-elle sans fond et mènerait-elle directement aux enfers ? Est-ce ainsi que ça se passe la mort ? On descend, on descend, on descend et puis, couic, plus rien ! Pas de Cerbère au bord du Styx. Pas même de Saint-Pierre pour vous faire rendre gorge. Vais-je donc me retrouver outre-tombe sans autre forme de procès ? Sans plus de problème ? Sans plus de difficulté ? Sans plus de souffrance ? Suffit-il d'un pas en avant, juste un pas et, hop, c'est fini ? Pour un peu, ce pas, on regretterait de ne pas l'avoir fait plus tôt !
Mais non, je m'en doutais un peu, on ne meurt pas si facilement. Et les rivières ont toujours un fond. Et si elles ont toujours un fond, votre corps, lui, a toujours un appétit de vivre avec lequel il faut savoir compter. Votre corps, c'est, assez banalement, un corps séparé de vous-même, un corps qui ne vous appartient pas, un corps qu'on vous a donné, qu'on vous a prêté, un corps dont on ne parvient jamais à être le maître. Un corps qui continue, quoi que vous fassiez, quoique vous pensiez, quoi que vous vouliez et quoiqu'il vous arrive, à n'en faire, si l'on peut dire, qu'à sa tête.
Mes pieds touchent enfin le gravier du fond et mes jambes, d'instinct, me renvoient à la surface. Juste à temps pour que je puisse ne pas manquer de cet air dont, malgré moi, j'aspire une prompte goulée. Puis je me remets à descendre. Et, arrivée au fond, à mon corps défendant, mais en même temps trahie par ce même corps qui se défend, lui, contre autre chose, je me débats pour regagner la surface. Je ne suis plus qu'un bouchon qui va et vient. Qui va, qui vient. Une fois. Deux fois. Dix fois. Cent fois. Un nombre incalculable de fois. Le jeu dure et perdure et à chaque nouveau passage en surface, le paysage change. Il tourne. Il dévie. Il défile. Il se défile.
L'existence s'accroche terriblement à moi. Elle me colle à la peau et j'ai une force, une résistance à la mort pas croyable. Jamais je ne me serais crue si forte, si solide, si ancrée à la vie ! Peu à peu, cependant, le rythme en vient à se casser. J'ouvre la bouche un peu trop tôt, je la referme un rien trop tard et j'avale de grandes goulées de rivière, je respire de grandes bouffées d'eau. J'étouffe. Je crache. Je tousse. J'éructe. Le vert pâle fonce et devient nuit. Puis l'eau s'éclaire, se colore, devient jade, devient aube, puis sans transition, un bref éclair de grand jour et c'est à nouveau le crépuscule.
Et soudain : sauvée, le refuge... !
Mes pieds touchent du gravier, ma tête est hors de l'eau. De l'air ! Mon Dieu, de l'air ! Mais à peine ai-je eu le temps de réaliser ce qui m'arrive, que le flot m'entraîne à nouveau et que je reperds pied. Je n'ai plus prise nulle part. Il n'y a plus de droite, plus de gauche, plus de fond et plus de surface, plus de haut et plus de bas mais un kaléidoscope de couleurs et de sensations au centre duquel je pédale en vain dans le vide. Au centre duquel je m'enserre de détresse.
" Au sec..."
J'ai profité d'un passage au jour pour crier. Mais je n'ai pas été assez vive, le reste se perd et mon appel se termine sous l'eau. En quelques grosses bulles. En pleine nuit noire. Puis, comme j'entame un nouveau cycle, du vert à nouveau, du vert qui pâlit, qui repâlit, qui tourne au jade, qui vire au clair, qui devient transparent, qui se fait cristal et tinte à mes oreilles.
" ...Scours... !"
Vert pâle, vert sombre, vert wagon, vert bouteille,...noir. Ma poitrine brûle. Mon estomac se révulse. Mes yeux pleurent du sel, pleurent du poivre, pleurent du piment. J'ai perdu toute notion d'orientation et de temps. Je ne sais plus si je monte ou si je descends. Je suis transbahutée sans ménagement par le flot qui m'emporte. Je ne parviens même plus à reprendre de l'air quand j'aurais beau de le faire. Je réagis de façon on ne peut plus désordonnée. Je panique ! Et je réalise pleinement à quel point je suis seule. Désemparée, je sens que la partie est perdue. J'en viens à me résigner. Je m'agite moins. La rivière pèse des tonnes. Elle me ficelle. Elle me ligote pieds et poings. Je respire à pleins poumons cette eau qui ne parvient même pas à éteindre le feu qui les consume.
" Aïe... ouille ! "
Un choc violent à la tête ! Un éclair aveuglant ! Un craquement épouvantable qui m'éblouit ! Et cette pensée :
" Voilà, c'est fini. Je suis foutue !"
Quand je reviens à moi, seule une sourde douleur à demi-ankylosée subsiste. Une douleur que je trouve regrettable car, sans elle, je serais parfaitement bien. Comme au creux de mon lit. Comme perdue dans une espèce de nirvana candide. La rivière me traverse. La rivière coule en moi et n'est-ce pas merveilleux ! Je suis la rivière et je m'épanche entre ses draps, entre ses bras, entre... Et puis tout soudain, pesanteur et jour reviennent, me sortent de mon rêve, me plongent dans le cauchemar et me voici traînée, entraînée, projetée, roulée parmi les cailloux et moulue par les roches. Allez, vite, c'est le moment où jamais de m'accrocher quelque part ! Mais, manque de chance, ma jupe a glissé et m'entrave les jambes. Et une fois de plus, je coule à pic.
Puis, tout à coup... Mais non, je ne me trompe pas... Quelque chose...(non : quelqu'un) quelqu'un m'agrippe ! Oui, c'est ça : quelqu'un m'empoigne ! Alors, instantanément, tout en moi se fait lierre, se fait pieuvre, se fait sangsue, se fait poisse, se fait glue. Avec l'énergie du tout dernier désespoir, je m 'attache, je m'amarre, je me colle, je m'enroule, je me cramponne, à ce quelqu'un miraculeusement sorti de je ne sais où. Certes, voilà, sans doute, un geste inconsidéré que je ne suis peut-être pas près d'avoir fini de me reprocher mais est-ce bien, franchement, le moment de philosopher et de se poser des questions ? J'enserre cet être divin venu à ma rescousse. J'ai si peur de le perdre ! J'ai si peur qu'il me perde ! J'ai pris à bras le corps ses deux jambes qui cherchent frénétiquement à se libérer, qui ruent et me donnent des coups.
Et, en fait de coup, voilà que j'en reçois un autre, violent celui-là, sur la tête ! Un coup de poing, sans doute. Mais que se passe-t-il donc ? Je ne comprends pas qu'on se soit jeté à l'eau simplement pour s'offrir le plaisir de m'y assommer et je ne m'en agrippe que d'autant plus fort aux jambes vigoureuses qui, elles, du moins, ne sauraient m'échapper et me semblent être ma seule planche de salut. Mais le poing lui, se moque pas mal de ce que je pense et de ce que je fais. Il va son petit bonhomme de chemin, le poing, et, inhumain, il s'abat encore à plusieurs reprises sur ma pauvre nuque. Peut-être cherche-t-on à se débarrasser de moi ? C'est vrai que j'ai sans doute été assez garce parfois pour m'être fait quelques ennemis et peut-être est-ce là quelqu'un qui profite de la situation pour assouvir un retard de vengeance ? Quelqu'un qui profite de la situation pour assouvir un retard de vengeance ? Mais il a beau faire, celui-là : je ne lâcherai pas prise. D'ailleurs c'est à peine si je sens les coups. Dame, j'en ai vu d'autres ! Tout de même j'entends le cristal des éclaboussures d'eau. Comme les cloches au matin de Pâques. Tout de même, il y a, devant mes yeux, toute une sarabande d'étoiles multicolores. Puis, lentement, avec une sorte d'application démoniaque, je m'enfonce tout en serrant encore plus fort mes bras autour de la précieuse proie que je chevauche et que, reine des Aulnes de la rive, bien vivante, j'entraîne vers le fond où mes trois filles l'attendent. Et c'est affreusement bon de ne pas revenir bredouille.
Et c'est affreusement bon de ne pas partir seule !
* * * * * *
Un bruit me tire des profondeurs de l'inconscience. Gentiment. Calmement. Comme une maman qui réveille son tout petit en lui chatouillant le bout du nez avec une plume échappée à l'oreiller ! Mais avec une telle insistance qu'on ne peut pas résister. Tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac-tac... Lentement. Posément.
Je traverse, comme en un matin d'août et tout au fond des basses prairies, des bancs de brouillard diaphane. Je prends mon essor vers le soleil. Je suis légère, légère... Je fais peu à peu surface. Je maîtrise le bruit. J'y reconnais celui de castagnettes d'un diesel au ralenti et je me laisse bercer par cette musique somme toute rassurante et sans histoire. Sans en demander plus. Sans chercher davantage.
Peu m'importe, au fond, s'il ne subsiste rien d'autre que ce bruit. Ce n'est déjà pas si mal : il aurait pu ne plus rien y avoir ! Mais puisqu'il y a encore des diesels... Au diable le reste ! J'effectue dans l'espace impondérable, peut-être menée par ce moteur peu discret, un voyage aléatoire où la brume, peu à peu, se fait plus rare, plus ténue, s'éclaire et se colore d'orange, de safran, de citron. Mais... mais quel est ce poids qui me maintient clouée au sol ? Qui pèse sur moi, qui relâche son étreinte puis repèse à nouveau. Instinctivement, j'essaie de m'en débarrasser pour pouvoir planer encore. Pour être l'aigle, le condor, le... Mais il ne se laisse pas faire, le sale enquiquineur ! Il insiste, inconvenant. J'allais dire : lourdement. À cause de lui, mes mouvements sont ridiculement inopérants et je demeure inerte, les épaules à terre, les bras en croix, comme un lutteur vaincu. Alors, provisoirement, je compose avec l'adversaire et j'abandonne tout effort. Je le laisse faire. Je me laisse faire. Je subis. Physiquement.
Mais ma pensée, elle, maintenant qu'elle a repris du service, ne renonce pas. Elle continue à noter des détails. À scruter des indices. À enregistrer le bruit du diesel. Elle se porte garante des kilos qui pèsent sur moi. Et elle finit même par là où elle aurait dû commencer, c'est-à-dire par remarquer des mains plaquées sur ma poitrine et une bouche collée à la mienne. Une sale bouche de vampire qui aspire ma vie puis qui, sitôt après, enfonce en moi son haleine ! Je sais que je devrais réagir, tout en moi m'y pousse. Je sais, je sais : mais je ne le fais pas. Je me sens trop faible. Trop lasse. Trop épuisée.
" Qu'importe ! "
Heureusement ma conscience, elle aussi, s'est remise en branle et, déjà Cerbère aux Portes des Enfers, elle veille. Elle retrousse ses babines, elle montre ses crocs et elle grogne :
" Comment ça : qu'importe ? "
" Ben oui, ben oui, qu'importe... Mais... mais, dis donc, c'est vrai que tu as raison, ma vieille, comment ça : qu'importe ? Ce poids sur tout mon corps, ces mains juste sous mes seins, cette bouche sur la mienne et cette sensation que j'ai, tout à coup, d'être allongée toute nue ! Serait-ce que... mon Dieu ! "
Du coup, je retrouve, je ne sais où, des forces à revendre et je repousse vigoureusement mon assaillant. Ses lèvres doivent, contentes ou non, quitter les miennes. Et vite ! Il doit d'ailleurs, le bougre, réaliser immédiatement ma détermination farouche, il doit comprendre que pour lui, la partie est perdue car il ne s'entête pas et il abandonne aussitôt. Puis il se retire de mon corps tout entier. Alors, soulagée du poids qui m'oppressait, j'en profite pour essayer de me redresser, pour tenter de m'asseoir, de me remettre sur mes jambes mais bien que délestée de sa masse, je ne parviens tout de même pas à faire un seul geste. À part un vague battement d'aile. Comme un mouvement d'oiseau blessé ! Comme si quelque part en moi un ressort s'était brisé !
" À la bonne heure : ça va mieux ! "
La voix est indiscutablement masculine. Rugueuse. Râpeuse. Ce qui ne l'empêche pas de bien sonner. Elle fait jeune. Elle fait sérieuse. Elle fait celle qui connaît bien son affaire. Elle m'est totalement inconnue et je voudrais bien savoir à qui elle appartient, mais mes yeux me piquent et me brûlent tant que je ne me hasarderais pas à les ouvrir. L'air tout neuf qui me rentre par les narines est glacial. Il est d'une consistance qui avoisine le liquide. Il sent quelque chose qui me rappelle la pharmacie, les expériences en classe du temps de mademoiselle Dujardin, la chimie, l'alcali. Et puis ça me chatouille quelque part très haut dans les sinus et il faut absolument que je...
" Atchoum !"
" À tes souhaits ! "
Je grelotte. Je tremble. Je claque des dents. J'ai des crampes dans les mâchoires, dans les mollets, dans les bras. Je garde les paupières hermétiquement closes. Je n'arrive pas à me contenir, à me contrôler, à me dominer, mais j'éprouve malgré tout, une sorte de bien-être à me sentir vibrer. Même si c'est malgré moi. Même si ce n'est que de froid.
" Atchoum... !"
" Allons bon : ça continue !"
" Oui, je crois que j'en suis quitte pour un bon rhume."
" C'est bien mon avis à moi aussi. "
Je ne me suis même pas rendu compte que j'avais parlé. Mon esprit est trop occupé ailleurs car je me sens maintenant prisonnière d'une sorte de gangue glacée qui doit être responsable du froid que je ressens. Mes mains qui veulent savoir tâtent à l'entour et ne trouvent tout d'abord que de l'herbe. Aveugles, elles s'orientent au toucher, elles parviennent à ma poitrine, elles y rencontrent des habits trempés et, du même coup..., d'un seul coup..., sans crier gare..., elles me replacent l'esprit dans la course : ah oui, la noyade !
Et l'idée ne doit pas être tellement fameuse car mon estomac aussitôt se révulse et j'éructe. Une fois. Deux fois. Et quelque chose de doucereusement tiède me coule le long du menton, poursuit son chemin dans le cou et se glace et me glace en continuant de descendre.
" Ah, on recrache enfin toute cette saleté de flotte ! Bravo ! J'aime mieux ça."
La voix est toujours là. Amicale. Un rien goguenarde. Elle n'a pas l'air de prendre la chose très au sérieux. Je l'avais déjà oubliée. Même si je lui avais répondu tout à l'heure. Machinalement. Et la retrouver là me rassure, mais je ne parviens toujours pas à ouvrir les yeux pour voir à qui elle appartient. Tant ça me brûle et tant ça me pique. J'ai froid. J'ai mal à la tête. J'ai encore envie de vomir. J'ai la poitrine en feu, le corps endolori et courbaturé de partout. Au bruit du diesel se sont joint le martèlement de mes tempes et le claquement de mes dents qui, elles aussi, comme lui, jouent des castagnettes. Mais sur un autre rythme. Monotone lui aussi mais beaucoup plus rapide.
Mon sauveteur (il ne peut s'agir que de lui !) à dû remarquer que j'ai froid car il s'excuse à peine et passe aux actes.
"Pardonne-moi, il faut que je te sèche, tu vas prendre la mort. "
Et, sitôt dit, sitôt fait, il commence à me déshabiller. Comme si c'était la moindre des choses, comme si c'était tout naturel, comme si c'était ainsi que j'allais pouvoir me réchauffer !
Il tire ma jupe et m'assoit. Ouille, ouille, ouille ! Je me sens blessée, écorchée de toutes parts. Il cale mon dos contre lui. Il fait passer... aie mes bras ! Oh ! Attention ! Mes coudes ! Il fait passer mon pull par-dessus la tête. Il déboutonne mon corsage et l'enlève.
" Mon Dieu !"
" N'aie pas peur, allons ! "
La panique me gagne. Va-t-il aller plus loin ? Plutôt mourir !
" Le reste devra sécher sur toi, ce n'est pas une affaire, c'est loin d'être aussi épais que les jupons de ma grand-mère ! Ces trucs-là, c'est du vol au vent, pas vrai ? Ça devrait aller comme ça. Tu t'en arrangeras toi-même par la suite."
Allons bon, je me suis inquiétée pour rien. Je n'ai pas affaire à un satyre, ça, au moins, c'est rassurant et j'accueille sans plus d'histoires une main rêche et chaude qui se pose sur mon épaule nue. Une main rassurant, somme toute, et qui me maintient fermement. Et je n'ai plus du tout envie d'ouvrir les yeux. Même si je pouvais le faire. Tant je me sens prise en charge. Tant j'ai confiance maintenant.
L'homme m'empoigne l'épaule un peu plus solidement et, armé de je ne sais trop quelle toile rude, il me frotte le dos avec une énergie farouche. Comme s'il bouchonnait un cheval !
" Aïe !"
Le tissu rugueux n'épargne pas un seul pouce de ma tendre peau. Il n'hésite ni sur le ventre fragile, ni sur les cuisses, mais il garde respectueusement ses distances vis-à-vis des zones interdites que délimite strictement le peu de vêtement que je porte encore. Ce qui ne m'empêche pas de protester. Mais pour des raisons qui n'ont plus, cette fois, rien à voir avec les convenances.
" Aïe ! Ouille..., brute..., aïe ! Mais vous me faites mal !"
" Bien sûr que je te fais mal, mais, tu sais, comme, on dit, c'est pour ton bien."
" Pour mon bien ! Et ben, vous alors !"
" Maintenant que j'ai pris la peine de te sortir de l'eau, tu ne voudrais tout de même pas que je te laisse attraper une pneumonie !"
Du coup, j'ouvre les yeux. Doucement. Discrètement. Comme si de rien n'était ! Et, sous la frange de mes longs cils mouillés, j'observe mon sauveteur. Il correspond bien à sa voix : sympathique, assez grand, pas autant peut-être que j'avais cru, fort surtout, puissant. Un herbager, sans doute. Je n'en veux pour preuve que le bruit du tracteur. Il n'en reste pas moins que je suis un peu étonnée de ne pas le connaître : je croyais avoir mieux tenu à jour mon petit registre d'état civil.
"Et bien ça va mieux, on dirait ! "
Je hoche la tête en signe d'assentiment, le souffle coupé. Il s'est reculé. Il admire son ouvrage. La façon dont il me regarde est éloquente : ce n'est pas moi, Annie Chenot, qu'il voit, ce n'est pas mon corps à demi nu qu'il observe, mais le résultat de ses soins vigoureux.
" Je vais voir ce que je peux trouver pour te couvrir. Tu ne peux absolument pas remettre ces habits trempés. Surtout en cette saison et à cette heure."
Je ne réponds pas. D abord parce qu'en recouvrant la vue, j'ai renoué avec une certaine peur de l'inconnu, une certaine timidité à l'égard de ceux que je ne connais pas. Et puis aussi parce que sa phrase n'attend pas de réponse. D'ailleurs, il entretient très bien la conversation à lui tout seul :
" Et avec ça, dis, c'est que nous ne sommes pas encore rentrés ! "
Encore un silence puis :
" Ça va aller ? Je peux te lâcher ? Tu sauras bien te tenir toute seule ? "
" Oui. "
Un petit "oui" tout pâle et tout maigrichon.
" Alors j'arrive ! "
Tandis qu'il s'est éloigné et fouille à l'arrière de sa remorque, je retrouve une partie de mon aplomb. Mes yeux en profitent pour se repérer. Ils découvrent, entre deux haies d'épine noire, un chemin creux au beau milieu duquel je suis provisoirement installée. À l'entour, quelques arpents de pâture, quelques pommiers rabougris, mangés de gui et une demi-douzaine de vaches intéressées qui sont accourues au bailliage. La pluie a cessé et la nuit commence à descendre. De la rivière, plus rien. Sans doute est-elle tout simplement dans mon dos, mais ce serait trop me demander que de faire un effort pour me retourner. C'est déjà un miracle si je parviens à garder la pause tant je me sens faible. Et d'ailleurs, je n'en aurais pas le temps car celui qui m'a tirée de l'eau revient vers moi brandissant une vieille canadienne en riant.
Il m'aide à me relever. Ce qui ne va pas sans mal. Ni sans une nouvelle série de cris et de protestations de ma part. Mais il n'en a cure : il est bien trop occupé à m'enfiler, comme à un bébé, son lourd et raide vêtement. Et quand c'est fait, je demeure là, hébétée, à peine apte à décider de mon sort, sage comme une gentille poupée et muette comme une carpe. Heureusement, je l'ai dit, il a de la conversation pour deux :
" Bien sûr, ça ne sera pas très, très élégant, mais, au moins, ça va te tenir chaud, tu vas voir ça ! "
" Et là, d'un seul coup, te voilà habillée de la tête aux pieds. Et à peu de frais ! "
Il rit. Et je rirais bien avec lui si j'en avais le courage, car la veste, la sienne sans doute, celle qu'il prévoit pour la pluie ou le coup de froid, est trois fois trop grande pour moi. Elle me tombe franchement à mi-mollets et, côté manches, j'aurais plutôt l'air d'un pingouin. Elle serait aussi trois fois trop large s'il n'en serrait avec vigueur la ceinture... Et comme les trous ne vont pas assez loin, il fait un nœud.
" Voilà ! "
À nouveau, il s'écarte d'un pas. Le gros col de fourrure enfouit toute ma tête et me caresse le cou. Seul le bout de mon nez et un rien de visage s'en échappe. Mon sauveteur prend encore un peu de recul, il penche la tête à droite, il m'observe attentivement. Il ne rit plus mais il sourit et, cette fois, je sais que c'est moi et non plus son travail qu'il regarde.
" Et jolie avec ça ! "
Comme s'il concluait à haute voix tout un train de pensées intérieures ! Et, du coup, je me sens rougir de plaisir. Comme si j'y étais vraiment pour quelque chose s'il me trouve à son goût !
Avec lui, au moins, ce n'est pas compliqué de vivre : il parle pour moi, il ne semble même pas attendre de réponse de ma part et il prend pour garantie tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait. Ce n'est certainement pas moi qui vais le contredire. Il dirige, il conduit, il guide. Et moi, subjuguée, je suis. Tiens, c'est nouveau ça ! Mais oui madame Ma Conscience, c'est nouveau. Et alors ? Qu'est ce que ça peut bien vous faire ?
Il plie le sac de jute avec lequel, je m'en rends compte maintenant, il vient (pas étonnant que cela ait été un tel calvaire) de me frotter. Il en fait comme un coussin, me le confie, m'aide à monter dans la remorque et me tend mon paquet d'habits trempés. Assise sur le sac au milieu des bidons de lait, c'est à peine si ma tête dépasse les ridelles.
Et nous voilà partis ! Tac-tac-tac-tac-tac-tac... Après une aussi longue pause, le diesel bien chaud s'en donne à cœur-joie. Guidé par une main experte, notre équipage file à toute allure au creux des haies qui le giflent et le griffent. Et maintenant qu'elle a repris ses bonnes vieilles habitudes, ma pensée, elle aussi, suit ses ornières favorites. Et si elle tourne et s'attarde autour du grand gaillard qui, la-bas devant, tient le volant, c'est tout juste pour mieux souhaiter que papa ait pu mieux lui ressembler. Papa ? Comment ça, papa ? Ah, non alors ! Tu ne vas tout de même pas remettre ça ? Papa, je te l'ai dit, c'est fini ! Fini, f i fi, n i ni, fini ! Allez, hop ! : On n'en parle plus ! Compris ?
Et pour couper court, j'inventorie mes blessures. Je porte la main à ma tête et la retire toute maculée de sang. Dans l'intimité garantie par les hauts bords de la remorque, je me permets d'entrouvrir la canadienne. Mon Dieu ! La rivière ne m'a pas épargnée. Et bien, me voilà chouette ! Et demain matin qu'est ce que ça va être ! Qu'est ce que je vais bien pouvoir raconter pour justifier, honorablement, toutes ces marques ? Je ne suis que coups et blessures ! Pas trop graves tout de même. À part la tête. Là, je ne peux pas dire. Il faudrait un miroir. Mais c'est égal, dans quel état me suis-je mise ! Heureusement que la nuit qui s'installe m'épargnera la surprise et la curiosité des voisins ! Mais ce ne sera que partie remise car demain... Oh ! Demain, on verra !
Et Françoise ? Ah ! Oui, Françoise ! Tiens, c'est vrai, je n'y pensais plus à celle-là. J'imagine facilement son air atterré et sa consternation en me voyant arriver en un tel état et en si curieux équipage. À l'heure qu'il est, elle doit d'ailleurs commencer à s'inquiéter de ne pas me voir rentrer. Un accident ? Oui, c'est ça : un accident. C'est juste ce qu'il faudra lui dire. Avec qui, quand et comment, ça, ça reste à imaginer. Je me promenais tout tranquillement le long de la rivière, ( pourquoi ?) Bof, il faisait si beau ! Oui, bon... Et crac... Allez, ma petite Annie : Ni vu, ni connu, je t'embrouille ! Oh non ! Il ne faut surtout pas qu'elle puisse deviner la vérité. Elle encore bien moins que quiconque. D 'autant plus qu'avec le recul, les raisons qui m'ont poussée ont sérieusement perdu de leur valeur. Papa est parti ? Très bien et alors ? La belle affaire ! Il n'y a pas de quoi en faire un drame. Peut-être est-ce mieux ainsi après tout ? Qu'il reste là où il est ! Bon voyage et bon vent, monsieur Chenot, la paille au derrière et le feu dedans ! Vous voyez : nous ne pensons déjà plus à vous. Non, ne vous faites pas de chagrin, ne vous faites pas de mouron, ne vous faites pas d'illusions non plus : nous ne serons pas, après avoir manqué de l'être, votre petite Ophélie personnelle. Et puis, voyez-vous, si nous ne continuons pas plus longtemps à nous apitoyer sur notre sort à cause de vous, c'est tout simplement parce que nous nous sommes rendues compte au cours de notre petite noyade manquée ( et qui risquerait bien de nous rendre ridicule si nous l'avouions volontaire ) que vous n'en valez pas la peine.
Pendant que je haranguais papa de la sorte, nous ( pluriel tout ordinaire, tout bête, cette fois et non plus de majesté comme il l'était à l'instant ! ) Nous venons de nous arrêter dans une petite cour de ferme. Ainsi donc, nous n'allons pas directement à la maison et c'est tant mieux : ça va encore me laisser un petit laps de temps supplémentaire pour me préparer. D'ailleurs, vous me voyez rentrer au bercail en un si bruyant équipage ! Mon sauveteur a sans doute prévu quelque chose de plus rapide et de plus discret pour se rendre au village.
Un grand chien roux accourt en jappant. Son maître le renvoie à sa niche et m'aide à descendre.
" Nous voilà chez moi. Tu l'avais deviné, sans doute. Je vais me changer avant d'attraper une bonne grippe parce que, bien sûr, je suis aussi trempé que toi. Tiens, regarde-moi ça ! "
Il tord la veste qu'il vient de défaire. Puis il pousse la porte et fait de la lumière.
" Entre, je vais te faire chauffer quelque chose. "
Ca, c'est une bonne excuse pour moi m'autoriser à l'accompagner chez lui. Si bonne que la farouche que je suis en oublie toutes ses bonnes vieilles raisons d'être méfiante à propos d'une telle offre. Toutes mes bonnes vieilles raisons d'être méfiante et aussi toutes les sacro-saintes recommandations de feu ma pauvre mère. Tout ici pourtant et dès l'abord, à commencer par la façon dont il vient de me parler, me dit qu'il habite seul. Et, effectivement, l'intérieur dans lequel nous pénétrons manque, de façon évidente, de ce petit rien impalpable qui, quelle qu'en soit la qualité, trahit immanquablement la présence féminine. Mais qu'importe ! Je n'en suis plus à ça près ! Faut-il qu'il m'ait subjuguée tout de même ! Faut-il qu'il ait su, d'emblée, acquérir ma confiance pour que je laisse ainsi tomber ma garde !
Mais il s'agit bien de cela ! Il ne me regarde même pas. A peine l'a-t-il fait tout à l'heure et c'était bien naturel. Il ne s'intéresse pas à moi. Il n'y voit qu'une gamine. Il ignore délibérément ce que je pourrais être pour lui. La preuve : il craque tranquillement une allumette, il tourne le bouton du gaz, allume, verse du café dans une casserole et le met à chauffer. Puis, d'un placard, il sort un tube de comprimés d'aspirine, deux verres et deux tasses. Il prend deux petites cuillères dans le tiroir de la table. Décidément, tout va par deux pour le couple étrange que nous formons ! Il se rend à l'évier, remplit les verres et en pose un devant moi.
" Prend un comprimé et surveille le café pendant que je me change. "
Il est passé dans la pièce voisine. Je l'entends aller et venir, ouvrir la porte d'une armoire, heurter un meuble et ronchonner tout seul. Depuis la petite phrase qui m'a échappé tout à l'heure alors que j'étais encore à moitié dans le cirage, je n'ai toujours pas desserré les dents. Ou si peu ! Et juste pour grelotter et me plaindre. Quel mufle je suis ! Et pourtant je lui suis reconnaissante à ce diable de gaillard. Et, croyez-moi, pas tant de m'avoir sortie de l'eau que de m'avoir laissé sentir que je n'aurai pas à lui expliquer les pourquoi et les comment qui m'y avaient jetée. Car il saura, j'en suis sûre, laisser intact mon secret. Car il n'usera pas de ses prérogatives de sauveteur pour tenter de le violer. Non, je ferai comme ça me plaira et s'il apprend quelque chose de moi, c'est que je le voudrai bien.
Je verse le café dans les tasses. Je vais au miroir placé au-dessus de l'évier et je m'observe. Engoncée dans le col de fourrure, les cheveux plaqués sur le front à la façon des années vingt ou trente, maculée de sang, pâle, translucide, un rien violette aux joues et au bout du nez, celle qui me regarde me paraît étrangère. Et c'est vrai qu'elle l'est car j'ai laissé au fond de la rivière, avec l'ancienne Annie, quelque chose qui me semblait aussi vital et indispensable ( et, partant, aussi habituel et banal ) que l'air que l'on respire : l'amour indéfectible que, sans m'en rendre compte, depuis toujours, je vouais à mon père. Et, avec un gant de toilette qui se trouvait là, posé à cheval sur le tuyau qui mène au robinet, en épongeant le sang que j'ai sur le front, j'en fais disparaître les dernières traces.
Je finis tout juste de rincer l'évier lorsque mon Bon Samaritain fait sa réapparition. Habillé de sec et dûment recoiffé, il fait nettement plus jeune que tout à l'heure. Allez : vingt et un, vingt deux ans. Pas plus. A la grande rigueur, vingt trois. Et, par-dessus le bord de ma tasse, mon regard se porte à sa main gauche sans alliance. Curieux, il refait, et cette fois dans le détail, le tour de la cuisine. Pas la moindre trace, pas le moindre petit indice qui trahisse, non pas l'épouse, l'absence d'alliance me suffit, mais la mère ou la sœur. Ou la compagne éventuelle, la petite amie, la poule. Bigre! J'ai les idées larges et, pour moi, il n'est pas interdit de vivre, comme maman disait avec un rien de mépris au coin des lèvres, à la colle.
Satisfaite des résultats de mon petit inventaire, j'observe à la dérobée ce grand garçon qui s'assied en face de moi pour boire le café que je lui ai servi. Pourquoi cet intérêt ? Est-ce seulement parce qu'il est venu à ma rescousse ? Ou bien y aurait-il une autre raison ? Mon cœur, oh, mon cœur, arrête de t'emballer ! Faut-il qu'à peine sortie d'une illusion, tu te jettes aussi avidement sur une autre ?
" Tu es bien la petite Chenot ? La fille du comptable de l'usine ? "
Je sursaute. Dans le genre douche écossaise, on ne fait pas mieux ! Et si je sursaute, c'est que, gravée au sceau paternel, ma carte de visite m'embarrasse soudain. C'est qu'elle me fait reposer à terre un pied, plus que léger, que j'allais allègrement mettre à l'étrier du rêve. C'est qu'à cause de papa, à cause surtout d'un passé récent qu'il a consciencieusement barbouillé d'opprobre, mon image de marque s'en devient, tout à coup, mauvaise. La fille du comptable de l'usine ! Hé, Monsieur du Corniaud, c'est là, diantre, comme il est dit chez La Fontaine et chez Molière, justement ce qu'il ne fallait pas dire !
Il n'empêche, contente ou non, qu'il ne m'en faut pas moins répondre. Alors d'une petite voix terriblement neutre :
" Oui, Annie. Annie Chenot. "
Comme pour renier une filiation dont je n'ai guère, vous l'avouerez, à être fière. Et ça veut dire : Chenot, bien sûr, excusez-moi de l'être, mais, remarquez-le bien, monsieur, j'ai insisté sur le prénom. Je l'ai prononcé seul d'abord et, par la suite seulement, associé au nom de famille. Parce que Chenot, peut-être, Chenot, bien obligée, mais pas n'importe quel, pas n'importe quelle Chenot. J'insiste sur la différence : pas seulement la petite Chenot, pas seulement la fille du comptable en cavale, pas plus que seulement celle du Don Juan local. Pas la Chenot que vous croyez, monsieur. Pas celle, du moins, que vous pourriez croire.
Aurait-il compris mon message le monsieur en question ? Serait-il si fin ? Ou alors aurais-je été plus explicite que j'avais cru l'être ? Il me regarde avec attention et soudain, comme s'il y avait un rapport, mais alors que lui seul connaît, il saute du coq à l'âne de façon magistrale.
" J'ai fouillé un peu dans mes affaires mais je n'ai rien trouvé qui puisse t'aller mieux que cette vieille veste."
" Ca ne fait rien, Monsieur. "
Prononcé à haute voix, le " Monsieur ", cette fois n'a rien de sarcastique. Il est, plus simplement, bien poli et bien modeste. Bien séant en la circonstance. Et celui auquel il s'adresse, le trouvant tellement naturel, n'y prête nulle attention et poursuit sur sa lancée :
" Tu sais, depuis le temps qu'il n'y a plus de femme ici... Ca fait, voyons voir, oui, c'est ça, près de huit ans que ma mère est morte. J'étais encore tout jeune. Et, bien sûr, pour ce qui est des habits..."
" Je vous en prie, Monsieur, ne vous excusez pas : c'est moi qui vous dérange. La veste va parfaitement. Je suis bien. J'ai chaud comme vous me l'aviez promis. Reconduisez-moi, maintenant, voulez-vous ? Reconduisez-moi, Monsieur. S'il vous plait ! "
J'ai demandé à partir, j'ai demandé à être reconduite chez moi, mais si je l'ai fait, ce n'est que pour respecter les convenances car, au fond, rien ne me presse et je resterais bien ici. Je m'y trouve bien. Je m'y trouve même très bien et celui auquel j'adresse ma requête devrait le sentir. Mais, si fin qu'il soit, si fin qu'il puisse être, il ne peut tout sentir, ni tout deviner et il est sorti vers la cour sans demander son reste.
Le choc d'une porte de grange que l'on ouvre et qui racle le sol en fin de course. Un claquement de portière. Léger, le claquement de portière. Un bruit de moteur de deux-chevaux qui démarre en renâclant, qu'on violente, qui s'époumone, qui recule jusqu'au seuil de la cuisine et y fait vibrer une vitre. Allons, il faut partir ! J'éteins la lumière. Un peu comme si j'étais chez moi. Il ferme la porte derrière moi et donne un tour de clé.
Dans la fraîcheur de la nuit, mes pensées reprennent instantanément un tour nettement plus pratique : ce retour en voiture et à cette heure sera, somme toute, assez discret. Tant mieux ! Il n'y a vraiment pas besoin que tout le monde sache. Néanmoins...
" Dites, Monsieur..."
" Qu'est-ce qu'il y a ? "
" Vous ne direz rien ? "
" Rien de..."
" Rien de ce qui s'est passé."
" Tu as peur d'être ridicule ? "
" Bien sûr, quoi d'autre ? "
" Sois tranquille, je ne dirai rien. D'ailleurs, je n'aurai pas grand mérite : à qui pourrais-je parler dans mon coin perdu et comme je ne fréquente personne à Vandelaincourt... Mais pour ce qui est de ta mère !"
" Ma mère ? Mais...
" Et bien oui : ta mère !
" Ah! Vous voulez dire Françoise ?
" Si tu veux.
" Avec elle, je crois bien que nous ne puissions pas éviter l'explication. Vous m'accompagnerez, n'est-ce-pas ? "
" On verra ça. S'il le faut, je lui dirai ce que je sais, c'est à dire pas grand chose dans le fond. Si ce n'est que je t'ai trouvée en train de te noyer. Charge à toi de lui expliquer comment tu t'y es prise pour en arriver là. Ca ne me regarde pas mais, elle, elle voudra savoir."
" Je sais et ça, croyez-moi, ça ne sera pas le plus facile."
" Je m'en doute."
" Vous vous en doutez ? "
" Allons, Annie, tu sais bien que je ne suis pas né de la dernière couvée et que ce n'est pas aux vieux singe qu'on apprend à faire la grimace. Disons que j'ai été jeune avant toi et que je peux deviner et comprendre certaines choses. Tous les bouseux ne sont pas absolument idiots ! Se balader par ce temps-là au bord de la rivière... Hum...! Mais les berges sapées par le courant et qui, parfois, s'effondrent sous le bétail, ça existe aussi, n'est-ce-pas ? Alors pourquoi pas sous toi ? Et ça, ça t'arrangerait bien, hein ! Allez, entendu comme ça ! "
" Merci !
" Oh! Ne me remercie pas : ce n'est rien."
" Si, si, merci pour tout : le sauvetage, la canadienne, l'aspirine, le café et surtout..."
" Chut ! "
Je n'en dirai pas plus mais je sais qu'il comprend. Je sais qu'il a deviné ce que je voulais faire et je sais qu'il a compris que je voulais dire : " Merci pour tout... Et surtout pour la chaleur, pour l'affection, pour la remise en douceur sur les rails." Mais il refuse de se laisser attendrir et il fait vite diversion :
" Merci surtout de t'avoir assommée ! C'est que j'ai eu un mal fou à te sortir de l'eau, tu sais ! Tu t'agrippais à moi de toutes tes forces et Dieu sait s'il t'en restait ! Pour un peu tu m'aurais entraîné au fond !
Et sa voix rit comme s'il approuvait ma vigueur et mon besoin d'être sauvée.
La voiture, pendant ce temps, aborde le dernier virage avant Vandelaincourt. Ses phares éclairent le parapet du pont, une haie, puis les premières maisons. En passant, ils balaient le monument aux morts, le porche de l'église, la poste et nous nous arrêtons devant chez nous dans un grand grincement de freins qui nous amène immédiatement sur le seuil une Françoise impatiente et inquiète.
Mon sauveteur descend calmement. Il fait le tour de l'auto, m'ouvre la portière récalcitrante et m'accompagne comme il ne l'avait pas vraiment promis. J'aime mieux ça car il va m'aider à expliquer la raison de mon retard et du pitoyable état dans lequel je suis. Mais Françoise ne demande rien : elle ouvre seulement les bras. Et, sans réfléchir plus avant, je m'y jette et je naufrage. Je pose ma tête sur son épaule et, bêtement, j'explose en sanglots. Elle me serre contre elle avec tendresse, elle me câline et me parle comme à un tout petit, comme à son tout petit :
" Ma chérie, ma pauvre chérie ! Mon Dieu, dans quel état tu t'es mise ! Allons, ne pleure plus : tu es là et c'est le principal ! J'ai eu si peur ! Allons, ce n'est rien ! Allons, tais-toi ! "
Je me suis calmée mais mon corps reste dans la chaleur du sien. Mon visage demeure enfoui dans ses cheveux. Et pendant ce temps, mon saint Bernard raconte ce qu'il sait. Ce qu'il croit savoir et ce qu'il veut qu'on sache de mon aventure. Il va même un peu plus loin que ce qu'il avait dit, il en rajoute un peu, il brode, il affabule, il noie le poisson :
" Et puis, vous savez, on ne se méfie jamais assez des berges. Surtout par ici. Surtout en cette saison. Elles sont souvent sapées par le courant et ça ne se remarque que de l'autre rive. Ca ne se voit que de l'autre côté de la rivière. J'ai déjà eu l'occasion de perdre quelques bêtes de cette façon. "
Il est brave tout de même ! On ne lui en demandait pas tant. On se contentait seulement de prier pour qu'il ne suggère rien qui puisse engendrer le soupçon et le voilà qui nous romance un nouvel "Autant en emporte le vent". Mais trêve de louanges ! Pour l'heure, il faut que j'aille me changer et mettre des habits chauds et secs car voilà que je me remets à grelotter. Il faut aussi que je rende cette canadienne à laquelle je me suis habituée, peut-être, un peu trop vite.
" Mais ça ne presse pas vous (Vous ? Françoise et moi ? Françoise seule ou moi toute seule mais désormais, devant Françoise, sans tutoiement ?) Vous me la rendrez plus tard !"
Que nenni, Monsieur, que nenni, je serais bien capable de ne plus vouloir m'en séparer ! Alors je monte à ma chambre. Mais cette fois, mon pas dans l'escalier est, en dépit de ce que je viens de subir, plus vif qu'à l'ordinaire. Décidément, je n'étais pas prête à en finir ! Pas étonnant lorsqu'on a en soi, à fleur de peau, une telle dose d'espérance, que l'on se refuse à décrocher et que son corps tout entier, malgré vous, s'obstine à vivre encore. Tout de même, je n'irai pas jusqu'à dire que j'étais folle. J'ai fait ce qu'il me semblait, à un certain moment, falloir faire et c'est tout. Parricide à ma façon, j'ai tué mon démon. Cela exigeait bien un pas. Un seul. Et qui eut pu, certes, être le dernier. Et ce pas, je l'ai fait et je suis assez faraude de savoir que je l'ai fait.
Et je m'en retrouve, ce soir, exorcisée.
* * * * * *
A travers les herbages de Thiérache, le chemin qui mène aux Hurées ressemble étrangement à celui que j'ai suivi lors de ma fugue. Je traverse les pâtures peuplées de vaches et de pommiers à cidre. Je contourne le foin encore sur pied, envahi de bleuets, semé de coquelicots. J'esquive les remblais tout encombrés de ronce. J'évite les haies barbues où l'églantine nous a laissé des baies qui commencent à rougir. Je dévale les talus embaumés de senteurs. Je trébuche dans les raidillons que le mélilot et l'armoise colonisent et d'où s'envolent des milliers de sauterelles. Je franchis à la hâte les affleurements calcaires d'où s'enfuient les lézards. Je patauge à l'abord des fosses où les troupeaux vont boire. Il fait beau. Il fait chaud.
Mais voilà qu'insensiblement le soleil s'est voilé. Au-dessus de ma tête, le bel azur acquiert peu à peu la nuance foncée du lapis-lazuli. Vers l'Ouest, le ciel prend des tons plus sinistres encore. Il vire à l'ardoise et à la fluorine violette.
Il faut que je me hâte si je veux arriver avant l'orage !
Nous avons eu des nouvelles de papa. Et, du reste, par la même occasion, tout le village aussi. Mais, ceci expliquant cela, pas par la poste !
C'est que le nouveau comptable de l'usine, récemment embauché par Savaron, a trouvé des anomalies dans les comptes qu'a laissé son prédécesseur. Stupéfait, il a du d'abord se dire en aparté : "Qu'est ce que c'est que ça ? Aïe, aïe, aïe, mama mia ! " Puis il a pris peur, affolé par ce qu'il venait de découvrir et conscient de ce qu'il pourrait être mis en cause. Alors, renversant précipitamment chaise et rond de cuir, il s'est empressé de courir frapper à la porte du bureau de Savaron pour aller, hors d'haleine, crier gare. Résultat : les gendarmes sont revenus. Au pas de course ! Bouche en cœur et sourire aux lèvres! Suivis des inspecteurs de la brigade financière de Reims. Au pas de course, eux aussi. Ceux-là même qui n'avaient rien su découvrir la première fois. Mais, à l'inverse des gendarmes, eux, ils avaient plutôt la bouche en cul de poule. Quant au sourire, ils l'avaient laissé accroché aux portes du Cours Libergier car ils venaient de se faire taper sur les doigts par leur chef. Et ça avait du donner à peu près ceci :
" Quoi ? Vous n'aviez rien su trouver d'anormal dans l'affaire de Vandelaincourt, vous, des spécialistes de ce genre de truc, des super expert-comptables, des limiers de la paperasse, des gaillards que je paie un prix fou ! Vous n'y aviez vu que du bleu et un malheureux petit trou du cul d'employé de rien du tout arrive là et vous trouve, sans même fouiner et sans même s'en douter, ce que vous aviez cherché en vain ! Non mais, dites-donc, les barons, vous ne croyez pas que vous êtes en train de vous foutre de ma fiole ? Ma parole, quand vous étiez la-bas, vous n'avez fait que taper le carton au bistrot! Et de quoi j'ai l'air moi maintenant ? Hein! Je vous le demande! "
" Mais chef..."
" Et qu'est-ce qu'on va dire en haut lieu ? Et qui c'est qui va encore avoir droit à la sérénade? Allez ! Ouste, à Vandelaincourt, mes gaillards ! Allez : en selle ! Et plus vite que ça !
" Mais chef..."
" A Vandelaincourt, j'ai dit. Et que ça saute ! "
Et, effectivement, ça a sauté. Pour papa surtout! Car ils ont refouillé la paperasse. Du moins, ce qu'il en reste ! Et, cette fois, sérieusement. Ils ont sorti la pointe Bic, le bloc-note, la machine à écrire, la ramette de papier 21 x 27 et, guidés par les indices découverts par le nouveau comptable, de fil en aiguille, ils ont suivi, à la trace et en vitesse comme leur chef le leur avait demandé, le trop court chemin qui mène du simple abus de confiance au vol pur et simple. Avec effraction, s'il vous plait, ce qui est tout de même, en soi, un comble puisque le voleur, en l'occurrence papa, savait que la clé était dans le tiroir du caissier ! Du même coup, ils en ont profité, le temps qu'ils y étaient, pour foutre en l'air la fameuse légende dorée de la trop bonne fortune paternelle.
La réputation du "sieur Chenot", comme il a été nommé dans le journal, en avait déjà pris un sacré coup lors de son remariage suivi du scandale qu'il avait fait par la suite. Cette fois, elle vient, comme le miroir du café des Arts ce jour-là, de voler en éclats dans les senteurs de pastis, et il n'en reste plus rien. Ses quelques alliés inconditionnels, ceux qui le soutenaient encore au mépris de leurs femmes, ceux qui croyaient encore à ses gains au tiercé, ceux qui ne l'avaient pas encore fait, viennent, le mot est plaisant, de tourner casaque. Ils sont furieux ! Dame, il faut les comprendre, les pauvres : ils se rendent enfin compte qu'eux, le dernier carré, il les a fait passer pour des cons. Et ça, ils n'aiment pas ! Ils aiment même tellement peu que, du coup, pour rétablir, en quelque sorte un certain équilibre et récupérer à leurs propres yeux un peu de leur également propre estime, ils sont les premiers à crier au voleur. Et même à le crier bien fort et bien haut. Ah! Ça, il les a bien eus, pardon : il nous a bien eus, tous autant que nous sommes, car, pour reprendre en partie ses propres termes utilisés en d'autres circonstances tout aussi néfastement mémorables, " pas un sou, pas un franc, pas un centime, pas un liard, pas un sol, pas un sesterce, pas un rotin ", rien, il n'a jamais rien gagné au tiercé ! Là-dessus, les gens du P.M.U. sont formels. Par conséquent, puisqu'il n'a jamais rien gagné et qu'il misait beaucoup, il a perdu régulièrement de bonnes sommes. C'est logique! Pas besoin d'avoir fait de longues études pour dire ça ! Ni de s'appeler Sherlock Holmes, ce que ne prétendent pas nos pandores en civil qui, du reste ne disent rien. Qui attendent d'être surs ! Point n'est besoin non plus d'être payé par le contribuable le prix fou que mentionnait leur chef ! Alors ?
Alors haro sur le baudet et la rumeur publique s'en donne à cœur-joie et va bon train. D'un si bon train même qu'elle devance largement les inspecteurs chargés de l'enquête en additionnant les on-dit, les indices vermoulus et les soupçons rancuniers, en multipliant le tout par un sérieux coefficient de malveillance et en obtenant un résultat qui vaut assurément, puisqu'on est en Thiérache, son pesant de maroilles. Ainsi est-on sûr maintenant ou, du moins, croit-on l'être, qu'en fracturant le coffre pour de la frime puisqu'il savait où était la clé, papa a fait d'une pierre, non pas deux, mais trois coups : éloigner de lui les soupçons, se procurer en une seule fois de l'argent frais en quantité substantielle et faire disparaître des documents compromettants qui auraient expliqué, le cas échéant, la provenance des fameuses sommes perdues. De là à dire que c'est lui qui a mis le feu à la perception il n'y a qu'un pas que tous, sauf, pour le moment, la police, franchissent allègrement. Pourquoi aurait-il fait ça ? Là, nos fins limiers de la rumeur publique se divisent quelque peu. Certains pensent en effet que c'est accidentellement, en essayant d'ouvrir le coffre pour se procurer encore d'avantage de fric. Ils disent fric, pas argent ! D'autres penchent pour la théorie d'une simple diversion. Somme toute, vous voyez, du côté de la perception, on imagine ce qu'on peut mais quoiqu'il en soit : c'est lui !
Et notre trop naïve Françoise, secouée par de telles révélations, se retrouve en butte à la suspicion des uns qui s'interrogent sur son honnêteté personnelle dans l'affaire et à la méchanceté des autres qui en rajoutent. Parce que, si lui, est parti, elle, du moins, elle est là. On ne cherche plus à savoir ni qui elle est, ni comment elle est, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle a fait, ni comment elle l'a fait. On n'a plus le temps de s'attarder à de telles subtilités. Les langues bien pendues vont un peu trop vite pour ça. Dame : qui s'assemble se ressemble ! Alors, elle n'ose plus sortir et chaque classe, en attendant que le rectorat s'occupe de son cas, devient pour elle une sorte de chemin de croix tout au long duquel je suis tout à la fois sa Véronique et son Simon de Cyrène. Parce que je sais, moi, qu 'elle n'y est pour rien et que, victime au même titre que moi, elle doit se contenter de subir.
Pour moi, comme lors de la mort de maman, je souffre peu. D'abord parce que la rumeur publique, moi, je m'en moque comme d'une guigne. Et puis de toute manière, c'est à peine si j'ai honte tant, à présent, je me sens détachée de cet homme que j'ai pourtant tellement aimé. Mais dans une autre vie. Mais sur une autre planète. Désormais son affaire ne me concerne plus. Et, à tout prendre, frondeuse de nature, j'en serais plutôt fière. On peut me montrer du doigt, et je vous prie de croire qu'on ne s'en prive pas, on peut me tenir à l'écart, c'est si facile, on peut m'observer à la dérobée, c'est tellement plus pratique et plus lâche, je ne rougis pas. Non, non, Mesdames et Messieurs, insolente, direz-vous, je ne détourne pas les yeux ! Au contraire. Parce que ça vous agace. Parce que ça vous permet de me traiter de sale petite chipie.
Mais je prends bien soin de compter mes amis. Les vrais. Et c'est facile : il y en a si peu. Mais parmi eux, il y a quand même, et ça c'est important pour moi, celui vers lequel je marche actuellement : Daniel Lestrivier. Daniel Lestrivier ? Mais oui, voyons, vous savez bien : le grand gaillard qui m'a tiré de la rivière !
Une curieuse amitié nous unit. Une sorte de camaraderie familière qui m'attire à lui. Une sorte de fraternité qui m'aide à fuir le village, à supporter notre nouvelle situation et que Françoise, pour cette raison sans doute, cautionne. Non, non, rassurez-vous, je ne vous dirai pas que je l'aime. Le terme serait sans doute trop fort. Et puis, moi la toute petite, moi la toute jeune, moi la tout récemment trahie par papa, qu'est-ce que je sais de l'amour et aimer n'est-il pas précisément le type même du verbe que je ne me sens pas prête à conjuguer à nouveau. D'ailleurs en ce genre de chose et quoiqu'il en soit, il faut savoir se montrer raisonnable et Daniel, heureusement, sait l'être pour deux.
Passée la crête de la colline, je l'aperçois, au loin, là où je ne pensais pas devoir le trouver. J'allais chez lui et voilà que je le rencontre en chemin. Fourche en main, il achève de charger une remorque de balles de foin. A son habitude, il est seul et pour arriver à placer les dernières bottes au sommet de son chargement, il lui faut utiliser une échelle. Il va, il vient, il monte, il descend, il se donne beaucoup de peine. Pourquoi n'a-t-il pas fait appel à moi pour l'aider ? Et j'imagine en outre son impatience, sa précipitation et ses regards inquiets tournés vers l'ouest où la fluorine violette de tout à l'heure tourne de l'œil et vire à l'anthracite.
L'orage arrive. De sourds grondements roulent au loin et se rapprochent portés par le vent. Je croyais être lasse. Assommée par ce temps lourd. Prête à m'affaler sur une chaise dans la fraîche cuisine des Hurées. Prête à boire un grand verre d'eau glacée ou alors, s'il est froid, une ou deux tasses de ce café toujours disponible sur le coin du gaz.
Il y a quelques instants à peine, grimpant vers le sommet de la colline, il me semblait que la chaleur, la moiteur, la touffeur de l'air m'accablait. Il me semblait que l'orage à venir me coupait les jambes et voici que celles-ci, justement, se délient, s'en redeviennent légères, légères et que, comme en un tourbillon, elles m'emportent à toute allure vers cet homme qui m'a, certes, sauvé la vie mais qui ne m'en reste pas moins tellement inconnu. Et voici aussi que, parvenue à lui, je le serre dans mes bras comme en un jeu. Voici que je danse autour de lui comme un jeune chien fou. Comme une petite sotte ! Voilà que je l'enlace et que je l'embrasse au coin du front comme on embrasse son père ou son frère aîné, son oncle favori, son parrain, son grand-père gâteau...
" Daniel, oh, Daniel !"
" Annie! Ca, par exemple! Mais qu'est-ce que tu fais là par cette chaleur ?"
" Oh, Daniel, comme c'est bon de te retrouver ! "
" Annie, mais tu es folle ! Mais ne me serre pas comme ça ! "
" Hum, tu sens bon le foin, les champs et le soleil ! "
" Je sens plutôt la sueur, oui ! "
Et avant qu'il ait eu le temps d'en dire d'avantage, je commence à grimper à l'échelle.
" Mais qu'est-ce que tu fabriques ?
" Chut, tais-toi et passe-moi les balles : je vais te donner un coup de main, bien sûr ! Tu n'as pas vu l'orage qui se prépare, je crois qu'on va être servi : alors, vite, Daniel ! Vite, vite, vite, envoie les balles que je les mette en place ! "
" Mais enfin, Annie, c'est trop dur pour toi ! Tu ne te rends pas compte ! Tu n'y arriveras jamais, tu n'as pas assez l'habitude, tu ne l'as même pas du tout, tu ne sauras pas t'y prendre et on va encore perdre bien plus de temps ! "
Je ne l'ai pas écouté. J'ai continué à gravir les échelons tandis qu'il protestait en vain mais arrivée en haut :
" Aïe, aïe, aïe, c'est haut ! "
" Tu vois : je te l'avais bien dit ! Allez : redescend de là ! "
Mais je ne redescendrai pas. Passé un bref instant de vertige, je me sens bien déterminée à n'en faire qu'à ma tête et, comme il s'en rend compte, il se remet à l'ouvrage, me passe le premier ballot et me dit comment faire. Ce qui ne l'empêche pas de ronchonner pour la forme :
" C'est bon qu'il va y avoir l'orage et que je ne veux pas perdre mon temps à discuter avec toi sans ça..."
" Sans ça quoi ? "
Sans ça... je ne saurai jamais ce qui me serait arrivé ! Il n'empêche qu'il n'a pas tort : c'est dur, bien plus dur que ce que j'imaginais ! C'est lourd, mon Dieu que c'est lourd ! A regarder Daniel faire, on aurait pu croire que ça ne pesait rien. Que ça allait tout seul ! Il n'en est rien. Je ne sais pas me servir de la fourche que j'ai envoyée au diable. Le foin me blesse de partout, les bras, les pieds, les jambes. Il me griffe et me fait saigner. La ficelle par laquelle je prends les ballots me scie les mains. Je me démène comme un beau diable. Je sue à grosses gouttes. Je suis malhabile comme c'est à peine possible. Je me semble presque inutile et je regarde, découragée, tout ce qui reste encore à terre et le ciel qui noircit, qui noircit... Ca n'est pas possible, on n'arrivera jamais à tout charger avant l'orage !
" Daniel ? "
" Quoi ? "
" On n'y arrivera jamais ! "
" Mais si ! "
" Il vaudrait mieux partir tout de suite et sauver ce qui est chargé..."
" Ne t'inquiète pas : on a encore le temps."
" Tu crois ? "
" En tout cas, rien ne sert de courir."
" Oui, je sais, comme l'a dit La Fontaine : il faut partir à point ! C'est ça ? "
" Mais non, idiote, ce n'est pas ce que je voulais dire ! Le chemin pour rentrer n'est pas bon. Il faut que ça soit chargé aussi bien que possible si on ne veut pas verser en cours de route ! "
Enfin les dernières balles sont chargées. Je me redresse et souffle un peu. Enivrée par l'odeur du foin, du haut de mon observatoire improvisé, je contemple le paysage en deuil.
" Tiens : attrape ! "
Il me lance une corde que je lui repasse de l'autre côté du chargement. Il m'en jette une seconde puis une troisième que je lui repasse également. Comme s'il avait l'éternité devant lui, il serre consciencieusement l'ensemble de la cargaison.
" Allez, c'est bon. Tu peux redescendre ! "
" Oh, dis, mais c'est que c'est haut ! "
" Débrouille-toi, ma grande, ce n'est pas moi qui t'ai demandé de monter ! "
Je me débrouille. Je me débrouille même très bien. Et au moment où je touche le sol, une première rafale de vent fait voler ma jupe un peu haut. Ce qui fait rire Daniel qui me regardait atterrir. Et moi aussi, je ris. Qu'importe, après tout s'il a vu mes jambes un peu plus haut que ne l'autorise le simple respect des convenances. Je ne suis pas pudibonde à ce point et puis ne m'a-t-il pas déjà vue presque nue ? D'ailleurs ce n'est qu'un accident. Moins, même : un incident. Avec Daniel, je me sens tellement en confiance !
Le vent, lui, se moque bien de tout cela. Il se contente de faire son métier de vent. Il tente de réitérer son exploit mais, cette fois, il ne me prend pas par surprise. Il souffle en larges rafales imprévisibles. Il nous crache au visage son venin de poussières et de fétus acérés. Au loin, il courbe les hautes branches des saules et des aulnes qui bordent la rivière. Il trousse leur feuillage et l'ourlet sinueux qu'ils tracent au creux de la vallée, pâlit de plus en plus et s'en devient livide puis blême sous le ciel d'instant en instant plus sombre.
" Allez, grimpe là et accroche-toi bien ! "
Le vent est retombé aussi soudainement qu'il était monté. Mon compagnon s'est fait le plus petit possible pour me laisser, auprès de lui, autant de place qu'il a pu. Nous voilà partis, serrés l'un contre l'autre et chacun une fesse sur le siège de fer. D'abord à travers champ où ça ne va pas trop mal. Puis le long des ornières du chemin où les choses se compliquent. Versera, versera pas ? Je me retourne, inquiète : derrière nous, l'imposante charge tangue à vous couper le souffle. Mais Daniel, lui, ne se pose pas de question : il a, de la chose, une habitude que, moi, néophyte s'il en est, je suis bien loin d'avoir. Il s'acharne au volant avec une sorte de hargne. Il joue de l'embrayage, du levier de vitesse et de l'accélérateur sans se soucier de savoir si ça suit et si on va se casser la figure ou pas.
" Tu cherches à m'épater ?"
" Je cherche tout simplement à arriver à la maison avant la pluie ! "
Le second coup de vent est plus violent que le premier. Il dure aussi plus longtemps et quelques gouttes éparses de cette pluie dont Daniel parlait justement ont pris place à son bord. En voici une sur ma joue. Et, hop, une autre sur mon front! Et puis une autre encore. Et puis... et puis ça cesse tout aussi soudainement que ça avait commencé et c'est, cette fois, le grand calme de l'attente. Un oiseau se hâte. Au ras du sol. Entre épine et prunelle.
" Je me demande si on arrivera à temps. J'ai bien peur qu'on prenne la rincée !"
" Moi aussi !
" Tiens, regarde ça la-bas ! "
Daniel tend le bras vers la droite et par un endroit où la haie a été coupée, au-delà du barbelé, au-delà du pré, à moins de cinq cent mètres, le rideau compact de la pluie fond sur nous comme un mur en marche. Dense, sombre, inexorable. Et moi qui n'ai qu'un petit chemisier de rien du tout et une jupe de coton !
Daniel s'active fébrilement et la ferme apparaît soudain au détour du chemin. Longues toitures d'ardoise à pans coupés courbant l'échine sous l'averse à venir, murs de briques roses, de torchis blond et de planches passées à la créosote. Qui de la pluie ou de nous gagnera cette course éperdue ? Encore deux cent mètres... si près du but, la perdre serait idiot ! Plus que cinquante mètres et les premières grosses gouttes claironnent la charge sur le capot du tracteur.
Heureusement la grille et l'entrée de la grange sont grandes ouvertes et nous y pénétrons en trombe. Ouf ! Ça y est : sauvés et non saucés ! Mais il était temps car à peine le bruit du moteur s'est-il tu qu'un éclair vient nous surprendre dans la pénombre tandis que Daniel achève de fermer la grand-porte. Et une fraction de seconde plus tard, l'éclat du tonnerre me fait sursauter.
" Mon Dieu !"
" N'aie pas peur : ce n'est rien !"
" Oui, oui, je sais ! "
Je fais la brave, celle qui s'y connaît, celle qui en a vu d'autres mais, dans le fond, je ne suis pas si rassurée que ça. La rumeur de la pluie approche. Semblable au bruit de bottes d'une armée en marche. Elle arrive, elle arrive, elle se fait mitraille sur le sol de la cour puis, aussitôt après, vacarme étourdissant sur les ardoises du toit. Et, à peine entrées en action, les gouttières se trouvent tout de suite dépassées par les éléments. Elles gloussent, elles gargouillent, elles débordent, elles dégorgent à qui mieux-mieux. L'odeur de la poussière puis de l'averse parvient jusqu'à nous, soufflée sous la porte, pénétrant de partout. Poivrée d'abord, puis froide, pisseuse, contrastant avec l'enivrante senteur du foin, puis s'y alliant, la sublimant avant de disparaître, absorbée.
Porte close, les quelques lucarnes entoilées, là-haut, tout là-haut, nous laissent dans une chaude et agréable demi-obscurité. Daniel, sans perdre de temps commence à débrider son chargement et je l'aide comme je peux. Avec la bonne volonté fougueuse de l'apprentie. Avec la rage du catéchumène. Et tandis que je me casse les ongles sur les nœuds récalcitrants, à cause d'une certaine similitude des choses sans doute, enivrée de bien-être, me reviennent en mémoire quelques paroles d'une chanson de Bécaud : " La pluie ne cesse de tomber, viens plus près, ma mie...". Et mon esprit, sans que j'y prenne garde, s'évade... Il m'échappe. Il ignore ce que font mes doigts qui continuent machinalement à dénouer les cordages et il commence à rêver. Mais sans cependant perdre tout à fait le sens des réalités pratiques car je sens, car je sais, mais seulement comme on sent et comme on sait dans les rêves et sans pouvoir empêcher les choses de se faire, que j'ai tort. Mais qu'y puis-je ? Je suis tout à coup comme ensorcelée et je vis sous un charme.
Pourtant je sais très bien que pour Daniel, je ne suis qu'une enfant qu'il regarde, déjà rentré d'Algérie, du haut de ses vingt deux / vingt-trois, peut-être vingt-quatre ans. Il faut que je me mette bien ça dans la tête. Il le faut. Il le faut. Mais il n'empêche... Il n'empêche ? Il n'empêche que je ne suis pas si gamine que ça et que si...
" Oh, Annie !
" Oui, je sais, madame Ma Conscience, vous n'approuvez pas et je vous choque. Vous ne m'étonnez pas : est-ce que je ne me choque pas moi-même ? Oui, je sais... je sais... mais c'est plus fort que moi ! "
Mais... Mais... Est-ce-le froid soudain après toute cette chaleur, est-ce le froid, la fraîcheur subite de la pluie ou n'est-ce pas plutôt un étrange pressentiment qui m'a fait frissonner ? Allons Daniel, rassure-moi. Dis-moi un petit quelque chose. Rien qu'un petit quelque chose. Dis-moi ce que j'ai besoin d'entendre pour être rassurée. Dis-moi que je n'ai rien à craindre, que ce n'est qu'une saute de vent qui s'est perdue dans la grange. Allez, dis-le, Daniel, je t'en supplie, dis-le et, pendant que tu y es, prend-moi dans tes bras car j'ai, tout à coup, si froid.
Mais il ne dit rien, Daniel, il continue à défaire les cordes qui maintenaient les balles de foin.
Et moi, je reste là, bras ballants.
Déçue.
En panne.
* * * * * *
Nous sommes dimanche après-midi. Le dimanche qui suit l'orage. Il fait beau. Très beau. Il est deux heures. J'ai traversé les prés où l'herbe chiche du regain commence à reverdir. Nous sommes dans la cuisine des Hurées. J'achève de verser le café. Daniel est assis en face de moi, de l'autre côté de la table. Une table de toute évidence trop grande pour lui tout seul. Une table, je ne peux m'empêcher d'y penser, qui accueillerait volontiers non seulement une épouse (moi ? Et pourquoi pas pendant que j'y suis ?) Mais encore cinq ou six marmots. Cinq ou six ? Mon Dieu, c'est que, quand je me mets à rêver, je n'y vais pas comme on dit, avec le dos de la cuillère !
Je plaisante et pourtant je pressens que je ne devrais pas car, tout de suite en arrivant, j 'ai senti Daniel mal à l'aise de me voir. Manifestement, je le dérange, il a quelque chose sur le cœur qu'il hésite à me dire et il recule au maximum l'instant fatal où il faudra bien qu'il se décide à parler.
" Il faut que je te parle sérieusement."
Voilà, ça y est ! Il a enfin sauté le pas. Et, aussitôt, je suis sur mes gardes, je me recroqueville et je rentre la tête dans les épaules, car il fait rarement bon entendre les choses dont les gens se proposent de vous parler sérieusement. D'ailleurs a-t-il besoin de parler ? A-t-il besoin de "me" parler ? Je sais par avance ce qu'il va dire. N'en ai-je pas eu le pressentiment l'autre jour, pendant l'orage. Et encore tout à l'heure, en arrivant ?
Même si je n'ai pas voulu jusqu'à présent le reconnaître, ce qui m'arrivait là était trop beau pour être vrai, trop beau pour durer et voilà que ça s'apprête à cesser.
Alors, et comme pour le punir d'oser, je ne l'encourage pas. Je ne fais pas un geste. Je ne prononce pas une parole. Je ne cille même pas tandis que je l'observe. Et j'ai honte pour lui de ce qu'il va dire. Honte de ce qu'il va être obligé de dire. Honte parce que je l'aurais cru plus brave, plus direct, plus résolu, moins enclin à se soucier du "qu'en dira-t-on". Car c'est de cela, n'est-ce-pas, dans le fond, qu'il s'agit ?
Non, décidément, je ne le voyais pas si faible ! Il trahit l'image que je m'étais faite de lui et je ne lui ferai pas la partie facile. Je ne l'aiderai pas à débrouiller l'écheveau de ces raisons qu'il voudrait être bonnes tout simplement parce qu'elles respectent les sacro-saintes convenances. Je ne le guiderai pas dans le labyrinthe de ces excuses qu'il lui faut à tout prix trouver pour me faire avaler une pilule qui n'en sera que plus amère. Non, je vais le laisser souffrir à petit feu et peiner.
" Ta mère sait que tu es ici ?"
" Tu veux dire Françoise ? D'abord ce n'est pas ma mère ! "
Aïe ! Je ne sais pas si je serai aussi calme que je pensais pouvoir le rester. En tout cas, je n'en prends pas le chemin car me voilà déjà sur la défensive. Hargneuse comme l'était maman. Presque arrogante. Mais sans réelle nécessité puisque, théoriquement, rien de ce qu'a dit Daniel ne devrait me mettre dans cet état. D'ailleurs et ça lui facilite tellement la tâche, il fait celui qui n'a rien remarqué d'anormal dans mon comportement, celui qui n'a rien vu, qui n'a rien entendu.
" Non, pas ta mère, bien sûr, excuse-moi, mais sait-elle ?"
" Sait-elle quoi ?"
" Que tu es ici en ce moment et que tu viens me voir si souvent !"
" Non, pourquoi ?"
" Parce que...
" Parce que quoi ?"
" Où te croit-elle ?"
" Est-ce que je sais, moi ! Mais nulle part, voyons ! Pas plus ici qu'ailleurs ! Je ne suis tout de même plus un bébé ! Il serait temps que tu t'en rendes compte."
" Justement, ne t'a-t-elle rien dit à mon sujet ?"
" A ton sujet ?"
" Oui."
" Non. Pas que je me souvienne. Elle aurait du ?"
" C'est le propre des mères d'avertir leurs filles."
" Mais puisque je te dis que ce n'est pas ma mère..."
" Tut, tut, tut, ne joue pas sur les mots, c'est la même chose."
" Ah, tu trouves, toi !"
" Mais bien sûr, allons, ne coupe pas les cheveux en quatre !"
" Bon, admettons ! C'est le propre des mères d'avertir leurs filles... Mais de quoi donc, Daniel ?"
" Annie, je t'aime bien mais il ne faut plus venir ici. Enfin, plus seule, plus si souvent. Ca fait jaser, on a beau être loin du village, tout finit toujours par se savoir et un homme, une petite fille... Tu comprends ? "
Si je comprends ? Un homme, une petite fille. Une petite fille! Je comprends même trop bien! Si je voulais être théâtrale, je pourrais même dire qu'on me sacrifie sur l'autel du qu'en-dira-t-on. Mais je n'ai pas cette humeur là !
Avec un calme et une délibération dont je ne me serais pas cru capable, surtout après le faux départ de tout à l'heure, j'ai reposé la tasse que je portais à mes lèvres. Je me suis levée. J'ai tourné le dos à un Daniel qui n'était décidément plus "mon" Daniel et je suis sortie. Sans un mot. Sans un geste inutile. Sans un regard. Sans claquer la porte. Mais en la claquant tout de même sur lui ! Intérieurement. En tirant un trait. En posant un point final avec lequel je ne suis peut-être, hélas, pas si prête que ça d'en finir.
Mais c'est que je ne suis pas de celles qui s'accrochent, moi ! Je ne suis pas de celles qui se battent pour rien. Pour le vent qui fait tourner les girouettes ! Je ne suis pas de celles qui se prendraient pour le Don Quichotte de Vandelaincourt et qui, ayant enfourché le noir destrier de la hargne, s'en partiraient en guerre contre les moulins à vent des Daniel de pacotille! Et je ne suis pas davantage de celles qui piquent leur crise de nerfs avec ou sans larmes à la clé. Qui se donnent, bien inutilement et même pour leur plus grand tort, des airs de roquet tapageur. De celles qui élèvent la voix, l'aiguise et l'affûtent d'aigres et d'autant plus vaines menaces qu'on n'en a rien à faire, qu'on n'en a rien à foutre, en face. Qui brûlent tout à la fois et leurs vaisseaux et ce qu'elles ont aimé et ce qu'elles aiment encore ! Qui argumentent à blanc et dans le vide ! Qui traitent l'adversaire, malgré qu'elles l'aient chéri et le chérissent encore, de tous les noms orduriers que connaisse leur Petit Larousse, personnel peut-être, mais bien mal illustré.
Non. Je suis partie. C'est mieux. C'est, du moins, ce que je pense. Ce que je crois. Ce que je veux croire.
Daniel criait encore :
" Tu comprends, Annie ? Tu comprends : un homme, une petite fille...? "
Pauvre imbécile! J'ai haussé mentalement les épaules et j'ai pensé :
" Une petite fille, tu parles ! Mais quel idiot ! "
Et je file à travers champs. Je coupe au plus court. Je prends, et l'expression aurait plu à papa, mes virages à la corde. Jeune louve, jeune renarde, je regagne ma tanière avec la tête légère d'une qui aurait trop bu pour être dans son état normal mais pas assez pour être ivre. Si ce n'est d'une colère et d'un dépit que je suis tout de même assez faraude de ne pas avoir laissés voir ! A présent je touche enfin le fond et croyez-moi, pas seulement, comme l'autre fois, celui de la rivière ! C'est que maintenant, je réalise pleinement la vanité des rêves que je n'avais pu, aussi stupide que cela puisse me paraître présentement, m'empêcher de laisser éclore. Pauvre, pauvre Annie, ne savais-tu pas que, si petites qu'elles soient, si minces qu'elles puissent paraître et si modestes qu'on se les accorde, les espérances, lorsqu'elles sont déçues, font au cœur des petites filles comme toi des plaies incomparablement douloureuses ?
Et chez moi, la douleur engendre la mauvaise humeur. Et si j'ai su merveilleusement bien garder mon sang froid jusqu'ici, si j'ai su le faire pour ne pas perdre la face, pour ne pas, allons, disons-le franchement passer pour une conne, maintenant que je suis seule, maintenant que je ne risque plus de me donner en spectacle, voilà que mon ressentiment, voilà que ma colère, telle une bombe à retardement, explose. Voilà que je m'emporte. Et, à tout seigneur, tout honneur, d'abord contre moi-même:
" Mais pourquoi toutes ces illusions ? Imbécile: tu n'as que ce que tu mérites! Mais qu'est-ce qu'il faut avoir été gourde alors ! Mais quelle andouille, madame ! Mais quelle folle ! Mais ma pauvre petite: tu rencontres une plus bête que toi et tu te bats avec elle pour lui ravir son titre de reine des abruties ! "
Et de m'emporter aussi contre Daniel, ce qui est bien légitime, après tout ! Contre Françoise, ce qui l'est tout de même moins. Contre mes parents, contre Vandelaincourt et, pourquoi pas, pendant que j'y suis, contre l'univers tout entier. Je n'y vais même pas de main morte et je ne châtie guère mon langage mais pourquoi, diable, le ferais-je ?
" Bande de c... Bande de c... Ramassis de crétins...! Mais de quoi je me mêle ? Mais de quoi je m'occupe ? Je vous le demande. Ils n'ont donc pas assez à s'occuper de leurs affaires ? Il faut encore, pour qu'ils soient satisfaits, qu'ils viennent fourrer leur nez morveux dans les miennes! Et l'autre qui est assez bête pour aller se soucier de leurs racontars ! Alors, là, c'est le comble! "
Si bien parties, les hautes eaux de ma colère ont tôt fait de franchir allègrement la cote d'alerte. La crue amère qu'elles engendrent ravage tout sur son passage, inonde les basses prairies de mon cœur et le bélier de sa pression enfonce le trop fragile portail du raisonnable.
Et dès lors le fût de fiel lâche la bonde.
" Tiens ! Tiens ! Tiens, toi ! Tiens, encore ! Tiens, toi aussi !"
Foulées d'un pas rageur, tranchées net par la souple baguette de noisetier que j'ai arrachée au passage, ratiboisées par comme par le déferlement soudain de quelque horde sauvage fouettant bas ses chevaux, les marguerites et les campanules qui n'y sont pour rien font les frais de ma colère.
" Des crétins, bon sang de bonsoir ! Tous des crétins ! Mais qu'est-ce qu'ils en ont à faire si j'aime Daniel ? Mais est-ce que je m'occupe d'eux, moi ? J'aurais le temps...! Avec toutes leurs sales petites combines ! Leurs sales petits coups en douce ! Leurs maris cocus ! Leurs mégères mal apprivoisées ! Tas de faux-jetons ! "
Et pan ! J'ai claqué violemment la porte d'entrée ! Alertée par ce vacarme insolite, Françoise accourt et le rapide coup d'œil qu'elle pose sur ma petite personne en fureur la renseigne tout de suite sur l'état de mon cœur. A tout le moins sur celui de mes nerfs. Alors elle ouvre des bras au creux desquels je devrais bien m'en venir naufrager. Comme l'autre soir! Si j'étais sage. Seulement voilà: sage, je ne le suis pas! Sage, je ne le suis plus et je n'entends même pas le redevenir un jour! Et, à cause de ce qui vient de m'arriver, à cause des pensées on ne peut plus agressives que j'entretiens depuis que j'ai quitté la cuisine des Hurées, ce geste d'accueil et de générosité évoque plus pour moi, évangile pour évangile, le baiser de Judas que le retour de l'enfant prodigue. Ah, il peut dormir sur ses deux oreilles le veau gras de la parabole, il n'a rien à craindre, le bougre, on n'aura pas à le tuer pour moi!
"Oh, laissez-moi, vous !"
Sur ce merveilleux pluriel de politesse et joignant, somme toute, le geste à la parole, j'écarte du coude, je bouscule carrément une ex-madame Moiroux devenue Chenot-bis par la grâce de sa sainteté le maire et qui n'a même pas le temps de parer le coup. Mais elle est opiniâtre, la petite mère! Ca, j'ai déjà eu l'occasion de m'en rendre compte et elle ne renonce pas pour autant! Ce ne sont certes pas quelques menues rebuffades qui vont la démoraliser! Pensez: avec moi, elle n'en est plus à ça près! On peut même dire qu'elle a de l'entraînement! Alors, elle s'accroche:
" Annie ! Annie, mais qu'est-ce qu'il y a ?"
Elle me suit à travers la cuisine et grimpe l'escalier sur mes talons. Tigré qui veut se mêler de l'affaire et se faufile entre nous, reçoit un grand coup de pied dans le ventre et s'enfuit en miaulant, crachant sa furie et jurant "mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus."
" Annie, vas-tu me dire enfin ?"
Rien, elle ne saura rien ! Je lui ai claqué au nez la porte de ma chambre et comme je n'ai pas eu le temps de tourner la clé, je la bloque du pied. Elle fait tourner la poignée. En vain ! Elle pousse de toutes ses forces et tente, comme elle peut, d'entrer. Bernique ! Alors elle sort le drapeau blanc de sa bonne volonté rembarrée, elle le brandit à bout de bras et se met à parlementer :
" Annie, ouvre-moi, allons!"
"Zut ! "
Un instant de silence choqué, puis:
" Annie ? "
" Oui! Tu sais quoi ? "
" Mais non, voyons ! "
" Et bien, va te faire foutre ! "
Là, il y a un nouveau moment de silence, un peu plus long, un peu plus heurté, scandalisé sans doute par la verdeur de mon langage, puis je l'entends, drapeau blanc en berne, redescendre d'un pas fatigué. Et, dans la cuisine, tout aussitôt après, la voilà qui s'affaire à je ne sais trop quoi. La voilà qui fourgonne au milieu de ses casseroles. Comme si de rien n'était! Comme si je n'existais pas! Alors, mais alors seulement, il me faut bien me rendre à l'évidence que, pour elle, le siège est déjà fini et que, parce que le jeu ne vaut pas la chandelle, elle me laisse mijoter dans ma hargne. Alors à regret, j'abandonne ma faction à la porte. Je bats en retraite. Terriblement vexée. Déçue plus encore, quoique j'en veuille ! Et surtout très malheureuse parce que, sans m'en rendre compte, je me croyais plus intéressante que ça ! Parce que je me figurais avoir tant d'importance qu'elle allait tout abattre pour me le prouver. Quelle allait, pour dire, se jeter à mes pieds et m'implorer de lui expliquer mon malheur. Parce que je croyais qu'elle m'aimait davantage ! Parce que je voulais être aimée !
Et voilà qu'elle s'en retourne tout bêtement à sa batterie de cuisine !
Alors, j'éclate en sanglots. Alors je pleure sur moi. Moi qui n'ai pas su pleurer la mort de ma mère ! Avouez que ce n'est pas banal ! Mais quand il s'agit de soi... Quand il s'agit de sa petite personne...
Anéantie, je m'affale en travers de mon lit avec l'effroyable sentiment d'avoir tout raté dans la vie. Je serre entre mes bras nus un oreiller auquel, petite fille, je n'ai pas honte de confier mon chagrin, ma tendresse laissée pour compte et mon ardeur inemployée. J'avais pu, j'avais voulu, croire mon cœur aussi aride qu'un désert de cailloux et voyez ce qui m'arrive! Je m'étais forgée à la dure l'épée d'une petite stoïcienne, vous savez: Vigny, La Mort du Loup, "pleurer, gémir, sont également lâches" ou quelque chose comme ça, et voilà que tout s'effondre !
Mais si je veux qu'on s'intéresse à moi, si je veux qu'on m'aime, ne me faudra-t-il pas, à la fin, en rabattre ? Perdre mes illusions et couper les ronciers du bois de mon cœur ? Faire place nette et amende honorable ? Abattre cette muraille acérée de fierté, ce repli mordant derrière lequel je me retranche et qui a toujours eu tôt fait de rebuter ceux qui voulaient pénétrer plus avant. Ceux qui s'en sont retournés déçus, le cœur meurtri, ! Ame écorchée et l'amour propre en guenilles comme je viens encore à l'instant, d'en avoir la preuve ?
Mais l'amour propre, en guenilles ou pas, Françoise, elle, semble l'avoir jeté aux orties car elle regrimpe l'escalier et revient à la charge :
" Je t'apporte de l'aspirine ! "
La porte n'est plus barricadée mais l'aspirine et le verre d'eau n'en sont pas moins son cheval de Troie, au cas où... Et je souris par-devers moi. Ravie. Elle ne se laisse pas rebuter par ma hargne ! Elle n'abandonne pas ! Elle ne m'abandonne pas ! Et ce sourire, c'est comme un rayon de soleil à travers la pluie, un rayon de soleil à travers mes larmes. C'est, comme on dit, le diable qui marie sa fille au bois. Comme s'il avait une fille, le diable ! Je hausse les épaules. Je ne suis pas dupe de la ruse de Françoise, bien sûr. Qui le serait ? Mais elle, saura-t-elle jamais que son subterfuge aura été inutile, qu'avant même de l'entendre monter, j'avais déjà mis bas les armes, que je m'étais rendue sans condition et qu'elle aurait pu entrer dans cette chambre et dans mon cœur sans la moindre ruse et sans rencontrer la moindre résistance. Et saura-t-elle jamais que je n'étais plus, depuis quelques instants, pour elle, mais pour elle seule pour le moment, entendons-nous bien la-dessus s'il vous plait, que ville ouverte !
Je me suis assise et elle me soutient. Je joue le jeu. Son jeu. Je tiens le rôle qu'elle m'attribue. Celui du porc-épic qu'on apprivoise. Du cactus qu'on soigne. Je fais la grimace pour avaler le comprimé. Une grimace qui n'a rien de feinte. Un comprimé dont, finalement, je ne suis pas si sûre que ça de ne pas avoir réellement besoin. Je vide lentement le grand verre d'eau fraîche. Je le déguste. Je le savoure. Il n'est pas inutile après cette désillusion, cette colère, cette course folle à travers champs sous le soleil ardent et ces larmes brûlantes. Et sitôt qu'elle me lâche, je me laisse retomber en arrière, la tête sur l'oreiller. Pour voir ce qui va se passer.
Bien sûr, maintenant que me voilà un peu requinquée, je me dis que ce n'est pas parce que je suis ville ouverte et que j'envisage de raser les ronciers du bois de mon cœur que je vais aller jusqu'à pavoiser en l'honneur du vainqueur. Que je vais faire le premier pas ! Je ne vais pas aller si vite. Je ne vais pas changer si tôt. Ce n'est pas mon genre. Vous le savez bien, Françoise. Et puis vous savez aussi que si j'ai le cœur, comme une châtaigne, retranché en sa bogue, ce n'est pas pour m'en aller exprimer mes sentiments comme le camelot déballe sa marchandise sur la place du marché. Ne serait-ce que par une parole aimable, ne serait-ce que par un geste. D'ailleurs si je change, si mon attitude à votre égard se modifie, vous pensez bien que cela ne va pas se faire, ni si brusquement, ni si radicalement que ça. Il va falloir me laisser du temps. Le temps de ne pas trop avoir l'impression de perdre la face. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au plus secret de moi-même, je me livre à vous pieds et poings liés. Sans que vous puissiez vous en rendre compte ! Sans que je consente à vous accorder la moindre petite grâce ! Ce qui satisfait encore ma petite personne.
Du reste, un revirement si inattendu et si total vous surprendrait sûrement. Il vous ferait douter et de sa sincérité et de sa constance. Cela vous semblerait trop beau pour être vrai, trop soudain pour être durable. Je suis d'ailleurs tout aussi étonnée que vous pourriez l'être si vous saviez, mais il me faut bien admettre que cette affection, que cet amour, que j'espérais à juste titre mais en vain de ma mère, que j'escomptais de papa et que je rêvais naïvement d'acquérir de Daniel, c'est de vous que j'accepte de le recevoir. De vous dont je m'étais jurée de ne jamais rien vouloir accepter. De vous qui êtes bien la seule personne de laquelle je n'aurais jamais rien voulu tenir.
Françoise s'est assise au bord du lit. Elle passe sa main dans mes cheveux et sur mon front. Elle ne dit rien. Elle apprivoise le porc-épic. Elle m'apprivoise. Elle croit m'apprivoiser. Mais a-t-elle, plus que moi, besoin de parler pour que je sache qu'avec seulement un tout petit temps de retard, elle vient, dans les quelques secondes qui précèdent, de tout comprendre: et la châtaigne retranchée en sa bogue, et les ronciers du bois de mon cœur, et même l'inutilité du rôle de grande malade qu'elle me fait jouer. Et si, moi aussi, je me tais, ce n'est peut-être, pour être tout à fait franche, pas exactement pour les mêmes raisons qu'elle, mais plus égoïstement parce que si j'accepte de recevoir son affection, je ne suis pas encore décidée, pas encore préparée, pas encore prête vraiment à lui accorder la mienne.
Et de ce fait, rien en moi ne me permet d'exprimer quoique ce soit. Et rien n'admet de dire le bonheur qui m'inonde.
* * * * * *
Postface de l'auteur : Lors de la lecture de cette nouvelle, le lecteur s'est peut-être senti un peu perdu, "largué", comme on dit, par une antériorité des choses dont il n'a pas été le témoin. Je bats ma coulpe et le prie de bien vouloir m'excuser. Ce sentiment tient au fait que ce récit a été reconstruit à partir des chapitres 18 à 21 de mon roman intitulé "Les Matins Chagrins". Les personnes qui seraient intéressées par l'intégralité de l'ouvrage peuvent me contacter par l'intermédiaire de la boite aux lettres de caloucaera. Je les en remercie d'avance.