LOVE’S NOT SO LOVELY COUNTERFEIT (L'AMOUR CONTREFAIT)
Nouvelle
Claude MOUFLARD
" C'est pas tous les jours qu'elles rigolent
Parole, parole,
C'est pas tous les jours qu'elles rigo-o-lent ! "
Georges Brassens
La complainte des filles de joie.
Jean est soucieux car il serre dans son cartable un bulletin scolaire qui va lui valoir une belle raclée en rentrant à la maison. Il n'y a qu’en discipline qu'il soit bon. Là, comme chaque mois depuis qu’il va à l’école, il a la croix d’honneur, ce qui signifie que son nom sera une fois de plus inscrit entre le crucifix qui domine la classe et le tableau noir où il ne fait pas bon aller. Ainsi, nonobstant les " fayots " perfides des jaloux indisciplinés, mais forts en tout, on pourra lire pendant tout un mois encore :
" Jean Lacourt, né le 13 juin 1939. "
Et en dessous comme s’il s’agissait de la date de sa mort, une mort lente, une mort minutieuse, sans cesse recommencée et qui demanderait à chaque fois tout un mois pour s’accomplir :
" Mai 1948 "
Certes, il a la croix d’honneur et pour essayer de se réconforter, de se justifier, peut-être, il se dit que c’est toujours mieux que rien du tout. Mais il se rend bien compte que c’est là, contre la fureur de sa mère, un argument qu’il serait vain de mettre en avant tant il sait, par expérience, qu’elle aurait tôt fait de lui rétorquer qu’il ne manquerait plus que ça qu’il ne l’ait pas.
Il va, le regard au sol, le long du chemin creux que bordent des haies trop vives où le noisetier et le charme commencent à prendre des libertés que nulle cisaille ne leur conteste. Le goudron n’est pas allé plus loin que les trottoirs qui s’arrêtent aux dernières maisons du village. Il a cédé le pas aux pierres blanches que l’on a prises à l’affleurement calcaire voisin et que le gel d’hiver se charge de concasser.
Il est tombé dans l’après-midi une chaude averse qui a rendu du luisant aux feuilles et qui a laissé un peu partout des flaques d’eau que le garçon contourne soigneusement, d’un air un peu trop adulte pour son âge, un peu trop précieux peut-être. Mais dame, il faut le comprendre : il ne veut pas ajouter un argument de plus à la colère de sa mère en rentrant avec des pieds boueux !
Il a encore parcouru quelques dizaines de mètres et maintenant il inspecte précautionneusement chacun des détours du chemin qu’il doit prendre craignant de découvrir à l'improviste, en train de l’attendre, le guettant malicieusement comme elles savent si bien faire, les trois oies de la mère Noizet. C'est que ces trois petites garces-là semblent, chaque soir ou presque, prendre un malin plaisir à le voir hésiter, reculer, puis, mu par l’énergie du dernier désespoir, foncer tête baissée pour forcer leur barrage. Et quand il est enfin passé, elles ne le tiennent pas quitte pour autant et elles le poursuivent, bec en avant, sifflant leurs menaces et leur ironie, se moquant de lui tant qu’elles peuvent.
Jean réalise parfaitement la vanité de ses craintes. Le pinceraient-elles qu’il n’en mourrait pas ! Il sent, il sait, tout ce que sa peur peut avoir d’irrationnel. Il n’empêche qu’il tremble à chaque fois et qu’il en vient à penser que ces fières volailles l’ont percé à jour. Que, comme les petites mijaurées de l’école des filles, elles le mettent par leurs moqueries, au défi d’affirmer sa virilité et sa présence ?
Tandis qu’il avance ainsi perdu dans ses pensées, Jean ne se rend pas compte que ce ne sont pas les oies de la mère Noizet qui l’attendent mais une petite bande de garçons de la communale. Certes, ils ne lui tendent pas une embuscade comme il est prêt à le penser : ils ont tout bonnement fait l’école buissonnière et c’est par pur hasard qu’ils se trouvent sur le pont, rentrant au village et tout occupés à jeter des pierres dans l’eau.
Lorsque Jean les voit, il est trop tard pour faire demi-tour, trop tard pour aller se cacher quelque part, derrière la haie, n’importe où, en attendant qu’ils s’en aillent car l'un des garçons l’a déjà aperçu et il attire sur lui l’attention des autres :
" Hé les gars, v’la la miss! "
Cinq regards sont maintenant braqués sur lui.
Jean, certes, ne redouterait pas de perdre la face en rebroussant chemin. Son respect humain en a déjà vu d’autres ! Mais il connaît un peu trop ces garçons-là pour aller s’imaginer qu’une telle manœuvre pourrait lui servir à quelque chose parce qu’il serait bien vite rattrapé. Et même si on le lui assurait, même si on le lui jurait, même si on le lui prouvait, il ne voudrait pas admettre que le hasard soit seul responsable de leur présence ici ce soir. Tant il est persuadé que ces grands gaillards dont il a déjà tant eu à pâtir l’attendaient pour le rosser !
Il n’en continue pas moins à avancer comme s’il tenait pour parfaitement négligeable le barrage qui se dresse en travers de sa route. Il croit, il veut croire qu’avec un rien de toupet et un soupçon de miracle, il va passer sans qu’il lui arrive le moindre ennui. Et en même temps il réalise pleinement que c’est aussi idiot et aussi vain que ça l’aurait été de faire demi-tour. Mais il lui faut bien faire quelque chose, il lui faut bien choisir !
Les garçons se sont maintenant rassemblés bien au milieu du pont et ils l’attendent de pied ferme, les bras croisés et le sourire aux lèvres. Il les connaît tous et surtout Budzinsky qu’il admire en secret et dont il voudrait tant être l’ami.
" Dis-donc, la miss Tinquiète, où qu’c’est qu’é t’vas comme ça ? "
Jean se croit obligé, pour arranger les choses, pour calmer les esprits peut-être, de répondre bien poliment qu’il rentre à la maison. Comme si ce n’était pas l’évidence même ! Mais il sait bien que Budzinsky n’a posé la question que pour engager la bagarre et que, quelle que soit sa réponse, l’autre y trouvera prétexte à le narguer, à le provoquer davantage encore afin que ce soit lui qui semble avoir déclenché les hostilités. Naïf comme il est, il se fait surtout des idées. Il pense que tant que l’on parle, il y a de l’espoir et que la rossée qu’il pressent, en discutant, sera peut-être évitée.
" Dis, p’tit mecton, raconte-nous comment ça s’passe chez les curetons ! "
Jean sent qu’il perd la face. Il n’aime pas du tout qu’on le traite de miss ou de p’tit mecton. Tout ce qui peut l’apparenter au monde des filles lui hérisse un poil qui n’a pas encore eu le temps de poindre ! Il a bien envie de répondre :
" Va te faire foutre ! "
Mais ce serait là une audace qu’il ne peut pas se permettre. Et puis il n’use jamais d’un langage aussi grossier. Alors il se tait. Mais l’autre insiste :
" Alors p’tit merdeux ? "
Jean n’ose pas relever le défi. Et précisément parce qu’il n’ose pas, il se heurte à lui-même et la colère gronde au plus profond de son être. Une colère qui n’est d’ailleurs pas tant dirigée vers Budzinsky et les autres que vers lui-même. Mais qui n’en est que plus âpre et plus amère ! Et incapable de la retenir, il explose :
" Qu’est-ce que ça peut te foutre ? "
" Oh, mais dites-donc, les potes, c’est qu’elle mordrait, la minette! Ma parole, elle a bouffé du lion ! "
Jean ne regrette pas son audace. L’autre n’a eu que ce qu’il cherchait et tout en crachant son venin, il a continué sur sa lancée. Maintenant il n’est plus qu’à deux pas du groupe. Il a repéré qu’un léger écart subsiste entre Budzinsky et Davesne. C’est par cette faille inespérée, Dieu merci, qu’il va forcer le barrage. Après ça, il ne lui restera plus qu’à courir plus vite qu’eux. S’il le peut !
Un peu trop optimiste peut-être et se croyant porté par les anges, il n’a pas compris que c’était un piège qu’on lui tendait. Un piège, hélas, vers lequel il fonce tête baissée. A la toute dernière seconde, les deux compères se sont rapprochés, l’écart n’existe plus et pour passer en force, il lui faut les bousculer et leur donner ainsi le prétexte qu’ils cherchaient pour déclencher la bagarre :
" Oh mais dis-donc, p’tite conne, bouscules pas les gens ! "
Budzinsky a saisi Jean par le col de sa blouse d’écolier et, le dominant de vingt bons centimètres, il le soulève de terre. Pris de panique, le malheureux garçon agite désespérément les bras et les jambes en tous sens, Cherchant en vain à griffer, cherchant à donner des coups de pied. Mais soudain, réalisant l’inanité de ces mouvements, il pense à autre chose, tourne la tête vers la main de celui qui le tourmente et, dans un ultime effort, au prix d’un spectaculaire rétablissement au sein de ses vêtements, il parvient à mordre le poignet qui le tient fermement.
" Aïe ! Oh la salope ! Oh ! La sale petite garce ! "
Surpris, incrédule, hurlant de douleur, Budzinsky a lâché prise et Jean en profite pour s’échapper. Mais bien sûr, il n’ira pas loin car Davesne et un comparse le rattrapent aussitôt et le maîtrisent en lui tenant les deux bras derrière le dos, le maintenant à distance, se méfiant des coups de pied.
" Dis-donc, Bud, il me semble qu’il se fout de toi le petit. Avec lui, c’est que tu deviendrais carrément ridicule ! A ta place, ça m’plairait pas ! "
Budzinsky, seul, ne serait pas méchant. Il serait même plutôt du genre bon gros nounours. Un bon zigue qui aime bien rire ! Qui aime bien faire de bonnes grosses farces et dont les sottises ne portent guère à conséquence ! Mais Davesne est son âme damnée. Il se sert de lui, de son allure titanesque, de sa stupidité, de sa force brute. Tout en lui laissant intacte l’impression de mener la bande c’est lui qui le fait en le manipulant comme une vulgaire marionnette afin de satisfaire, sans qu’on puisse le rendre responsable de quoi que ce soit, tous ses plaisirs malsains et son besoin inné de faire le mal.
" Dis donc, Bud, tu ne crois pas qu’une bonne correction lui ferait du bien. Tu sais, juste histoire de lui apprendre les bonnes manières ? "
Budzinsky frotte encore son poignet endolori contre sa fesse. Les paroles du copain ont frappé juste et pour ne pas avoir l’air plus bête qu’il n’est, il fait celui qui y avait déjà pensé :
" C’est bien ce que je m’disais, Dave ! "
Ils ont lâché Jean. Ils l’ont poussé entre eux comme au milieu d’une arène et avec un bel ensemble ils lui foncent dessus. Ils le rouent de coups de poing, de coups de pied et de coups de genou. À plusieurs reprises déjà, il est tombé à terre, mais on l’a obligeamment relevé et remis sur ses jambes pour qu’il puisse subir sans se dérober le châtiment qu’il mérite. Et la grêle de coups continue de tomber dru, jusqu’à ce que sa tête vienne heurter violemment le parapet du pont et qu’il s’affale sur le sol où il demeure prostré, un instant étourdi.
Il a eu comme un passage à vide puis rapidement, il a repris ses esprits. Mais il ne bouge pas de peur que le moindre mouvement ne s’en vienne rompre l’effet de stupeur béate qui paralyse provisoirement ses assaillants. Il espère, il ose espérer, que c’est fini, qu’ils ont eu ce qu’ils voulaient, qu’ils vont s’en tenir là et l’abandonner. Et puis il se sent bien, couché à terre. Comme si, n’offrant plus de résistance, il se trouvait désormais à l’abri du danger. C’est l’instant délicieux de la fin d’une bagarre pour lui qui les perd toutes. Le moment où les chocs s’arrêtent. Où le sursis commence et où les douleurs n’ont pas encore eu le temps, avec la pensée qui se remet en marche, de faire leur apparition.
Il a les yeux clos, mais aux ombres mouvantes que laissent filtrer ses paupières, il devine, que ses agresseurs se sont approchés et penchés sur lui. Il entend une voix inquiète qui demande :
" Tu crois qu’on n’y a pas été un peu fort, Bud ? Faudrait pas qu’on ait des histoires ! "
Jean, malgré l’état dans lequel il se trouve, jubile intérieurement. Ah, on a peur ! Ah, on se fait du souci ! On a peut-être du remords ! Il n’aura pas souffert en vain s’il leur a au moins fichu la trouille !
Budzinsky, perplexe, embarrassé, ne répond pas et c’est Davesne qui le fait à sa place :
" Trop fort, trop fort ! T’es pas fou, non ? A peine quelques chiquenaudes, pas vrai, Bud ? "
Tout de suite rassuré par les paroles de son copain, très mâle, très sûr de lui en apparence, Bud singe les héros des innombrables westerns qu’il a pu voir et répond :
" Sûr, Dave, sûr, à peine quelques chiquenaudes mais c’est une mauviette et il encaisse mal. "
" Dis donc, Bud, j’y pense... "
" Oui, Dave ? "
" Tu crois vraiment qu’c’est un garçon, ce type ? "
" Sûr que non ! "
" Si on s’en assurait... "
" Qu’est ce que tu veux dire ? "
" Ben voyons... "
" Ben oui, pourquoi pas, au fait ! "
" On va le déculotter pour voir ! "
La terreur s’est emparée de Jean. Il s’est levé d’un bond et, prenant ses tortionnaires par surprise, il file entre leurs jambes et tente de s’enfuir. Mais une fois de plus, il n’ira pas loin, il est bien vite rattrapé et Davesne triomphe :
" Tiens, qu’est-ce que je disais ! Vous voyez bien qu’il n’est pas mort ! Il court même rudement bien ! "
Et tandis qu’on ramène le malheureux vers Budzinsky, il ajoute :
" Faut-il tout de même qu’il ne soit pas trop sûr d’être un garçon pour que parler de lui baisser son froc lui fasse si peur qu’il ressuscite sur-le-champ ! "
Dave a des lettres. Il parle bien et ça éblouit toujours Budzinsky qui ne peut s’empêcher d’approuver à grands coups de :
" Sûr, Dave, sûr "
Qui sont autant de baume qu’il passe sur l’amour propre de son lieutenant.
" Maintenez-lui les bras et les jambes, vous autres et toi, Bud, allez, vas-y ! "
Budzinsky n’est pas tout à fait à son aise. S’il a ôté la blouse de Jean sans problème, il a de la peine à déboucler la ceinture du pantalon et il s’embrouille dans les boutons de la braguette qu’il lui faut défaire à l’envers. En étant enfin venu à bout, il essaie de baisser d’un seul coup et tout à la fois le pantalon et la petite culotte rose à fleurettes qui vient de Jacqueline et qui, devenue trop petite pour elle, sert de slip à Jean. Le petit gigote. Il se tortille et pour empêcher ses vêtements de descendre, il serre désespérément des cuisses qu’on lui écarte de force. Il n’a pas tant honte de se retrouver nu face aux autres qui, il le sait bien, sont faits comme lui, que de devoir exhiber cette abominable parure de fille que sa mère lui fait porter. Et il n’a pas tort de se faire du souci à propos d’elle car sitôt qu’elle apparaît c’est la grande rigolade du côté de ses ennemis :
" Ah, ah, ah, les mecs ! La belle petite culotte ! Et la jolie petite dentelle ! Eh, les gars, vous avez vu la belle petite dentelle ! Et ben, ma mignonne, c’est que ça te va bien ce petit truc-là ! "
Et tout à coup, tandis que bon gré mal gré, le slip qui fait tant rire et le pantalon descendent de force, il entend l’un des garçons crier :
" Attention, les gars, v’là sa frangine à vélo! "
" Allez, on file ! "
Et il réalise tout de suite qu’une humiliation bien pire encore que de se faire déculotter en public va lui être réservée car non seulement sa sœur va le voir en fâcheuse posture mais, qui plus est, c’est à elle qu’il va devoir son salut puisque, par sa seule approche, elle parvient à mettre toute la bande en fuite. Voilà qui ne fait pas son affaire ! Voilà qui ne va pas, vis-à-vis de lui-même, comme vis-à-vis des autres, redorer son blason !
La petite troupe a abandonné Jean à son triste sort. Son pantalon et son slip ont glissé à ses pieds et ils l’entravent étroitement. Les mains tremblantes et le geste maladroit, il essaie de les remettre en place, mais ils refusent obstinément de se laisser faire. Ils résistent tant qu’ils peuvent à ses efforts. Ils le tiennent cloué sur place et le condamnent à affronter l’ironie de sa sœur, les fesses à l’air et les mains en paravent devant son pauvre sexe.
" Et bien, dis donc, mon p’tit Jeannot, mais qu’est-ce que tu fais dans cette tenue ? "
L’enfant ne répond pas. Il est rouge de confusion. Il tremble d’impuissance et ses gestes sont devenus si maladroits que Jacqueline doit l’aider à se rhabiller. Elle ramasse aussi son cartable. Elle essuie son visage plein de morve et de sang. Il sent qu'elle en fait un peu trop, qu’elle le traite comme un bébé et que, ce faisant, poussée sans doute par la jalousie, elle le rabaisse en se moquant cruellement de lui et en l’attaquant là où elle sait que ça va lui faire le plus mal.
" J’ai l’impression d’être arrivée au bon moment, hein, mon biquet ? Un peu de plus et tu passais à la casserole ! "
Jean ne comprend pas bien ce qu’elle entend par là. Il est trop jeune et trop naïf. Il ne réalise pas l’implication douteuse. Il ne sait pas que Jacqueline use là de termes qui, en la circonstance, ne pourraient guère s’adresser qu’à une fille. Ou alors... Néanmoins, il sent la nuance. Il comprend confusément ce que celle-ci implique et qui n’a rien à voir avec ce qui allait, en fait, lui arriver.
" Pas très courageux, tes petits copains ! Tu as vu : ils ont détalé comme des lapins aussitôt qu’ils m’ont vue. "
Jacqueline enfonce le clou et voilà bien qui confirme ses craintes ! Voilà bien qui sous-entend sa médiocrité ! Il aurait, certes, préféré prendre sa raclée et mourir cent fois plutôt que d’avoir à subir l’aide de sa sœur ! Pourquoi, diable, a-t-il fallu qu’elle la ramène, celle-là ? Comme tout à l’heure, la colère commence à bouillonner en lui. Elle enfle, enfle, enfle et déborde soudain. Incontrôlée. Incontrôlable. Comme la lave d’un volcan ! Et il écarte celle qui le tourmentait d’un grand coup de coude dans les côtes :
" Ah, toi, laisse-moi tranquille ! "
Elle en a le souffle, un instant, coupé mais elle insiste ! A croire qu’elle en veut encore ! A croire qu’elle en redemande !
" Mais il faut bien que... "
" Fiche-moi la paix, j’te dis ! "
" Mais enfin... "
" Va-t-en, laisse-moi : j’en ai assez de toi ! "
" Mais... "
Jean est déchaîné. Son pied frappe une fois, deux fois, trois fois la jambe de sa sœur. Ses ongles lui griffent le visage et devant sa fureur, celle qui avait fait fuir les voyous doit à son tour battre en retraite, abandonner la partie. Elle se sauve en courant et reprend précipitamment sa bicyclette.
" Mais tu deviens fou ou quoi ? Ca, mon vieux, tu vas me le payer cher ! Je vais le dire à maman et elle va être contente, je te le jure ! "
Jean se retrouve sans force. Il s’est assis à terre auprès de son cartable, le dos appuyé au parapet du pont, les genoux ramenés au menton. Il réalise l’importance de l’erreur qu’il vient de commettre : en frappant sa sœur, c’est comme s’il avait frappé sa mère !
Il s’est levé précipitamment, il part au pas de course, le cartable lui battant la jambe. Il essaie de rattraper Jacqueline pour lui demander pardon. Il est prêt à accepter n’importe quel compromis, à supporter n’importe quel asservissement pourvu qu’elle passe sous silence ce qui vient de se passer.
Mais ses efforts pour la rejoindre sont vains et quand il arrive à la maison, quel qu’il soit, le mal est déjà fait. Sa mère est assise près de la fenêtre, elle raccommode une paire de chaussettes et tandis qu’il s’approche d’elle, le cœur serré, les bras ballants, elle ne lève pas vers lui son triste visage. Elle ne le serre pas dans ses bras comme il voudrait tant qu’elle le fasse et elle ne lui rend pas un baiser qu’il voudrait conciliateur et qui ne réussit qu’à lui donner l’impression de s’être, en frappant Jacqueline, transformé en un autre Judas.
Elle ne dit mot, elle continue son travail comme si elle ne s’était aperçue ni de sa présence, ni de son baiser. Ou plutôt : comme s’il n’existait pas ! Il demeure auprès d’elle, gêné, ne sachant, ni que faire, ni que dire. Il y a moins d’une heure, à cause de ses mauvais résultats scolaires, il s’attendait à une bonne correction. Après son esclandre, il s’attendait à pire encore, mais maintenant il préférerait le sort du martyr à celui du bourreau. Il souffre. Il faut absolument qu’il vienne à bout de cette terrible impression d’être un traître et pour ce faire, il en vient à envisager la tendresse, les baisers passionnément répandus sur le visage, les bras, les mains, les genoux de cette femme dont il a absolument besoin d’être aimé. Pour compenser ! Tant il se sent renégat ! Tant il se sent faux jeton ! Tant le livret scolaire qu’il tient serré au fond de son cartable lui semble un coup de plus qu’il va, d’un instant à l’autre, lui porter!
Il racle une gorge qui, depuis tout à l’heure, demeure obstinément nouée. Il voudrait s’en aller, fuir, mais il n’ose le faire car il sent, car il sait, que le désir de sa mère est qu’il reste là, à la voir souffrir en silence. Immolée. Pauvre agnèle prête à subir un ultime coup de poignard. Un ultime coup de poignard qui va peut-être la faire enfin sortir de ses gonds, la mettre dans une rage folle et l’obliger à avouer qu’elle l’aime à la force des coups qu’elle va lui donner ?
Il s’est abaissé vivement. Il fouille dans son cartable, se relève très vite et dépose sur les genoux de sa mère son pauvre carnet de notes. Par lui, son amour va-t-il se trahir ? Va-t-elle le battre enfin et lui révéler ainsi à quel point il compte pour elle ? Va-t-il recevoir les coups qu’il croit avoir mérités et qui le laveront de l’offense ?
Mais rien de tout ceci ne se passe et le carnet n’apporte pas le résultat escompté. Sa mère le feuillette d’un air faussement absent et sans rien laisser paraître d’autre que cette lassitude qu’elle prétend ressentir face à un enfant qui la désole.
Et finalement elle le lui rend et reprend son travail. Sans un cri. Sans un mot. Sans un regard.
Et Jean sait qu’il n’existe plus, qu’elle ne l’aime plus, qu’elle ne l’aime pas.
Mais l’a-t-elle jamais aimé ?
Et il s’enfuit en pleurant !
* * * * * *
Arrivé au bout de la rue Masséna, perdu dans l’anonymat des touristes qui déambulent l’appareil-photo en bandoulière, le mouchoir à la main et la veste sur l’avant bras, Jean Lacourt tourne à droite et s’engage sous les arcades qui bordent la place. C’est la troisième fois depuis le début de l’après-midi qu’il suit le même circuit et ses pas se posent sur leurs propres traces. Mais le ciment du trottoir n’en a cure : il n’a pas gardé le souvenir de ses passages et à part quelques petites prostituées qui commencent à s’intéresser à lui, seul le jeune homme sait en faire le décompte.
Et à travers ce décompte, il réalise tristement sa détresse. Il constate sa faiblesse. Il reconnaît bien là la puissance de cette peur sous l’emprise de laquelle il vit et qu’il pensait pouvoir conjurer aujourd’hui avec une professionnelle, faute de savoir aborder les autres !
Et d’ailleurs, bravache encore tout à l’heure, il se disait qu’aujourd’hui enfin... Il en était sûr. Il se sentait fin prêt et fermement décidé. Mais il est déjà passé tant de fois devant les filles sans s’arrêter, rue de France, rue Masséna, qu’il sent maintenant que sa résolution pâlit. Il sait aussi que chaque nouvelle renonciation hausse d’un cran une barrière qu’il finira par ne plus savoir franchir. Il en vient même à envisager avec dépit la triste possibilité de rentrer à l’hôtel, battu par jet de l’éponge, sans avoir accompli ce qu’il avait décidé, comme ça lui est déjà arrivé tant de fois.
Mais, pour sauver la face vis-à-vis de lui-même il a, comme le renard de la fable, tant de fausses bonnes raisons ! Il se dit que le gibier ne vaut pas la peine, qu’il est minable et vulgaire. Des filles de rien ! Des filles à soldats ! Des filles tout juste bonnes pour marin en goguette ! Tout juste bonnes pour les Américains dont la flotte mouille tout au long de la côte et qui ne s’en privent pas ! Des filles de joie qui n’ont même pas l’air d’être gaies. Et puis il se dit aussi que lui, Jean Lacour, il est bien au-dessus de tout cela ! Bien au-dessus de ces basses contingences qui ne dépassent même pas le niveau de la ceinture ! D’ailleurs il se respecte tout de même un peu trop pour se laisser aller à ce point ! Pour tomber si bas ! Avec une prostituée ! Avec une putain ! Allons, allons, mon petit Jean, si ta mère te voyait ! Et il appelle à la rescousse un reste de religion, un reste de pharisianisme qui le sensibilise d’habitude et une bonne morale qu’il voudrait bien cependant, allons, soyons francs, de temps à autre, pouvoir fouler aux pieds.
Il va donc, c’est promis, c’est juré, rentrer à La Fontonne. Rentrer à l’hôtel où il ne lui restera plus qu’à attendre l’heure du souper en feuilletant des vieux magazines tout écornés. Et après le souper, il montera se coucher. Seul dans cette chambre étouffante d’où la fenêtre donne, au-delà de la Nationale Sept que chante Trenet, au-delà des serres badigeonnées d’ocre, sur une Méditerranée aux couleurs d’opérette.
En approchant de ce cabaret qu’il a depuis si longtemps remarqué, Jean prend un air détaché. Il cherche à se placer sur la droite au sein de cette foule qui l’entraîne. Il concentre par avance son regard, il le mobilise, pour ne rien perdre, au passage et à la dérobée, le temps d’un éclair, des photos de filles déshabillées qui sont affichées de chaque côté de la porte. Il ralentit un peu et avant que la foule l’entraîne, en un clin d’œil, il les voit toutes, chacune trop peu sans doute et comme en un mirage. Ce qui ne l’empêche pas de remarquer tout particulièrement, comme au passage précédent, comme à chaque passage, celle d’une brune beauté aux longs cheveux noirs qui entortille son long corps souple autour d’une corde à grimper. Le regard de la fille qui simule clairement le trouble délicieux qu’elle éprouve à frotter sa peau délicate contre le chanvre rêche frappe Jean juste là où il faut et s’en vient souffler sur les braises encore chaudes d’un désir qu’il croyait avoir étouffé. Celle-là, elle en veut ! Elles en veulent toutes d’ailleurs ! Même celles qui paraissent les plus sages, celles-là surtout sans doute, car sous leurs airs de petites mijaurées, de petites saintes Nitouche, elles sont comme la nature les a faites et elles ne peuvent s’empêcher d’être folles de leur corps et de désirer le mâle !
Ces pensées salaces et inhabituelles le ragaillardissent singulièrement et ses jambes le campent plus fermement sur le sol. Il redresse un dos qui n’aurait que trop tendance à déjà s’humilier. Il bombe un torse de roitelet plein d’audace. Il se hasarde, mais le risque n’est pas grand à l’abri des lunettes de soleil, à regarder franchement les jeunes filles et les jeunes femmes qu’il croise dans le contre-jour doré des arcades. Il les détaille. Il devine leurs envies, leurs gestes secrets. Il les possède en imagination. Mon Dieu, est-ce possible ? Un tel butin à portée de la main et il suffirait d’un hasard. Il suffirait d’un mot. Il suffirait d’un peu de baratins. Il suffirait d’un geste. Il suffirait d’un rien !
Et elles brûleraient comme l’amadou !
Il respire à pleins poumons le parfum épicé des crèmes solaires dont sont enduits ces corps qui l’ensorcellent.
Il cerne les visages. Il apprécie les poitrines que la chaleur et la mode dévoilent un peu plus chaque jour. Il cherche la silhouette d’un sein au travers d’un nylon translucide. Il remonte le long des jambes halées par le soleil et la mer. Il passe sous l’ourlet haut placé des minijupes impudiques. Il évalue les cuisses, les hanches, les ventres fuyants, les ventres accueillants, les fesses où se dessine parfois la forme tentatrice d’un slip qu’en sa folie, il ôte.
Mais la belle envolée ne dure pas. Comme à chaque fois, son audace et sa grivoiserie retombent comme un soufflé ! Avec un floc morne et froid ! Comment a-t-il pu un instant oser se permettre de telles pensées, de tels regards, une telle outrecuidance. Il a honte de toute cette lie qui gît au plus profond de lui-même et qui parfois surgit telle la lave d’un volcan. De toute cette fange qu’il régurgite parfois. De toute cette boue qu’il sait en lui et qu’il doit depuis toujours cacher. De cette vase que les autres ne doivent absolument pas deviner ! Surtout pas les femmes ! Surtout pas les filles ! De cette abjection qu’il voudrait enterrer. Jeter à l’égout afin d’être enfin, aux yeux des autres comme à ses propres yeux, respectable.
Et puis il sait très bien que tout ceci n’est que pure gaillardise. Il est comme les petits roquets : il aboie de loin, mais s’il s’agissait de passer à l’acte, ce serait autre chose. Il ne se voit pas aborder une fille. À plus forte raison une femme dans toute l’acceptation du terme. Les filles, il a déjà tenté sa chance avec elles : son baratin les fait rire. Elles se fichent de lui. Elles le trouvent ridicule. Il les voit qui se moquent de lui, entre elles, derrière son dos. Il sait ce qu’elles disent. Il sait ce qu’elles pensent.
Jean a maintenant quitté la Place Masséna. Il a tourné à droite vers la Promenade des Anglais, il a longé l’avenue de Verdun, face au square Albert 1er, il a flâné dans les galeries d’art et, désabusé, il prend lentement le chemin qui va le ramener à l’endroit où il a garé sa voiture.
" Tu viens, chéri ? "
Dans la foule, il n’avait pas vu la fille, sinon il l’aurait évitée, mais la voix qui prononce la petite phrase rituelle est douce et lénifiante. Elle verse comme un baume sur son cœur chagrin. C’est celle d’une femme habituée, certes, mais non dénué de tact. Celle d’une femme qui a su, parmi tous ces gens qui l’entraînent et le contraignent à zigzaguer, reconnaître en Jean, l’homme qui a besoin mais qui hésite, qui n’ose pas et qui traîne avec l’intention inavouée de se faire accrocher. L’homme qu’il lui sera facile de décider.
Le garçon s’est retourné. Il l’a cherchée du regard et son cœur bat plus vite. C’est enfin celle qu’il n’osait plus espérer ! Plutôt petite, un peu grosse, ses longs cheveux noirs ont des reflets de nuit et lui tombent sur les épaules. Ils encadrent un visage pâle et mat, sans maquillage ou si peu. Elle a de grands yeux noirs, un nez sans importance et une bouche qui pourrait promettre toutes sortes de secrets plaisirs. Sa mise est modeste et de bon goût. Sa robe est simple, ses souliers sans excès, ses bijoux inexistants. Elle n’a pas l’air d’une professionnelle. Elle n’a pas l’air d’une pute et c’est d’abord ce qui lui plaît et qui le retient. Elle fait jeune fille. Ou plutôt : jeune femme. Italienne sans doute. Ou Provençale pure race. Allons, elle supporte favorablement l’examen. Elle mérite mieux qu’un simple accessit et c’est ce qui empêche de fuir celui qu’elle vient d’arrêter et qui, sans cela, se serait enfui sans demander son reste.
Il demeure sur place, un peu rassuré. Mais il n’en est pas pour autant maître de lui-même. Il tremble et son cœur s’est mis à battre une folle chamade à la simple réalisation de son audace, à la simple perspective de ce qu’il va oser. Il lui faut se reprendre en main, il lui faut, au moins faire illusion et d’une voix posée qu’il est allé cherché il se demande bien où, il demande dans un souffle :
" Combien ? "
" Dix mille. "
Le dialogue est classique. Jean joue bien son rôle. Qui pourrait croire qu’il a peur ? Il écoute à peine la réponse, mais note cependant la modicité de la somme réclamée. Il avait cru que ça lui coûterait plus cher. Il était prêt à y mettre bien plus. Il se persuade de plus en plus et ça lui fait tellement de bien, qu’il n’a pas affaire à une... Non, surtout pas ce mot-là ! Il va si mal à la jolie fille qui l’a intercepté. Et puis, par ce qu’il implique d’abject, c’est un terme qui, dans la foulée, l’éclabousserait, lui aussi ! Il tient à sa première impression, il s’y accroche : ce n’est pas une professionnelle ! Par chance il est tombé sur une petite aventurière qui trompe l’ennui, qui trompe sa solitude, et peut-être bien aussi son mari, comme elle peut. Qui se fait un peu d’argent de poche ! Tout lui est bon pour se rassurer et pour trouver en la faute qu’il s’apprête à commettre un côté élégant !
" D’accord ! "
Il s’est avidement emparé du bras de la fille et d’un geste presque autoritaire, il commence à l’entraîner comme si, dans sa folie, il savait seulement où ils vont. Comme si c’était à lui qui n’y connaît rien de décider ! Mais le geste est à peine amorcé que la petite brune s’écarte avec une telle détermination et une telle hâte que le bas de sa robe et son sac à main ont peine à suivre le mouvement. Un tel mouvement de recul, même dans cette foule anonyme, fait qu’ils ne passent pas inaperçus. Les passants se retournent sur le couple qu’ils forment. Certains sourient d’un air entendu. D’autres pensent qu’il s’agit d’une agression et s’apprêtent à se mêler de ce qui ne les regarde pas. Sentant qu’il ne faut pas qu’ils se fassent remarquer, la fille s’est rapprochée de lui :
" Tu connais l’hôtel Sélecty ? "
Non, il ne connaît pas. Comment pourrait-il connaître ?
" Tu connais la place Grimaldi ? "
Non, il ne connaît pas davantage. Elle va se dire qu’il est complètement nul !
" Tu n’es pas d’ici, dis donc ! "
Elle réfléchit un instant puis se décide soudain :
" Et puis zut, ça ne fait rien ! Tu n’as qu’à me suivre à distance. Si je change mon sac de bras, tu abandonnes ! Surtout reste loin derrière moi et marche tranquillement comme si de rien n’était. Compris ? "
Compris, c’est beaucoup dire ! Il n’a pas très bien saisi à quoi riment toutes ces précautions, mais il a fait son service militaire et, reçu cinq sur cinq, mon adjudant, il fait scrupuleusement ce qu’on lui a dit sans chercher à savoir.
La fille le précède. Elle quitte l'avenue et s’engage dans une petite rue tranquille où la filature sera plus facile. Le cœur de Jean continue à faire des siennes, mais le jeune homme parvient à rester à peu près calme. Il se rassure en se disant que rien n’est encore fait, qu’il peut encore renoncer, qu’il lui suffit de laisser filer la fille. Il est persuadé que ce qu’il a entrepris est mal, mais il se dit que ce n’est qu’un jeu, qu’il joue, certes, avec le feu mais qu’il est assez fort pour faire marche arrière au tout dernier moment. Mais, d’un autre côté, il a aussi affreusement envie d’aller jusqu’au bout. Il sait que s’il renonce aujourd’hui, il n’aura plus jamais le courage de recommencer. Ni avec une prostituée, ni, ce qui est plus grave, avec aucune autre femme. Il a hâte de se prouver à lui-même qu’il est comme les autres, qu’il peut vivre pleinement, en laissant son corps s’exprimer normalement et non pas seulement à grands renforts d’imagination, de lectures et de fantasmes.
Et soudain, mon Dieu, que se passe-t-il ? Son cœur se serre. Une lance, une pointe de feu, vient lui percer le flanc gauche. Un commis boulanger, de l’autre côté de la rue, vient de héler celle qu’il suit et qu’il considère déjà, ne serait-ce que provisoirement, comme sienne. Désemparé, il la voit qui se retourne vers l’autre trottoir, qui fait un geste amical sans cependant changer son sac de bras, qui sourit et qui traverse la rue pour aller rejoindre le jeune homme.
Et dites-lui donc pourquoi le mot dont il ne voulait pas entendre parler tout à l’heure jaillit soudain de sa bouche :
" Putain ! "
Le voilà à l’arrêt, le voilà en panne ! Même avec une pute, il faut encore être à la botte d’autrui ! Il fait mine de regarder attentivement la vitrine d’un antiquaire, il feint de s’intéresser à un fauteuil Voltaire, à un joli secrétaire en merisier qui s’y trouvent exposés mais, dans le reflet de la glace, c’est le couple arrêté sur le trottoir d’en face qu’il observe. Et comment expliquer, si ce n’est par la jalousie, l’excitation, la colère, la déception qui se sont emparées de lui ? Et comment justifier le flot de paroles grossières qui jaillissent entre ses dents serrées ?
Après un conciliabule qui lui a paru durer des heures, la petite brune retraverse la rue et s’éloigne à nouveau. Jean s’est remis en route lui aussi. Elle s’est retournée une fois pour voir s’il continuait à la suivre et il se réjouit du sourire complice qu’elle lui a adressé et qui panse peut-être un peu trop facilement une plaie qui n’a pas encore eu le temps de s’infecter.
Cette fois, la silhouette a disparu au coin de la rue et Jean ne la retrouve pas sur la place ombragée qui s’ouvre devant lui. Mais il n’y a pas à se tromper, le Selecty est là, juste à sa droite et, chose curieuse, il y pénètre sans hésitation. Presque sans scrupule. Il ne se serait jamais cru capable d’une telle audace ! Il avait mésestimé son besoin, sa détermination. Ou plutôt l’enchantement sous le joug duquel il évolue depuis que la fille l’a accosté. Il avait surestimé sa bonne conscience, sa bonne éducation, son sens de la droiture et la solidité du carcan taillé sur mesure dans lequel on l’a emballé. À peine s’affole-t-il un peu lorsqu’il voit, venant de l’autre bout du hall désert, un portier qui se précipite sur lui. C’est qu’alors et alors seulement il se rend compte alors qu’il a passé le point de non-retour. C’est qu’il a aussi un peu l’impression d’être tombé dans un guet-apens. Mais il sait bien qu’on ne le détroussera ici que de ce qu’il est prêt à y laisser.
Le portier ne s’inquiète pas de savoir s’il a des bagages, dame, il a l’habitude sans doute. Il saute, si l’on peut dire, sur le client et l’entraîne vers la réception.
Âgée, grise et la mine revêche derrière son comptoir, la réceptionniste fait un peu trop sévère pour cadrer avec l’idée que Jean se fait du lieu. Elle ne parvient pas cependant à lui donner un semblant de respectabilité. Tout au plus paraît-elle ne pas approuver le métier qu’elle exerce. Tout au plus paraît-elle s’en démarquer en regardant le client de haut, en le traitant avec distance, en le prenant avec des pincettes de peur de se salir. En l’examinant au microscope et d’un œil sourcilleux comme s’il s’agissait de quelque insecte répugnant !
D’une voix neutre, elle réclame la carte d’identité de Jean et lui demande de remplir une fiche d’hôtel en précisant qu’il doit y inscrire son vrai nom. Et quand il pose le petit rectangle de bristol sur le comptoir, elle le compare soigneusement à la carte puis elle jette un coup d’œil à la photo et un autre à son visage. Cela irrite et inquiète le garçon. Cela lui remet les pieds sur terre. Qu’est-il donc venu faire là ? Dans quelle aventure s’est-il engagé ? Dans quel guêpier est-il venu se fourrer ? Et la vieille n’a-t-elle pas parlé de police ? De fiche de police ? S’il osait… mais il n’ose pas ! Et puis elle a sa carte d’identité, elle a son nom, son adresse, tout... Elle a tout ! Et la police va savoir ! La femme pourtant le rassure, mais le garçon enregistre à peine ce qu’elle dit. Voilà sa carte ! On détruira la fiche de police après son départ. Maintenant il lui faut acquitter d’avance le prix de la chambre et il paiera directement la fille. Elle, elle n’a rien à voir avec ça ! Compris ? Décidément il lui en faut comprendre des choses aujourd’hui !
Voilà, c’est fait ! Les formalités sont remplies. Jean range son portefeuille. Le portier lui remet une clé en lui glissant dans l’oreille un numéro de chambre et en lui demandant de frapper trois fois. Puis il l’entraîne, lui fait monter quelques marches, lui indique une porte à gauche au fond d’un couloir et tend la main. Pris au dépourvu, Jean ressort son portefeuille et, faute de petite monnaie, il le gratifie d’un billet dont il regrette l’importance.
C’est à lui de jouer maintenant. Il frappe comme convenu et la voix féminine qui lui demande d’entrer agit comme un baume sur toutes les blessures d’amour propre et les inquiétudes qui viennent de l’assaillir. Comme par magie, elle gomme les vexations et lui fait oublier toutes ses craintes. Elle le récompense et lui donne l’impression qu’il vient d’atteindre le sommet du haut duquel il va enfin, après la longue traversée du désert, avoir vue sur la terre promise.
La fille a commencé à se déshabiller. Ses chaussures, ses bas et son porte- jarretelles sont éparpillés sur la moquette rose. Pour ne pas perdre de temps pense-t-il et cela le rembrunit quelque peu. Lui qui par avance imaginait quelque lent strip-tease ! Lui qui se voyait aussi bien en train de lui arracher ses vêtements un à un ! Ça va trop vite ! Beaucoup trop vite ! Il est entraîné, happé par le flot ! Il est un peu déçu de voir comme les choses se précipitent. Mais la déception dure peu car sous sa jupe troussée, elle a porté les mains à ses hanches et elle ôte hardiment sa culotte. Comme s’ils avaient l’habitude tous les deux ! Elle roule la minuscule parure le long de ses cuisses pleines, le long de ses jambes lisses, elle lève un pied cambré, puis l’autre et s’en débarrasse en la jetant négligemment à terre parmi les autres accessoires. C’est une mise en scène ! C’est un truc qu’elle a ! D’habitude ça les excite et ils se ruent sur elle. Alors elle les arrête, le pouce caressant l’index et le majeur en un geste qui ne trompe pas :
" Tss-tss, le petit cadeau d’abord ! "
Jean, lui aussi, est ébloui par ce qu’il vient de voir. Par cette audace qu’elle a ! Il en devient fébrile, mais si les paumes de ses mains sont moites, si ses doigts le démangent, si sa langue passe d’un geste machinal sur sa lèvre desséchée, s’il a hâte de prendre enfin ce qu’il considère déjà comme son du, il n’en demeure pas moins, contrairement aux autres, les bras ballants au milieu de cette pièce confortable où les volets clos sur le soleil de l’après-midi dispensent un clair-obscur intime.
La fille comprend à qui elle a affaire, alors elle l’amadoue un peu :
" Comment t’appelles-tu ? Moi, c’est Marie-Louise, mais ça fait un peu ringard, hein, alors tout le monde dit : Marylou. Comme dans la chanson de Tino Rossi ! En fait : Tino, c’est ringard aussi ! Et toi ? "
" Moi, c’est Jean. "
La fille prend le pull par le bas. Elle l’ôte en le passant par la tête comme on dépiaute un lapin et ses seins apparaissent, sans soutien-gorge, ronds et fermes, satinés, leurs pointes encore un peu dressées par leur récent contact avec la laine et l’acrylique.
Le garçon fasciné demeure immobile. Comme ne sachant sur quel pied danser !
" C’est toujours dix mille ! "
" Comment ? "
Elle a un petit rire amusé.
" Je dis : c’est toujours dix mille balles comme convenu. "
" Ah oui, c’est vrai ! "
Jean rougit. Il avait oublié. Il sort le billet, le tend d’une main mal assurée et tandis qu’il remet en place son portefeuille, la fille va jusqu’à la commode et range l’argent dans son sac à main. Marché conclu !
Elle est revenue près du garçon maintenant et il y a un court silence durant lequel la fermeture éclair de la jupe bourdonne hâtivement puis :
" C’est ta première fois ? "
" Oui. "
" Je l’aurais juré ! "
" Ça se voit tant que ça ? "
" Bien sûr ! Marié ? "
" Non. "
" Note bien : j’aime autant ça ! "
La jupe tombe à terre et la fille l’enjambe. Le ventre est plus rond, plus haut placé, plus proéminent que Jean ne se l’était figuré. Serait-ce que...? Mais non, il rejette l’idée, ce serait trop vulgaire, trop sale, trop laid ! Il tient à une idylle !
C’est beau un corps de fille ! Ça commence par la royale opulence des seins, ça continue douillettement au creux de l’estomac, ça s’épanouit, ça atteint sa tendre plénitude au niveau du ventre qui luit doucement et ça se termine vers le bas sans problème, sans fantaisie, sans fioritures, il allait dire, inutiles. C’est simple, c’est pratique, c’est compact, c’est discret. À peine une ombre triangulaire pointe en bas et qui s’incruste parfaitement entre les cuisses vient-elle rompre la courbe et dissimuler le renflement pubien. Il n’y a pas à dire : c’est bien fait !
Les gestes de la fille sont sobres, précis, professionnels. Elle doit avoir fait ça toute sa vie. Peut-être qu’à l’école déjà et pour un carambar ? Elle se déshabille avec le même naturel que si Jean n’était pas là et il a l’impression de violer un peu son intimité. Mais pourquoi, diable, serait-elle intimidée, rougissante ou, au contraire, exhibitionniste et outrancière puisque tout ceci, pour elle, n’est que routine ? Puisqu’il n’est qu’un parmi tant d’autres ! Et cette sorte de fraternité, de compagnonnage, de partage d’un même sexe qu’il réalise soudain ajoute encore à son excitation et fait durcir et monter un peu plus son désir.
" Tu ne te déshabilles pas ? "
Jean s’étonne lui-même de la facilité avec laquelle il le fait. Sans fausse pudeur. Sans fausse honte. Et dans l’état qu’il est ! Comme s’il faisait cela tous les jours devant une fille ! Lui qui d’ordinaire est toujours si prude ! Ici, c’est comme s’ils étaient intimes tous les deux !
" Viens que je t’examine. "
Devant le mouvement de recul du garçon, craignant peut-être un esclandre, elle a déjà vu ça, elle ajoute :
" Il le faut, vois-tu ! À cause des maladies ! "
Et Jean, le visage empourpré s’exécute. Il voit avec terreur sa compagne du moment s’agenouiller devant lui et froncer le sourcil. Elle gratte délicatement quelque chose qui semble ne pas lui plaire puis elle se redresse :
" C’est bon : viens ! "
Elle s’est allongée presque au pied du lit et tout de suite il s’agenouille à son tour devant elle et pose sa joue sur le ventre chaud. Il se trouve divinement bien. Pour un peu, il n’en demanderait pas plus ! Mais c’est plus fort que lui et sa lèvre commence à caresser la peau délicate, sa bouche commence à descendre et sa partenaire ne se méprend pas sur des intentions dont il n’est même pas conscient :
" Ah non ! J’ai horreur de ça ! "
Durant une toute petite fraction de seconde Jean a senti la colère faire irruption en lui. Il a payé et voilà qu’on lui dicte des exigences. N’a-t-il pas le droit, vu les circonstances, lui le cochon payant et elle la pute, de prendre son plaisir comme il l’entend ! Le client ici n’aurait-il pas droit aux considérations dont on l’entoure partout ailleurs ? Au royaume des péripatéticiennes l’acquéreur aurait-il été destitué de sa royauté par quelque révolution d’alcôve ?
Mais la fille est prompte à réaliser son erreur. Elle y est peut-être allée un peu fort, mais elle sait y faire et se fait douce. Elle l’attire sur elle. Elle le guide habilement. Elle a pour lui et à sa place deux ou trois coups de reins et, pardonnez-lui, madame, mais c’est trop bon, il se vide, il se dilue en elle en quelques dérisoires petits spasmes qui le laissent sur sa faim. Puis il s’écroule sur elle. Épuisé. Haletant.
" Déjà ! Mais, dis-donc, tu avais rudement envie ! "
Oui, c’est déjà fini et Jean n’a eu à aucun moment l’impression qu’il cherchait, de conquérir, de maîtriser, de faire sienne cette petite femelle peut-être un peu trop offerte.
Consentante et professionnelle, elle est restée dans les strictes limites d’un échange commercial, mais il sent bien que, même à l’intérieur d’une telle transaction, il n’a pas été, comme il aurait au moins dû l’être, par elle et en elle, servi comme un prince et heureux comme un roi. Il sent surtout et avec dépit, il y revient, il insiste, qu’il n’a pas atteint son but, qu’elle n’a pas vibré et qu’elle est restée étrangère à son acte, insensible à sa présence en elle. Pire : il réalise, maintenant, que c’est elle qui a été maîtresse de la situation, qu’elle n’a pas eu un seul geste tendre, qu’elle n’a même pas feint de se complaire sous lui et que c’est elle qui l’a fait jouir et non le contraire.
Ils se rhabillent chacun de leur côté. Elle, sommairement d’une robe de chambre qu’elle a sortie de sous l’oreiller et en laquelle elle reste nue. Lui, gêné, à la hâte. Mais ayant achevé de serrer la ceinture autour de sa taille, la jeune femme se ravise. Elle le couve d’un regard enjôleur puis elle contourne le lit et s’approche, la hanche provocante. :
" Ça t’a plu ? Tu reviendras ? "
Jean qui s’était mépris sur ses intentions et déjà se faisait de nouvelles illusions, élude habilement la première question :
" Tu sais, je ne suis ici que de passage...
" Si tu es satisfait peut-être accepterais-tu de me faire un autre petit cadeau ? Ça se fait, tu sais... "
Jean a compris qu’il se fait encore avoir. Il n’est, certes pas, tellement satisfait, il ne l’est même pas du tout, mais il n’oserait pas le laisser voir. Encore moins, le dire ! D’ailleurs il sait que c’est lui le fautif, il sait qu’il se faisait des idées sur un échange qui ne pouvait être qu’illusoire. Allons, Jean ! N’a-t-elle pas strictement respecté les termes du contrat ?
Et puis le charme du regard enjôleur opère et si l’idée de la petite amazone, de l’amatrice qui trompe le temps en trompant son mari, s’est diluée dans le temps et dans l’espace, voilà qu’arrive à point, à la rescousse et pour la remplacer déjà, celle de Blandine jetée nue dans l’arène ! Une Blandine exploitée par un vilain souteneur et qui essaie de s’en tirer au mieux en le grugeant pour nourrir une pauvre mère malade et des petits frères et sœurs qui l’attendent ! Une Blandine qui... Une Blandine que... Alors il sort à nouveau son portefeuille, non sans toutefois se dire que voilà une journée qui lui revient cher, et il jette sur le couvre-lit à peine froissé un billet qui vient doubler la mise.
Ravie d’avoir fait la connaissance d’un client tout à la fois si peu exigeant et si généreux, la fille s’empresse de rafler l’argent et d'aller, comme la première fois, le ranger dans son sac. Et cela fait, (Diable si on pouvait en avoir plus souvent des comme ça !) elle revient en desserrant négligemment la ceinture, elle laisse la robe de chambre s’entrouvrir et se fait encore plus proche, plus enjôleuse, plus empressée et plus câline :
" Puisque tu es content de moi, si tu repasses un jour par ici, tu sais où me trouver. Tu me demandes à la réception. C’est simple, non ? "
Et après un silence :
" Tu reviendras, dis ? "
Jean ne voudrait pas la contrarier. D'ailleurs sait-il de quoi demain sera fait ? Il se contente de murmurer un peut-être évasif, mais il sait bien qu’il ne reviendra pas.
Et, sans plus attendre, il lui tourne le dos et commence à s’en aller.
Sans même jeter un dernier regard à celle à laquelle il vient de (si mal) s’unir ! Fier de ne rien laisser voir ! Fier de savoir maîtriser sa sortie !
Mais comme il arrive à la porte, il constate que le désir vient de renaître en lui. Insatisfait, frustré, dur, raide comme la justice et comme elle exigeant. Il sait qu’en ces matières comme en d’autres, et il vient d’en avoir la preuve, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il sait que ce pourrait être tout à l’heure, en rentrant à l’hôtel et, en la circonstance, de la manière la plus courante qui soit ! Il lui suffirait de patienter un peu ! Mais il a déjà depuis l’adolescence, tant usé et abusé en vain de cette façon de faire qu’il sent que s’en servir une fois de plus serait davantage encore avouer son échec. Il sent aussi au plus profond de lui-même, enivrant, puissant comme un raz de marée et balayant tout sur son passage, l’irrésistible besoin de posséder cette fille de force, de la rabaisser, de lui rabattre tout à la fois sa jupe, si l’on peut dire, et son caquet, de la dominer, de la baiser, de la faire jouir malgré elle, de la faire payer pour les autres, pour toutes les autres, de lui faire rendre gorge, et de ne la laisser qu’anéantie, comme morte et les cuisses en croix.
Et pour satisfaire ce besoin, pour satisfaire cette urgence, il sait, il réalise, qu’il va lui falloir, dans l’art de se servir soi-même, monter la barre d’un cran.
Alors, machinalement, tandis qu’il fait demi-tour, sa main qui se crispe s’en vient tâter dans sa poche le poids rassurant de son couteau.
Et, livide, le mors aux dents, il se rue sur la fille.
Surprise, inquiète, effarée, apeurée.
Et qui n’a le temps de...