" C’est pas d'la haine, pauvre Martin
C'est pas d'la haine, mais ça l'devient."
Serge LAMA Les Glycines.
MAI 1951
Remi a seize ans, il en aura dix-sept en août prochain et il plonge résolument son regard dans celui de Cécile Lenoir et l’y maintient tout à loisir.
Il regarde la toute jeune fille sans confusion aucune, sans crainte si ce n’est celle, toujours présente, toujours à l’affût, de pouvoir, à tout instant et par quelque maladresse de sa part, la perdre trop vite et trop bêtement. Il se perd dans l’eau vive de cet autre regard. Il se repaît de ce mauve dans lequel est taillée la robe agreste des campanules. Il nage avec ferveur, avec passion, avec ivresse, dans cette clarté limpide. Il se noie dans cette transparence incroyable qui fait la fraîcheur des sources vives. Et à travers ce mauve, à travers cette clarté et cette transparence innocente, c’est le cœur même et l’âme de sa compagne que Remi tente d’atteindre pour savoir si son amour risque d’être, tout de suite ou plus tard, payé de retour.
Il ne dit rien, il ne demande rien car il y a, en ces jeunes années, des silences qui en disent plus que certaines paroles, des silences qui ne sont que promesse mais qui font gentiment prendre conscience de l’âge encore précoce en lequel on aime et qui disent : sois sage... Plus tard... Quand nous aurons tous deux mûris l'un près de l’autre et la main dans la main.
Sur le chemin du retour, leurs deux bicyclettes flirtent dans l’herbe haute du fossé. C’est l’heure intime que les trop jeunes amoureux partagent chaque jour après l’école, après le lycée, leur moment de solitude à deux.
La jument et son poulain sont venus les saluer à la barrière puis, longeant la haie, ils s’en sont allés rejoindre les autres chevaux qui paissent dans un creux où l’herbe est plus verte et plus drue. Dans le méandre que décrit la rivière, quelques peupliers, une dizaine peut-être, remplacent, ici, les aulnes et les saules qui ourlent partout ailleurs le tracé de son cours capricieux. À quelques pas du chemin désert, Cécile s’est adossée au tronc de l'un d’eux et Remi a posé la paume de chacune de ses mains sur l’écorce rêche. De part et d’autre du visage de la jeune fille. Il est plus grand qu’elle, mais il ne la domine pas et ses bras ne font que la tenir bien symboliquement prisonnière. Mais c’est bon malgré tout et même si ce n’est que symboliquement, de se croire conquérant !
Comme lui, Cécile vient tout juste d’avoir ses seize ans et voilà presque toute une année scolaire qu’il la connaît, voilà près d’un an qu’il l’accompagne chaque jour, au lycée, voilà près d’un an qu’il l’aime et qu’il espère en secret être payé de retour. Il l’aime sans le lui avoir dit, sans jamais en avoir eu l’audace. Mais est-il nécessaire de dire ces choses-là ?
Les parents de Cécile étaient venus s’installer à la Cense d’En Haut, à quelque deux cents mètres de là, au moment où Remi allait entrer en seconde. Leur arrivée, celle de Cécile surtout, dans l’univers confiné où le contraignait sa mère avait été la porte ouverte par laquelle une bouffée d’air frais était parvenue jusqu’à lui.
Puisqu’elle devait aller au lycée à bicyclette, France Lenoir s’était dit que sa fille pourrait faire la route avec Remi qui avait le même âge et qui se trouverait probablement dans la même classe qu’elle. Elle se disait qu’elle se sentirait plus rassurée de ne pas la savoir seule sur les routes en ces temps où tout peut arriver. Surtout à une fille !
France Lenoir avait eu du tact. Elle avait bien fait les choses. Elle avait agi dans les règles de l’art et avec, en la matière et comme si elle savait à qui elle avait affaire, un savoir-vivre subtil et délicat que Thérèse Renaud ne lui eut pas pardonné de méconnaître. Ce simple respect des convenances lui avait octroyé d’emblée pour sa fille, un visa que l’on verrait à renouveler si l’essai se trouvait confirmé, un laisser-passer provisoire que l’on pourrait à tout instant annuler au seul vu de la façon dont les choses évolueraient à la Cense d’En Haut.
Etrangement appâtée par tant de savoir-vivre et désireuse de se faire valoir, Thérèse avait fait du café, elle avait sorti la boite à gâteaux des grandes occasions et pour Gérard Lenoir, le mari, le petit verre et la confidentielle carafe d’eau de vie de cidre. Puis quand les visiteurs s’étaient levés pour prendre congé, elle s’était presque accrochée à leurs basques, leur faisant visiter la salle à manger et les chambres, puis le jardin, les lapins et tout le terrain jusqu’au ruisseau. Remi n’en revenait pas, il ne reconnaissait plus sa mère et, pour une fois, il se sentait bien et comme en accord avec lui-même. Comme en parfaite harmonie avec la terre entière !
Avant de rencontrer Cécile, Remi, avait un ami parfait qui s’appelait Wabi. Wabi était grand, fort, courtois, raisonnable à l’extrême et parfaitement équilibré. Il savait tout faire. Ou presque. Il avait réponse à tout. Avant de s’en venir partager la vie de Remi, Wabi avait été le compagnon fidèle et dévoué d’un héros de Curwood. Remi l’avait tiré de son grand Nord et pour satisfaire ses besoins spécifiques il l’avait adapté et modelé afin d’en faire son chevalier servant. Afin d’en faire surtout un autre lui-même grâce auquel il se proposait, inconsciemment bien sûr, de redorer un blason que sa mère avait quelque peu terni.
Ainsi remodelé et taillé sur mesure, Wabi était parfait dans son rôle. Il accourait à la rescousse à la moindre anicroche, au moindre moment de découragement ou de solitude de Remi. Jamais une seule parole amère n’avait été échangée entre eux. Jamais un seul nuage n’avait plané dans le ciel immuablement bleu de leur amitié. Jamais de dispute. Jamais de discorde. Détenteurs de la Vérité avec un grand V, la seule, la grande, la vraie, l’unique, ils en gardaient pour eux seuls le secret. Et, à la faveur de la supériorité dont elle les dotait, ils se permettaient de voir les autres tels qu’ils aimaient qu’ils soient : rudes, rustres, moqueurs et bêtes. Supérieurs, eux, ils ne les jugeaient pas, ils les plaignaient plutôt et les prenaient intérieurement de haut.
C’est par effraction et avant même qu’il l’ait rencontrée que Cécile (ou plutôt l’idée qu’il se faisait d’elle) était entrée en lui. Elle s’était imposée d’un seul coup, prenant vie en quelques instants, crevant l’écran, reléguant au rayon des rossignols la fictive présence de Wabi et lui ravissant intempestivement la vedette.
Certes, Remi, dans un premier temps, n’avait pas voulu admettre qu’il allait devoir laisser tomber son ami. Il avait imaginé une sorte de complicité où serait incluse la fille et dont il serait, grâce à Wabi, tout à la fois l’initiateur, l’hôte, l’âme et le protecteur. Dame : on peut toujours rêver ! Surtout quand on s’appelle Remi ! Mais de but en blanc, l’idée de Cécile n’avait pas admis qu’il put être question d’une sorte de ménage à trois et dès la toute première approche et alors même que la jeune fille n’était encore qu’un personnage dont il entendait parler pour la première fois, Cécile avait pris la place de Wabi qu’il avait, sans s’en douter, renvoyé à son livre. Il avait, somme toute et à son insu, relégué ses anciennes chimères pour s’en substituer de nouvelles.
Dès le premier contact, il fut ébloui. Une toute première indéfrisable, un rien de parfum, un joli chemisier blanc, un col Claudine, une sage jupe plissée, une paire de souliers vernis noirs dont les courts talons mettaient en valeur une cheville fine et un mollet bien cambré, une certaine façon très adulte de croiser les jambes et une taille sous laquelle s’affirmait la hanche, faisaient en effet de Cécile et aux yeux de Remi une femme dans toute l’acceptation du terme.
Face à elle, il se dit qu’il se contenterait de peu. Un amour de pauvre lui suffirait. Le seul fait de l’accompagner, d’être avec elle, d’être vu avec elle, d’être dans la même pièce qu’elle et sous le même toit, fut-il vaste et à la mesure, à l’échelle, d’une classe, d’un lycée, tout ceci suffirait à le combler d’une joie tout à la fois subtile et exquise.
Et, de fait, cela lui suffisait !
En grand, en très grand secret la petite Lenoir était devenue toute sa vie. Et jusqu’à ce jour nul ennui, nulle anicroche n’étaient venus perturber de leurs nuages le ciel bleu du bonheur de pauvre dans lequel il nageait. Nul sujet d’inquiétude. Si ce n’était, pourtant, depuis peu, un bizarre changement dans l’attitude de sa mère. Une sorte de soudaine et curieuse allergie aux Lenoir à propos desquels elle n’avait jusqu’alors jamais tari d’éloges.
Appris par l’expérience, Remi avait tout de suite senti le vent tourner. Il avait pressenti le danger et depuis lors, il n’en gardait que plus profondément en lui le secret de ses sentiments pour Cécile.
Thérèse Renaud, en effet, n’était pas dupe. Elle avait tant coutume de lire en son fils comme en un livre ouvert qu’elle n’avait pas tardé à sentir le changement qui s’était opéré en lui et il lui avait fallu encore moins de temps pour comprendre ce qui en était à l’origine. Dès lors l’adolescente dont elle ne s’était tout d’abord pas méfiée n’avait pas tardé à devenir pour elle une sorte de rivale. Une rivale, certes, mais une rivale qu’elle n’avait voulu prendre tout d’abord que pour valeur négligeable. Une rivale qu’elle se sentait capable d’éliminer rapidement grâce à l’emprise qu’elle était certaine d’avoir sur son fils.
Sûre donc de son pouvoir, incapable de croire à la puissance de l‘amour s’il n’est maternel, se refusant à accorder à Remi l’âge effectif qu’il venait d’atteindre, feignant de croire qu’il ne s’agissait-là que d’une simple camaraderie d’enfance, se disant que tout passe, que tout lasse et que tout casse hormis, bien sûr, les liens charnels qui unissent la mère à son garçon, elle avait d’abord laissé faire. Pour voir.
Mais peu à peu, à de petits détails pour elle seule révélateurs, elle s’était rendu compte, non pas de son erreur car elle n’aurait jamais voulu la reconnaître, mais de l’inexactitude du jugement qu’elle avait formulé à propos du degré d’importance qu’elle se devait d’accorder à la concurrence de Cécile. Et alors elle était passée à l’attaque.
Mais parce qu’elle se sentait mesquine tout de même, mal à l’aise, honteuse d’être, somme toute, jalouse d’une enfant, c’est aux parents qu’elle s’en prit les accusant pour se justifier de pousser leur fille dans les bras de Remi sans le moindre scrupule, sans la moindre honte, sans seulement tenir compte du fait qu’elle était veuve et avait besoin de son fils. Elle essayait de se persuader, et elle y parvenait aisément, qu’ils se servaient de leur fille comme d’un leurre afin de lui prendre son garçon et de s’assurer à son détriment le concours de bras valides qui puissent plus tard les aider dans leur travail à la ferme.
Faisant comme si de rien n’était, laissant Remi et Cécile continuer à se rendre ensemble au lycée, faisant, par-devant, mille grâces aux Lenoir, elle s’était mise à les attaquer sournoisement par derrière. Les prenant par la bande, elle contournait l’obstacle et prenait son fils à contre-pied.
D’abord elle ne fit qu’émettre, parlant devant lui à sa sœur, de simples réserves sur l’opinion qu’elle s’était faite d’eux au premier abord. Elle finissait, disait-elle, par se poser des questions, par douter de leur morale qui n’était peut-être pas toujours à la hauteur, de leurs idées et de leurs habitudes. Tout était alors prétexte à une multitude de petits coups d’épingle, de petits coups de canif qui, tout en égratignant les Lenoir, transperçaient le cœur de Remi.
Puis, dans un second temps et en fonction de ce qu’elle avait subtilement mis en doute devant lui, elle avait mis son fils en garde, lui recommandant sans jamais lui en donner les raisons, de ne pas trop s’attarder chez eux. Elle laissait entendre que c’était par pure charité chrétienne qu’elle prenait le risque de le laisser les fréquenter et que c’était en vertu de cette même charité chrétienne qu’elle justifiait la discrétion dont elle faisait preuve en n’en disant pas davantage.
Puis, dernièrement, les choses s’étaient encore détériorées et elle avait émis des phrases du genre :
" Tu as été bien longtemps pour la reconduire ! "
" Tu rentres bien tard ! Ta pauvre mère t’attend et se fait du souci pour toi ! "
Puis, dernièrement, plus âpre, plus acide, plus directe :
" Le temps que tu y es, tu n’avais qu’à souper avec eux, je ne te vois plus, je me demande ce que tu peux bien leur trouver ! Il est vrai qu’ils ont des sous et que les sous ça n’a pas d’odeur si ce n’est celle de la pourriture ! "
Et enfin :
" Un de ces jours, tu y coucheras, faut-il qu’ils t’aient ensorcelé tout de même !"
Ces réprimandes avaient averti le trop jeune homme d’avoir à se méfier davantage encore s’il voulait continuer à voir Cécile.
Pris entre deux feux, afin de la rencontrer quand ils n’avaient pas cours, il lui avait fallu trouver de bonnes excuses et user de subterfuges et de stratagèmes. Il lui avait fallu mentir à la première pour préserver ses chances de rencontrer la seconde et mentir à la seconde pour ne rien lui laisser paraître des sentiments que la première avait à l’égard de ses parents. Mais on ne peut sans cesse trouver de fausses bonnes raisons et l’étau dans lequel il se trouve pris entre les deux femmes se resserre un peu plus chaque jour.
Pourquoi, mon Dieu, pourquoi tout n’a-t-il donc pas pu continuer comme au début ? Pourquoi a-t-il fallu que sa mère aille trouver des objets de réserve et des sujets de mécontentement dans la conduite des voisins ? Et que lui importe, du reste, cette conduite ? Est-ce bien à elle de juger ! Mais qu’est ce que ça peut lui faire ?
Et puis quoi ? Elle n’a peut-être pas tout à fait tort non plus ! Il faut bien aussi que ceux-là ne soient pas parfaits comme nous autres Renaud ! À croire qu’ils le font exprès !
À croire surtout qu’il n’a pas de chance, que tout finit toujours par se retourner contre lui. À croire que tout le monde lui en veut !
Et ne voilà-t-il pas que même Cécile s’y met ! Ne voilà-t-il pas qu’elle s’acharne à le placer en situation délicate avec son invitation à venir manger chez elle dimanche après midi le gâteau d’anniversaire qu’elle va préparer pour son père ! Ne voilà-t-il pas qu’elle le force à un choix impossible, qu’elle le place face à un dilemme qu’il est bien incapable de résoudre : déplaire à sa mère en y allant en cachette (et là, il est sûr d’être pris et donc ça lui semble impossible !) Ou déplaire à Cécile parce qu’il ne fera pas à son idée (et ça aussi, ça lui semble également impossible !). Impossible car il ne voit pas quel nouveau mensonge, quel nouveau stratagème il va pouvoir trouver pour aller chez les Lenoir sans que sa mère qui le lui défendra ne le sache.
Et Cécile qu’il n’avait jusqu’alors écouté que fort distraitement, le met au pied du mur et le force à répondre :
" Dis, Remi, tu m’écoutes ? Alors tu viendras ? C’est promis ? Dis, c’est promis ? N’oublie pas surtout, dimanche, juste après manger. "
Oh ! Pour ça, pas de danger qu’il oublie. Pas de danger, hélas ! Et comme il lui en veut d’insister à ce point ! Ne devine-t-elle donc pas son problème ? Ne veut-elle pas comprendre ? Prend-elle plaisir à le forcer ?
Il ne dit mot. Il ne répond pas. Il serre les dents. Il serre les poings. Il ressasse de vieilles rancunes, de vieilles colères contre les autres, contre tous les autres, y compris Cécile. Et il ne veut pas reconnaître que c’est contre sa mère qu’il devrait s’emporter !
S’il osait, il dirait tout calmement la vérité à Cécile. Mais ça ne serait pas facile. Ça risquerait de ternir l’image, somme toute assez honorable, pense-t-il, qu’elle doit se faire de lui et de sa famille. Ça risquerait de la fâcher. Ça la fâcherait sûrement ! Ça risquerait de la lui faire perdre ! Il ne peut donc rien dire. Il n’en a pas le courage.
Et il s’en veut de sa lâcheté ! Oh, comme il s’en veut !
Mais Cécile devine un peu plus qu’il ne le pense la raison de son manque d’enthousiasme et pensant l’aider à se décider, elle tranche net, elle tranche à sa place :
" Papa passera te prendre en voiture. Tu n’as qu’à être prêt pour deux heures."
* * *
Il y a quelques jours, alarmé, ne voyant pas comment faire autrement et craignant quelque éclat de dernière minute au cas où il ne l’aurait pas prévenue, après bien des tergiversations, Remi aurait cru bon de parler à sa mère de l’invitation des Lenoir. Un peu pour tâter le terrain, un peu pour la préparer.
Thérèse Renaud, sur le coup, n’a rien dit.
Elle n’a rien répondu.
À l’heure qu’il est, elle n’a toujours rien dit or Monsieur Lenoir va arriver pour le prendre dans moins d’une heure. Tranquille, elle va, elle vient comme à l’accoutumée. Que prépare-t-elle ? Que va-t-il se passer ? Ce silence ne lui dit rien de bon et l’enfant qu’il est encore est tenté de répéter la phrase qu’il avait lancée ce jour-là tout à trac, en timide et après bien des hésitations. Pour désamorcer la bombe. Pour faire cesser le suspense car il la connaît un peu trop pour se laisser prendre à ce jeu-là. Il sait trop les tours et les détours de son comportement pour augurer quoique ce soit de bon de ce silence. Elle n’a rien dit, certes, mais elle a noté et ce qu’elle a noté, Remi le sent, Remi le sait, ne lui plaît pas.
Thérèse Renaud vient d’éteindre la radio. Elle a fermé les fenêtres. Elle a donné un double tour de clé significatif à la porte et elle a envoyé les enfants dans leur chambre.
Remi a compris la tactique adoptée par sa mère. Elle lui est familière, c’est celle qu'elle utilise chaque fois qu’elle ne veut pas recevoir l'une ou l’autre de ses sœurs mise en quarantaine pour quelque peccadille, pour quelque mot de travers. C’est celle qui lui permet d’éviter le colporteur, le facteur et son calendrier ou l’agent d’assurance qui va s’en venir lui réclamer le montant de sa prime d’assurance incendie. C’est la tactique de l’absence.
L’atmosphère de la maison est celle d’un camp retranché en l’attente de l’assaut de l’ennemi. C’est le calme craintif du poulailler autour duquel rôde, flaire et s’attarde le renard. C’est le lourd silence de l’abri menacé au-dessus duquel ronflent les bombardiers qui pourraient bien, on le craint, d’un instant à l’autre laisser fondre sur vous leur charge meurtrière. C’est l’heure où les plus incroyants, tandis qu’il en est encore temps, se mettent à prier afin de préserver, si c’est encore possible, et leur vie temporelle soudain mise en péril et l’autre, éternelle celle-là, qu’ils finissent par craindre de trouver au-delà de la mort, au-delà d’eux-mêmes.
C’est pour Remi la minute doucereusement angoissante où il prie, lui aussi, où il analyse le moindre froissement, le moindre frôlement, le moindre chuintement comme s’il s’attendait à y trouver l’augure de ce qui va se passer. Comme si, savoir par avance, allait lui permettre d’éviter l’inévitable ! Comme s’il tentait par ce biais de se persuader que la vie suit son cours, que la terre continue de tourner, que tout continue d’exister et sans doute pour longtemps et que, partant, rien n’est encore perdu.
Etendue en travers du lit, régulièrement, trop régulièrement pour que ce soit naturel, avec même semble-t-il une certaine ostentation, sa sœur Jacqueline tourne les pages de l’un de ces romans-photos à deux sous qu’elle ne cesse de dévorer à belles dents depuis qu’elle travaille. Pour ce faire, à chaque page lue, elle repose le poids de son buste sur un seul coude afin de libérer sa main droite et le lit proteste, gémit faiblement puis avec un temps de retard, en sourdine, un ressort noyé au creux du sommier donne le la’’. Et quand elle reprend la pause, un autre résonne d’un mi fêlé qui traîne en longueur.
Le tic-tac du réveil se fait, lui aussi, bien présent. Il va. Il vient. Affairé. Dénonçant, à force de présence, l’insolite du moment.
Trahissant le cheminement de leur propriétaire silencieuse, les chaussons de Thérèse chuchotent au rez-de-chaussée.
Quelque part, au loin dans les champs, une machine agricole bourdonne avec une sereine application et ne perd pas un instant de ce beau jour qui lui est donné.
De temps à autre, une voiture passe sur le chemin, au bout du potager. Remi ne guette que le bruit de celles qui descendent, priant pour qu’aucune d’elles ne s’arrête. Espérant mais sans trop y croire qu’on va l’avoir oublié. Qu’on va lui faire cette grâce ! Qu’on ne va pas chercher à lui forcer la main !
Mais il est dit que rien, jamais, ne pourra aller à son idée car bientôt, tandis que la tension monte encore en lui de quelques crans, un bruit de moteur qui ralentit et que l’on coupe un peu tôt, un crissement de pneus sur le gravier du bas-côté, un léger grincement de freins et le son mat et solide d’une portière de qualité qu’on claque avec assurance lui annoncent, sans contestation ni doute possible, l’arrivée de monsieur Lenoir.
Bien qu’il ne soit pas maître de la situation dans laquelle il se trouve, Remi s’en tient pour responsable parce qu’il lui semble qu’il aurait du savoir arranger les choses de telle sorte qu’on n’en soit pas arrivé là. Il est persuadé que le père de Cécile ne sera pas dupe de la ruse de sa mère. Il est convaincu qu’il l’en jugera complice. Il est sûr qu’il en sera offensé. Il est certain qu’il sera vexé et que ce sera la fin de leur idylle car il ne saurait revoir Cécile après ce qui est en train de se passer.
Il se sent affreusement traître et embusqué. Or rien, en son esprit craintif, n’est pire que de passer pour un faux jeton, que de passer pour rustre, que de déplaire, que de faire mauvaise impression, que de contrarier le moindre désir d’autrui, le plus petit souhait, que de vexer ou de fâcher quelqu’un. Non, d’ailleurs, que cela parte d’un penchant foncièrement sincère, d’une attitude naturelle, originelle. Il éprouve au contraire souvent, et parfois avec une rare violence, le désir de contrarier les autres, de s’affirmer, de faire des pieds-de-nez et des grimaces à qui bon lui semble. Il a envie de se révolter et de n’en faire qu’à sa tête. Mais il se reprend vite en main et c’est précisément ce qu’il fait présentement.
S’il ne se retenait pas, il se mettrait en colère, il descendrait l’escalier en criant sa rage, il bousculerait sa mère qui tenterait de le retenir, il franchirait le seuil en hurlant et il irait rejoindre Monsieur Lenoir qui l’attend. Oui mais...ça ne peut pas se faire ! Ça ne serait pas bien ! Il ne peut pas faire un tel affront à sa mère ! Et après : que se passerait-il ? Il aurait l’air d’un idiot ! Pour ne pas dire d’un...
Alors il mate ses pulsions. Il se domine. Se dominer : n’est-ce pas là toute la philosophie, toute la religion que sa mère prétend lui inculquer alors même qu’elle, en bonne pharisienne, elle ne fait que dominer les autres ?
Ainsi, dans la maison silencieuse, tel le chien de Pavlov, Remi se sent écartelé entre l’assiette des Lenoir et le bâton de sa mère. Entre le désir de plaire aux uns (et de satisfaire une partie de lui-même) et le besoin ô combien impossible s’il cédait aux premiers de contenter l’autre (et par conséquent de satisfaire l’autre partie de lui-même).
Ouf ! C’est fini ! Gérard Lenoir est remonté dans sa voiture et le poids qui oppressait Remi, l’anxiété qui l’obnubilait se sont, en l’instant et comme par enchantement, évaporés au fur et à mesure que le bruit du moteur a décru et gagné les lointains. Il n’en demeure pas moins qu’il se sent faible comme s’il venait d’être malade et bien près de pleurer. Mais il n’en laissera rien paraître. Surtout pas devant une bien énigmatique Jacqueline qui le nargue d’un " Et voilà le travail ! " Dont il se serait bien passé, avant de redescendre l’escalier à grand bruit.
Remi, lui, ne redescendra pas. Du moins, pas tout de suite. Après l’alerte, il se retrouve brisé, rompu, disloqué, vidé. Alors il se roule en boule sur son lit, il tire à lui l’édredon, il se calfeutre, il se met à l’abri du jour. À l’abri des coups. Et il s’endort.
* * *
Quand il se réveille, il est près de cinq heures. La maison est silencieuse. Des bruits familiers viennent du jardin. Sarcloir et binette y sont en action. L’arrosoir heurte la tôle du tonneau placé sous la gouttière. Les sons lui parviennent feutrés. Tamisés. Ils passent par le couloir et montent l’escalier pour arriver jusqu’à la chambre close.
Remi suit du regard des itinéraires de rêverie tout au long des fissures capricieuses que le temps a dessiné dans le plâtre du plafond.
Il s’étire comme un gros matou bien reposé. Il se délove. Il se déplie. Il se déroule. Il s’étale. Il allonge ses membres en tous sens. Il se transforme en X majuscule. Il écarte voluptueusement ses doigts de pieds en éventail puis les replie sur eux-mêmes. Une fois, deux fois, dix fois, vingt fois. Savourant leur flexibilité. Leur goût de vivre. Il baille. Il se trouve étrangement bien.
Le souvenir de ce qui s’est passé lui revient mais teinté d’un curieux sentiment de reconnaissance à l’égard de sa mère. Elle l’a, lui semble-t-il, délivré de l’angoisse du choix à faire. De l’obligation de se lancer dans l’inconnu. Elle lui a ôté le souci d’avoir à voler de ses propres ailes. Elle a tout remis à plus tard. Elle a tout remis au futur. Elle a tout laissé dans l’ordre et tout est redevenu comme avant.
Mais avant quoi donc, Remi ?
Il est redescendu. Il s’est rendu au jardin. Il y a trouvé sa mère occupée à désherber. Il l’a embrassée et elle a fait comme si rien ne s’était passé. Se contentant de lui demander s’il s’était bien reposé. Lui demandant s’il voulait goûter. Mais non, il n’a pas faim. Alors, avec zèle, il se met à l’aider et il se sent heureux, accroupi au creux de cette allée entre carottes et petits pois. Heureux et béat comme en une sorte de cocon douillet.
MAI 1953
" Je ne veux plus que tu sortes avec elle ! Tu m’entends ? "
" Mais enfin, maman ! "
" Il n’y a pas de "mais enfin" qui tienne et, d’abord, ne réponds pas à ta mère, s’il te plaît ! Tu ne peux pas nier que tu m’avais menti. Ne m’avais-tu pas dit que tu allais répéter cette pièce que vous préparez au collège et, au lieu de cela, tu es allé galvauder tout un après-midi de dimanche avec cette petite garce ! Et qui plus est, tu n’as même pas eu le scrupule ou, plus simplement, l’élémentaire sagesse de te cacher ! Tu es allé t’exposer en ville pour que tout le monde te voie, pour que tout le pays soit bien au courant. Pour qu’on se moque de moi et qu’on rie de l’éducation que j’essaie de t’inculquer en dépit de l’absence de ton pauvre père qui doit se retourner dans sa tombe. Tu es allé t’afficher à la fête foraine comme le dernier des godelureaux, comme si tu cherchais tout exprès à te faire remarquer. Je ne sais vraiment pas à quoi tu penses ! Et la famille ! Dis, tu y penses ? Tes tantes ont dû te voir. Elles n’ont pas pu manquer cela. Avec la chance que nous avons, il faut bien se dire qu’elles t’ont vu et que, si ce n’est pas le cas, quelqu’un aura bien su te remarquer et se fera un plaisir d’aller tout leur raconter. Elles vont pouvoir rire sous cape et aligner autant de sous-entendus qu’elles voudront ! Elles ne vont pas s’en priver, je t’assure ! Et ta grand-mère, dis ? Que ne va-t-elle pas penser ? Que ne va-t-elle pas dire, elle qui ne cherche qu’une occasion pour me crucifier ? Est-ce donc pour en arriver là que j’aurai sacrifié tant d’heures que j’aurais pu mieux employer ? Si c’est là tout le résultat ! Moi qui ne me suis pas remariée, moi qui ne me remarie pas, et ce ne sont pas les occasions qui me manquent, crois-moi, et des plus flatteuses, moi qui me damne pour être plus à même de m’occuper de toi, voilà bien ma récompense !
" Mais... "
" Ah, ne nie pas, je t’en prie ! On t’a vu aux autos-tamponeuses et tu la serrais de près ! Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour en arriver là ? Et d’abord : où avais-tu pris l’argent ?
" L’argent... ? "
" Oui, l’argent pour payer les manèges ! J’espère bien que tu ne l’avais pas volé quelque part, j’espère bien que tu ne l’as pas pris dans mon porte-monnaie. Déjà nous en avons si peu, il ne manquerait plus que cela ! J’aimerais vois que tu ailles le gaspiller en pacotilles pour une gueuse, pour une petite catin, pour une petite putain ! C’est elle, au moins qui a payé ? Ce genre de fille a tous les vices. L’argent corrompt tout et Dieu sait si ses parents en ont. Au point de la gâter. Au point de la pourrir. Félicitations, mon, garçon, tu te fais entretenir ! "
Remi baisse la tête. Il se bute. Tout à l’heure, il tentait encore de se défendre. De se justifier. Il cherchait à s’imposer, à parler, à négocier, à s’expliquer. Il croyait encore que sa mère pourrait comprendre. Maintenant, après l’épithète cinglante qui a qualifié Cécile, après la petite phrase qui l’a disqualifiée, lui, l’escargot, il rentre les cornes, il rentre dans sa coquille. Il attend la fin de l'averse. Il se bouche les oreilles et il se rappelle.
* * *
Tout ne s’était pas si mal passé, somme toute, après l’affaire du gâteau d’anniversaire ! Les Lenoir et Cécile surtout avaient cru (ou avaient feint de croire) le bobard qu’il avait inventé à la hâte. Sa mère n’avait reparlé de rien et tout avait continué comme avant. Avec des hauts et des bas, bien sûr ! Avec plus de bas que de hauts. Cahin-caha ! Et il en venait à croire qu’il avait eu tort de se faire tant de souci ! Il en venait à ne plus tant se dire qu’il l’avait échappé belle ! Et puis voilà que soudain...
Mais il lui faut bien reconnaître qu’il avait largement dépassé les bornes en organisant cette escapade qui lui vaut aujourd’hui l’ukase et le sermon de sa mère ! Bercé par la routine, sans doute avait-il été trop sûr de lui. Trop sûr des choses !
Certes, il avait longtemps hésité. Il avait pesé le pour et le contre. Il avait reconnu tous les dangers qu’une telle aventure comportait car il savait que si sa mère acceptait qu’il voie Cécile pour se rendre au lycée ce n’était que forcée et contrainte par l’image d’elle-même qu’elle voulait projeter à l’entour. Il savait aussi qu’elle entendait qu’il n’y eut rien de plus. Du reste ne le lui avait-elle pas dit ?
Mais son désir de sortir tout un après midi en ville avec Cécile avait été le plus fort et il avait affûté un mensonge, un de plus, mais un qui était on ne peut plus cohérent. Il avait brodé avec art autour de la vérité et inventé, au lycée, un dimanche après-midi, une répétition qui n’existait pas pour une pièce qui existait mais qu’on ne répétait qu’en semaine, bien sûr, et dans laquelle on avait bien voulu lui donner un tout petit rôle. Thérèse s’était laissée avoir !
Le cœur serré d’un mélange d’angoisse et de joie, Remi avait retrouvé Cécile près du petit pont qui enjambe la rivière. Jamais il ne s’était jamais senti aussi près d’elle ! Aussi près de quelqu’un ! Avant d’entrer en ville, ils avaient déposé leurs bicyclettes dans une grange sans même songer qu’on pouvait les leur voler et qu’alors ce serait le drame. Et ils avaient continué à pied et la main dans la main.
Ils avaient suivi les longs boulevards tranquilles bordés de marronniers en fleurs. Ils avaient traversé des places, trempé en riant leurs mains dans l’eau tiède des bassins, dans l’eau glacée des fontaines. Ils avaient senti l’odeur des troènes et des seringats qui parfument le parc des maisons bourgeoises. Ils s’étaient assis sur un banc dans un jardin public et ils avaient regardé les petits garçons et les petites filles jouer dans le bac à sable.
Ils disposaient, grâce à la répétition inventée, d’un nombre d’heures beaucoup plus important que jamais. Des heures bien à eux. Rien qu’à eux. Gagnées à la sueur de son audace. À la sueur de son mensonge ! Et ils en avaient profité largement.
Remi était heureux de n’avoir pas à demander : " M’aimes-tu ? Puisque Cécile était là, puisqu’ils s’étaient donnés rendez-vous, la réponse lui semblait évidente et lui donnait des ailes. Il était fier de montrer à tous qu’ils étaient si jeunes, si tendres et qu’ils s’aimaient. Il étalait son bonheur comme d’autres étalent leur fortune. Comme eux, il faisait des envieux. Il faisait des jaloux. C’était bien la premières fois de sa vie et il en rayonnait.
Il savourait chaque instant, chaque minute, chaque seconde. Mais, pour une fois, sans remords, sans inquiétude, sans arrière-pensée. Sans même se dire que cet instant-là était interdit. Qu’il était volé ! Sans avoir à se dire qu’il ne reviendrait plus. Non que le trésor de leur après-midi lui parut inépuisable : il en gardait la juste notion, il en tenait une comptabilité exacte. Mais il lui semblait qu’après ce jour, il pouvait encore en avoir d’autres semblables. Il voulait croire que, pour le recommencer, il avait tout l’avenir devant lui.
Et, dès lors qu’importait vraiment qu’il n’osât pas dire à Cécile tout ce qu’il s’était promis de lui dire. Dès lors importait-il réellement qu’il serrât ou ne serrât pas dès maintenant la taille gracile et gracieuse qui le tentait et qu’il aurait voulu plier, puisqu’il pourrait le faire, puisqu’il le ferait demain ou plus tard quand l’occasion favorable se présenterait. Quand les circonstances deviendraient propices ! Il fallait surtout ne rien précipiter. Il fallait savoir se contenter d’être heureux et de vivre et d’aimer sans façon et de tenir en sa paume légèrement moite la douce main de Cécile. Il nageait dans le bleu et le rose des berceaux de mousseline. Il s’étonnait lui-même. Il avait oublié tout ce qui n’était pas cette fille et tout ce qui n’était pas son bonheur. Il ignorait que ces heures allaient passer comme elles le font toutes et qu’elles n’allaient rester pour lui que l’inaccessible sommet auquel il tendrait, mais ne saurait jamais plus atteindre.
Sur une place, ils avaient trouvé une petite fête foraine ramassée dans un coin entre l’église et le café. Ils s’étaient arrêtés à un stand et Remi qui n’avait jamais tiré, avait, sans réfléchir, pris une carabine. Il avait fait un massacre. Il ne se savait pas ce don. Un à un et l’un après l’autre, dans une exultation croissante, Cécile collectionnait les colifichets de plumes multicolores qu’il abattait pour elle. Elle semblait comblée. Le rose lui montait aux joues, il lui allait à ravir et la rendait plus jolie encore. Ses yeux mauves brillaient de plaisir, ses jeunes dents-de-loup étincelaient, ses courtes boucles blondes s’agitaient sur son front sans nuage et reflétaient le soleil de mai, son rire innocent et ses encouragements enthousiastes attiraient vers elle le regard fauve des hommes. Et qu’ils se mettent à la convoiter remplissait Remi de fierté parce que c’était lui, tout de même qui la faisait rire. Parce qu’il était évident qu’elle se moquait bien des autres et que c’était lui qu’elle aimait. Parce que c’était contre lui qu’elle venait, imperceptiblement et pour un court instant seulement, de s’appuyer.
Ils étaient allés aux autos-skooters et sur le siège étroit il avait bien fallu que leurs corps se touchent enfin et se serrent et Remi avait pu passer son bras autour de la taille de Cécile. Il se prétendait à lui-même que c’était pour lui éviter les chocs et il se sentait fier et fort et mâle et protecteur. Il était Aucassin. Il était Tristant. Il était Roméo. Il sortait toute la panoplie et il n’était pas près d’admettre que sa Nicolette, son Yseult ou sa Juliette puisse, dans le meilleur des cas, ne devenir au fil des ans qu’une petite épouse toute banale.
Puis, toujours la main dans la main, ils avaient pris le chemin du retour par les avenues tranquilles bordées de marronniers, par les boulevards des dimanches paresseux, où mêmeles voitures prennent le temps de vivre.
Ils avaient repris leurs bicyclettes au passage et, de front, le silence étant tombé entre eux, ils avaient parcouru tranquillement la route sinueuse qui, au creux de la vallée prend des libertés vis-à-vis de la rivière sans jamais toutefois se laisser aller à en oublier tout à fait les méandres.
S’ils s’étaient quittés sans rien dire, c’était parce que chacun était, c’était du moins l’avis de Remi, sûr des sentiments que l’autre éprouvait en silence.
* * *
Quand était-ce donc ? Remi a bien du mal à se persuader que c’était hier seulement. Il commence à trouver que sa mère n’a pas entièrement tort. Il commence à se dire qu’il y a peut-être été un peu fort. Diable, c’est vrai qu’il l’a placée en situation délicate ! C’est vrai que, si elles savent et elles arrivent toujours à savoir, ses tantes et sa grand-mère vont, comme elle l’a dit, la crucifier !
Et puis, si leur amour, il n’hésite pas sur le terme, si leur amour est aussi grand, aussi beau, aussi fort, aussi partagé qu’il veut bien le croire, pourquoi ne résisterait-il pas aux outrances de sa mère. Et dans deux ans, dans trois ans, de toute façon quand il sera majeur...
Allons, tais-toi, maman ! Inutile d’user davantage de cette salive que tu crois si précieuse, de cette hargne qui te fait faire feu de tout bois. Pour se rendre, ton chéri ne nécessitera pas que tu en uses plus : il a déjà rendu les armes ! Ne vois-tu pas qu’il courbe une fois de plus son jeune front sous ton joug inflexible ? Ne vois-tu pas qu’il passe sans broncher sous tes Fourches Caudines ? Ne vois-tu pas qu'à son tour, il dit "dura lex sed lex" et que cette loi-là est tienne ?
Allons, tais-toi, maman ! Aie, au moins, la victoire modeste ! Tu gagnes et partout on va pouvoir continuer à dire : " Quelle femme, tout de même ! Quelle éducatrice de talent ! Pourtant elle n’a pas eu la partie facile avec son pauvre mari qui l’a quittée si vite ! " Décidément, maman, on peut te faire confiance : tu sais comment t’y prendre !
SEPTEMBRE 1955
" Mon cher Remi,
Ma fille vient de me confier auprès de vous une bien délicate mission et, si sa confiance en moi n’est pas pour me déplaire, si je la considère même comme l’expression d’une certaine réussite dans la difficile entreprise qu’est l’éducation d’un enfant, je dois cependant convenir que j’aurai de la peine à m’en acquitter.
Il y a quelques semaines, m’a dit Cécile, vous aviez exprimé le désir de renouer avec elle des relations que la vie s’était chargée de briser hâtivement. Vous sentant isolé alors que vous commenciez, bien loin d’ici, un service militaire dont la durée, du fait des événements, semble bien improbable, elle avait cru pouvoir accepter d’échanger avec vous quelques lettres de pure camaraderie. À présent, il semble que le contenu des vôtres ne corresponde pas à ce qu’elle croyait. Je crois comprendre à demi-mot qu’il témoigne de sentiments qui vous honorent, certes, qui l’honorent, elle aussi, et la flattent comme ils honorent et flattent son père et moi-même mais qui l’embarrassent.
Ma fille me fait rarement des confidences et pour qu’elle m’ait parlé de vous et m’ait demandé de vous écrire, il faut qu’elle ait de sérieuses raisons, que j’ignore, de vouloir interrompre un échange de courrier qui, de par son insistance, dit-elle, lui cause du souci.
De là à imaginer qu’elle ne partage ni des sentiments, ni des vues, ni des projets qui vous étaient peut-être communs jadis et que vous pourriez exprimer, avoir exprimé ou être amené à exprimer, il n’y a qu’un pas qu’il me faut bien franchir. Je devine que vous allez être déçu, je sais que vous l’êtes, mais pourquoi avoir tant attendu ?
Alors, mon cher Remi, je vous en prie, accédez à son désir, laissez-là tranquille, faites-vous vite une raison et cherchez, car c’est de cela, je le devine, qu’il s’agit, à faire votre chemin sans elle.
Soyez assuré malgré tout, cher Remi, de notre fidèle sympathie.
France Lenoir. "
Depuis son arrivée à Nantes, avec son treillis vert, son ceinturon, son calot, ses gros brodequins et ses chaussettes de laine qui lui tombent tout au bas des leggins, Remi se disait qu’il avait plutôt l’air d’un con que d’un moulin-à-vent. Il lui restait cependant l’illusion d’avoir acquis, grâce à son service militaire et loin de sa mère, une liberté qui allait lui permettre de renouer avec Cécile et de reprendre leur idylle là où ils avaient été obligés de la laisser tomber.
Mais après avoir relu pour la vingtième fois en moins de deux heures la lettre de Madame Lenoir, il a conscience de s’être illusionné et il éprouve le sentiment d’avoir touché le fin fond de la misère humaine. Il vient enfin de réaliser ce qui lui arrive et de se convaincre, après tant d’années où il n’avait cessé d’y croire que tout, à tout le moins du côté de Cécile si ce n’est du sien, est fini et bien fini. Cette fois, il sait, il comprend, il admet qu’il n’y a plus rien à faire ni à tenter. Que toute insistance le rendrait ridicule aux yeux de Cécile ! Il sait qu’il n’y a plus d’espoir !
Effondré, pâle, absent, inconscient du temps et du lieu, il demeure appuyé à la remorque à demi-remplie de feuilles mortes et c’est le cri du caporal de semaine.
" Alors, Ducon, on roupille ? "
Qui le ramène à la réalité et le fait retomber dans l’ornière d’une habitude de servitude empressée dont il ne sait décidément sortir : Ne contrarier personne, ni maman, ni Jacqueline, ni ses maîtres ! Et ici, pour un temps, surtout pas un gradé ! Etre humble, obéissant, ramper sous les barbelés pour éviter les balles, savoir se faire lèche-cul ! Tout plutôt que déplaire ! Ici comme à la maison, comme au lycée, comme à la fac, comme partout !
Alors il trouve tout au fond de lui-même une force décuplée, il saisit le timon de la lourde remorque, il la traîne à toute allure, la gare auprès d’un tas de feuilles que les autres ont ratissées, il s’abaisse et avec zèle, avec ardeur, il ramasse les feuilles à pleines brassées. Il sent leur odeur décadente, il l’aspire à pleins poumons. Il travaille comme s’il y allait de sa vie ! Comme s’il s’agissait pour lui de battre quelque record capital !
Ouf, le caporal se détourne. Apparemment satisfait ! Fier, sans doute, de sa minuscule autorité ! Il allume une "troupe", s’éloigne de quelques pas et jette un coup d’œil vers la grande grille qui donne sur la rue. Une grande grille qu’il franchira ce soir et derrière laquelle les filles en mini-jupes se baladent en liberté !
Ce soir, lui, Remi, il ne sortira pas comme les soirs précédents avec ses copains de chambrée dont il n’avait su refuser l’invitation. Dieu sait que tout ce qu’ils ont pu faire lui a semblé vulgaire, banal et puéril ! Quel âge ont-ils donc ces grands dadais et d’où sortent-ils ? Qu’est-ce que sa mère dirait si elle le voyait en leur compagnie ! Elle serait bien capable d’aller écrire à Dieu seul sait qui, au maire, au député, au commandant, au général, au ministre, pour qu’on le change de chambrée, de caserne, d’arme ! Pour qu’on le réforme !
Heureusement, dans ses lettres il enjolive les choses ! Mais qu’elle serait furieuse si elle savait qu’il s’est laissé entraîner. Qu’avec ces débauchés, il est allé de bar en bar, buvant le muscadet et le gros plan, abordant les filles, pissant et vomissant au pied des immeubles, au pied des arbres, dans les allées du Jardin des Plantes !
Non, ce soir, il ne sortira pas avec ses camarades de chambrée : il sortira seul. Il ira le long des rues en réfléchissant. Il se repliera sur lui-même. Il savourera sa peine. Il oubliera Cécile.
* * *
" Je crois que vous en attendez trop des femmes. "
Remi est loin de se douter de toutes les perspectives que pourrait contenir la petite phrase que vient de prononcer cet homme d’une quarantaine d’années qui s’est peu à peu approché de lui, qui a subtilement lié conversation et qui se trouve maintenant attablé face à lui et l’observe avec une nuance de sincérité et d’intérêt qu’un simple quart d’heure de solitude partagée dans le brouhaha du café ne saurait justifier.
Et ces quelques mots l’irritent parce qu’ils viennent rompre l’illusion qui le berçait depuis que cet interlocuteur peu banal avait su provoquer ses confidences. Depuis qu’il le laissait parler. Depuis qu’il le faisait parler et qu’il l’écoutait, buvant ses paroles, semblant toujours l’approuver, hochant la tête. Donnant à ses bribes de récit et à lui-même une importance, une originalité et une valeur dont il était loin de se trouver doté.
Ils l’irritent parce qu’il avait cru trouver en cet inconnu la personne qui saurait le comprendre. L'ami qui approuve car ne semblait-il pas, l’instant précédent, l’approuver. L'ami qui soutient car ne semblait-il pas, il y a si peu, prêt à le soutenir ? Prêt à l’aider ?
Ils l’irritent parce qu’ils apportent en fin de compte la contradiction. Car il sait bien, lui, qu’il n’en attend pas trop des femmes.
" Qu’en savez-vous ? Etes-vous marié ? "
Remi a gommé au passage le " d’abord "’ qu' il s’apprêtait à ajouter et qui aurait pu être mal pris mais sa répartie n’en traduit pas moins son irritation. Mais pour qui donc se prend-il celui-là ? Et sur quelle expérience se base-t-il ? Croit-il donc que son jugement puisse avoir valeur universelle ?
Celui-là ne répond pas tout de suite. Il laisse s’écouler quelques instants, juste assez pour donner à son jeune interlocuteur le temps de se reprendre, le temps de se rendre compte qu’il est allé trop loin.
" Je suis marié depuis un peu plus de quinze ans."
L’homme a prononcé la phrase calmement. Il n’en dit pas plus, il n’en dira pas davantage sans qu’on l’y invite. Satisfait de son petit effet, il attend la question qu’il pressent et qui, posée, donnera plus d’aplomb et plus de mordant à sa réponse. Il joue au chat et à la souris. Il joue au plus fin. Il joue au plus malin. Il est très fort à ce jeu-là et il y prend, aujourd’hui et en la circonstance, un plaisir inaccoutumé parce que sa prise est loin d’être ordinaire et banale. Parce qu’elle est non pas seulement naïve mais plutôt, si ça peut se comprendre, vierge, intacte à tout point de vue, non initiée. Ce qui est rare dans les eaux troubles où il lui faut bien se contenter de poser sa nasse. D’habitude, faute de grives il lui faut bien se contenter de merles mais ce soir promet d’être différent et son esprit s’enflamme à la perspective de satisfaire bientôt non seulement son appétit sexuel primaire et obsédant mais aussi de créer peut-être une relation durable, une sorte de filiation spirituelle, une union qui aille au-delà de celle des corps.
" Et alors, vous êtes déçu ? "
Remi a mordu à l’hameçon, mais en pécheur averti l’homme ne ferrera pas tout de suite. Il ne commettra pas cette grossière erreur ! Il a bien trop d’expérience pour cela ! Il est bien trop habile ! Il va continuer à leurrer son poisson, il va l’intéresser, le subjuguer et le prendre à son jeu, un jeu qui pour n’être pas (enfin pas encore !) Un jeu de mains, n’en est pas moins un jeu de vilain.
" Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis puisse être déçu ? "
" Mais votre réflexion, voyons ! "
" Allons, ne vous méprenez pas... Comment vous prénommez-vous donc, au fait ? "
" Remi. "
" Ne vous méprenez pas, Remi... Vous permettez que je vous appelle ainsi, vous pourriez être mon fils... Je n’ai pas dit que les femmes n’apportent rien. Elles sont dans la vie un complément souvent indispensable. Pour la plupart, du moins. Non, je n’ai pas dit qu’elles n’ont pas leur bon côté. Je les aime bien d’ailleurs. Et je n’ai pas dit non plus qu’elles sont incapables de rendre un homme heureux. À leur façon, bien sûr et qui n’est pas la nôtre. J’ai seulement dit, et je crois que c’est raisonnable, qu’il ne faut pas trop en attendre. Elles ne peuvent pas donner ce qu’elles n’ont pas et que seul l’homme possède : la compréhension, la joie de vivre entre personnes du même sexe, le coup de main désintéressé, la franche camaraderie, l’amitié sincère et impérissable, l’affection. Elles ne sont pas ce qu’en ont fait la littérature, la poésie, la chansonnette, la radio, le cinéma et la publicité. Il faut absolument sortir de là et faire surface : la femme, et c’est la nature elle-même qui l’a voulu ainsi, c’est avant tout une matrice. Sa raison d’être n’est pas le plaisir qu’elle peut offrir ou qu’on peut en tirer et qui n’est qu’un attrape-nigauds mais c’est de procréer. Bien sûr, il va de soi qu’elle agit inconsciemment et qu’en conséquence elle est bien capable, c’est évident, de vous jurer le contraire. Il est bien possible aussi qu’elle ressente même un certain plaisir, un plaisir, disons, sexuel mais intrinsèquement faire des enfants et les élever est sa fonction profonde. Réfléchissez et vous verrez que j’ai raison. "
" Mais l’amour, le mariage ? "
" Vous n’avez pas réfléchi ! Vous parlez trop vite, c’est le gros défaut des jeunes ! Mais voyons, justement, l'amour comme je vous le laissais entendre tout à l’heure, c’est une idée d’homme. Une idée d’artiste, de poète, que la publicité a repris a son compte. L’idéalisation d’un besoin qu’il ressent et qu’il voudrait partager. L’éternelle recherche du paradis perdu, le retour à la source, le retour à la mère, le retour à l’état fœtal durant lequel il se sentait si divinement bien. Et même, pourquoi pas, l’état pré-fœtal, la communion avec la matière, avec le néant, avec le Créateur. Or la femme ne saurait répondre à ce besoin mais dans sa détermination involontaire, je pourrais dire : dans son déterminisme, la femme joue le jeu parce qu’il lui faut un mâle pour pouvoir procréer. Voilà seulement contre quoi je voulais vous mettre en garde. "
Remi remarque pour la première fois combien la voix de son interlocuteur, douce, cultivée et onctueuse, se trouve curieusement haut perchée. Combien certaines de ses inflexions lui rappellent la voix de sa sœur ! Mais il est tant captivé, tant sous le charme que cela ne fait qu’effleurer sa pensée. Tout ce que lui dit l’homme lui paraît tellement vrai, tellement évident qu’il en veut encore, qu’il en redemande comme si ce baume-là pouvait guérir sa blessure. Alors il se hâte d’approuver sachant que l’autre va poursuivre sur sa lancée pour peu qu’il l’encourage :
" Vous avez sans doute raison. Je m’étais fait des idées. Je commence à m’en rendre compte. "
" Mais bien sûr que j'ai raison. Ce que vous recherchez, cher ami, ce n’est pas auprès d’une fille, quelle qu’elle soit, que vous le trouverez. Du reste, c’est bien simple, l’avez-vous trouvé jusqu’ici ? Non, bien sûr, et cela est bien la preuve de ce que j’avance. Non, encore une fois, ce que vous cherchez, ce n’est pas une fille, ce n’est pas une femme, si douce, si tendre, si compréhensive et si sincère soit-elle, qui vous l’accordera parce qu’elle est incapable de vous l’offrir. Mais parce qu’il est de votre race, parce qu’il est fait comme vous et parce qu’il pense et réagit comme vous, seul un homme peut répondre à votre attente. Ce n’est pas d’une fille, d’une femme, d’une épouse, d’une compagne que vous avez besoin mais d’un ami. "
Le silence s’est installé entre eux. Remi réfléchit à tout ce que vient de lui dire son compagnon. Les lettres qu’il tient encore, serrées contre son cœur ne lui prouvent-elles pas que son interlocuteur a raison ?
L’homme s’est levé et en dépit des protestations de Remi, il insiste pour régler les consommations :
" Si, si, j’ai eu tant de plaisir à parler avec vous ! "
Puis quand la serveuse est repartie et qu’ils se préparent à se quitter :
" Vous rentrez tout de suite à la caserne ? "
" Oh... "
Remi hésite. Non, il ne rentrera pas tout de suite. L’atmosphère de la chambrée ne lui dit rien qui vaille. Non plus que la perspective d’être, à peine endormi dans la chaleur étouffante de la pièce, réveillé par le retour intempestif et bruyant des autres. Non, il va encore faire un petit tour, il va traîner un peu.
L’homme a vu son hésitation, il l’avait pressentie, il l’avait devinée. C’est qu’il n’en est pas à son premier coup ! Il sait à quel point il tient la situation bien en main, il sait à quel point il a leurré sa proie et il se contente d’agiter un peu la ligne. Quasiment assuré par avance du résultat. Quasiment sûr que le poisson va mordre encore.
" Je rentre à pied à mon petit meublé, dit-il, pas très loin du théâtre. Il fait bon ce soir. Faisons route ensemble jusque-là, voulez-vous, nous pourrons continuer à discuter un peu. "
Ils sont partis sans se presser. Ils suivent un itinéraire que Remi commence à bien connaître pour l’avoir emprunté tous ces jours-ci en compagnie de ses copains de chambrée. Il a fait chaud et l’air sent l’asphalte surchauffé. Les voitures encore nombreuses allument leurs phares ; elles vont et viennent, affairées, s’arrêtent aux feux rouges, repartent en trombe. Les autobus commencent à se vider. À chaque arrêt, ils lâchent une poignée de passagers satisfaits d’en avoir presque fini d’une journée loin des leurs, puis l’air comprimé siffle et les portières se referment sèchement. Les restaurants sont pleins d’une foule prospère, leurs terrasses débordent largement sur les trottoirs, L’odeur du café des premiers clients qui achèvent leur repas se mêle à celle de la réglisse et de l’anis de ceux qui prennent seulement l’apéritif. À celle des grillades, à celle du caoutchouc des pneus, à celle du parfum des femmes qu’ils croisent, à celle de la sueur, du cosmétique, du rimmel qui s’en va, du fond de teint qui s’effondre sur les visages fatigués. Elle s’imprègne en passant de la senteur insidieuse et forte de l’essence et des gaz d’échappement qui entêtent, elle s’acoquine aux relents de poussière invisible soulevée par l’action combinée du flot de la circulation et de celui du pas harassé des piétons.
Vers l’ouest, vers le port, à travers les branches des platanes, le ciel détient pour quelques instants encore le secret du jour qui disparaît. En dépit de la frénésie des enseignes lumineuses, le couchant, lui, sait rester digne et calme. Il prend son temps et la tonalité du ciel partant du gris pâle, presque perle, descend graduellement vers l’orange et la pourpre d’un instant trop bref en passant par le beige des déserts à cactus et l’abricot des escholzias. Et voilà déjà que la première étoile se met à scintiller sur le fond de plus en plus sombre du ciel !
L’homme parle de lui maintenant et Remi en son for intérieur trouve que ce n’est que justice : il a passé tant de temps à s’occuper de lui ! Il explique qu’il est représentant de commerce, qu’il demeure à une centaine de kilomètres au sud de Nantes, qu’il doit venir ici deux ou trois fois par mois pour ses affaires et qu’il a loué, par commodité, un petit garni vers lequel, d’ailleurs, ils sont actuellement en route.
Puis il parle des fermes vendéennes auprès desquelles il passe dans la fraîcheur du petit matin pour venir ici. Il parle de son métier et Remi boit comme du petit lait chacune de ses paroles. Il se sent bien en compagnie de cet homme. À l’aise comme auprès d’une vieille connaissance. Et même peut-être un peu mieux. Aurait-il enfin trouvé celui qu’il cherchait ? L’ami dont il parlait justement tout à l’heure ? Quelqu’un qui soit en parfaite harmonie avec lui comme l’était Wabi ? Comme aurait pu, comme aurait dû, l’être Cécile ? Mais les filles étant des filles...
Peut-être que celui qui tout à l’heure n’était qu’un inconnu acceptera d’être pour lui autre chose qu’un simple passant, qu’une simple rencontre. Peut-être acceptera-t-il de le revoir ? Peut-être pourront-ils construire ensemble une amitié sincère, solide et réciproque ? Comme on n’en peut concevoir qu’entre hommes ! Foin des filles et des femmes ! Il a bien raison son compagnon : il en attendait trop d’elles ! Comment pourraient-elles lui offrir ce qu’elles ne possèdent pas !
Ils sont arrivés à destination et Remi hésite encore à demander s’ils pourront se revoir ! Il n’ose pas faire le premier pas de peur de paraître ridicule comme il craint de ne l’avoir déjà été que trop souvent dans la vie. L’angoisse l’étreint : tout va-t-il donc s’achever si vite ?
" Vous montez chez moi ? "
La phrase est plus impérative qu’interrogative. Soulagé qu’on ait tranché pour lui, Remi accepte aussitôt avec un empressement et une reconnaissance qui sont parfaitement exagérés.
Tandis qu’ils montent l’escalier, l’homme s’excuse par avance de la petitesse de son logement et du désordre qui doit y régner. Il explique aussi qu’il va prendre les clés sur le palier, chez les gens qui lui louent cette chambre et il l’entraîne à sa suite pour le présenter comme un ami à un couple entre-deux âges dont le mari, Remi ne comprend pas pourquoi, semble affreusement gêné.
Maintenant ils sont dans la chambre. Ils n’ont pas allumé l’électricité et le garçon se trouve immédiatement pris par les épaules et dirigé vers la fenêtre unique dont les persiennes sont restées ouvertes. De l’autre côté d’une étroite ruelle et en contrebas, l’homme lui montre des bureaux vides éclairés de néon :
" Ce sont les bureaux d’une compagnie d’assurances. Tout de suite c’est vide, il n’y a que les femmes de ménage mais dans la journée c’est plein d’un petit monde de filles que j’observe. Il y en a une magnifique, juste là, en dessous qui souvent retrousse sa jupe pour réajuster ses bas. "
Et Remi imagine la scène d’après ce qu’il a vu dans les magazines que les autres laissent traîner et qu’il feuillette en secret. Il voit les longues cuisses légèrement écartées, fauves sous le nylon bien tendu des bas, laiteuses et doucement vulnérables au-dessus de la lisière. Il voit les longues jarretelles qui montent haut. Il voit dans la corolle des plis lourds de la jupe troussée le triangle bleu ciel et bien rempli de la petite culotte. Et une pensée soudain l’assaille : Au fait : comment se fait-il qu’il n’ait jamais eu l’occasion de voir les culottes de sa mère ou de sa sœur ? Même pas dehors sur le fil où elles font sécher la lessive !
Mais l’homme déjà l’entraîne :
" Venez, asseyions-nous au bord du lit et parlons encore un peu. "
Tout de suite il s’est collé à lui et Remi, gêné, se dit qu’il devrait dire : " Excusez-moi : il faut que je parte maintenant. " Il sent que quelque chose n’est pas clair et il voudrait s’enfuir. Mais il n’ose le faire, il a peur de vexer. Il se contente de s’éloigner timidement d’une fesse et au mouvement de recul du garçon, l’autre comprend qu’il a affaire à un être vierge et cela fouette plus encore son désir.
Alors il ruse et essaie de s’approcher à nouveau :
" Je regrette de ne rien avoir à vous offrir... Ah, si, une cigarette peut-être ? "
Mais Remi repousse de la main le paquet tendu et se dérobe encore. Dès lors l’homme se sait découvert et sent que s’il n’agit pas rapidement, celui qu’il se propose d’avoir va lui échapper, repartir comme il était venu et le laisser sur sa faim. Il sait aussi que dès qu’il aura commencé à l’emmancher, l’emmancher, c’est son mot, un mot qui l’excite, il sait que dès qu’il aura commencé à l’emmancher, l’autre ne résistera plus. Aucun ne l’a jamais fait, il sait que ça sera trop bon, il sait qu’il s’ouvrira à lui contraint par la nature, forcé, et qu’il pourra alors le fourrager à sa guise, il sait qu’il pourra une fois encore ajouter une perle au collier que depuis longtemps déjà il confectionne, qu’il pourra alors le bourrer, c’est encore son mot, et se vider en lui avec ivresse.
Alors il revient à la charge avec audace, il entoure sa proie d’un bras qui se voudrait protecteur et Remi, à se sentir ainsi attaqué, se rappelle soudain ce même geste déjà qu’avait eu jadis ce prof de gym et qu’il avait, de la part d’un homme, de la part d’un étranger, trouvé répugnant. Un geste qui l’avait fait fuir honteux. Cette fois, il ne fuit pas, il ne peut le faire sans avoir l’air ridicule, ce qui n’était pas le cas avec le prof, mais il donne un grand coup de coude dans les côtes de l’homme. Celui-ci cependant ne se laisse pas abattre, pour autant, ce genre de lutte n’est d’ailleurs pas pour lui déplaire. Il aime les avoir âprement. Cela éperonne son besoin de posséder l’autre, de l’avoir, de le lui mettre comme il dit.
Alors, déchaîné, il enserre sa victime de toutes parts et la tient prisonnière. Son visage se fait tout proche de celui de Remi. Son haleine sent mauvais. Sa lèvre mouillée effleure sa joue, elle remonte vers une oreille qu’il essaie de mordiller et dans le creux de laquelle il murmure :
" Un peu d’argent, peut-être ? "
Cette fois, c’en est trop ! L’horreur de la chose qu’il vient enfin de comprendre décuple la force de Remi. D’un violent coup de reins, il désarçonne l’homme qui l’avait déjà renversé sur le lit et commençait à le chevaucher, la main à sa braguette. D’un autre coup de reins, il saute à terre. En trois enjambées, il a atteint la porte qu’il déverrouille et se retrouve sur le palier sous le regard mi-surpris mi-goguenard des propriétaires du garni qui l’observent du fond de leur cuisine dont la porte est restée grande ouverte.
Haletant et sans prendre le temps d’allumer la minuterie, il descend quatre à quatre l’escalier qui sent le chou et les poubelles.
Honteux une fois encore et comme avec le prof de gym.
Furieux surtout d’avoir été si naïf !
Et, arrivé dans la rue, époumoné, hors de lui, heureux de l’avoir échappé belle, il se retrouve au milieu des passants curieusement indifférents et aspire une grande goulée d’un air qui lui semble enfin pur et que le vent d’ouest apporte de l’estuaire et de la mer toute proche.
AVRIL 1958
" Ecoute, chéri, j’ai bien réfléchi et je crois qu’il vaut mieux ne plus nous revoir."
Mais ce n’est pas possible ! Mais dites-lui donc qu’il rêve ! Sans plus entendre le vacarme du juke-box, Remi regarde avec incrédulité la jolie blonde qui, d’un geste machinal, fait lentement tourner sur elle-même sa tasse de café au trois-quarts vide sur le Formica bleu de la table.
" Mais, Dany, ce n’est pas possible ! "
" Pourquoi dis-tu cela ? Et pourquoi ne serait-ce pas possible ? "
" Mais enfin, tu sais bien que je tiens à toi ! "
" Tu tiens à moi, tu tiens à moi ! Tu ne tiens pas plus à moi qu’aux autres mais tu tiens bien davantage à ta mère. Tu n’arrives pas à la quitter et il nous faut toujours nous voir en cachette. Je suis sûre que tu ne lui as même pas parlé de moi et tu as toujours une bonne raison, une bonne excuse, pour remettre à plus tard cette sortie que nous devions faire à Morainvilliers chez ma tante. Tiens, il y a un instant encore... "
" Oh ! "
" Pas de " oh ! " S’il te plaît, c’est vrai ou ce n’est pas vrai ? Si ce n’est pas vrai, alors, allons ensemble à Morainvilliers dimanche prochain et je te présenterai ! "
" Mais ce dimanche-ci, justement, je dois aller avec... "
" Avec ta mère, bien sûr. Ah, le voilà enfin lâché par toi le grand mot ! Ce n’est pas trop tôt ! La voilà la bonne explication ! La voilà la vraie raison de tous tes atermoiements ! Ta mère ! "
Remi croyait toujours pouvoir remettre à plus tard le problème de son éventuel mariage. Il voulait pour l’heure se contenter de tout un écheveau de jolies filles qu’il aimait bien et qui l’aimaient bien (mais aimer bien ne veut pas dire aimer !). Des jolies filles qui le trouvaient distrayant, spirituel, savant, rendant service, gentil compagnon et surtout pas dangereux, pas entreprenant, pour deux sous.
L'une d'elles lui avait dit un jour en plaisantant :
" Tu es pédé, au moins ? "
À quoi il avait répondu, doctoral comme il savait parfois l’être :
" Pédé ne correspond pas à l’idée de ta question. Un pédé c’est quelqu’un qui aime sexuellement les enfants. Du grec "pes-pedes" l’enfant. Toi, tu voulais dire homosexuel ! "
Et la question de la fille était restée sans réponse.
Mais pour Danièle qui l’avait remarqué et qui pensait pouvoir se l’approprier, ce n’était pas là le genre de problème qui eut pu l’arrêter : elle se sentait à ce propos l’âme missionnaire et prête à le convertir si besoin était.
Remi était souple, instruit, intelligent, il avait une bonne présentation. Elle le voyait bien dans l’entreprise de son père : chef des ventes ou chef du personnel.
Ça tombait bien, il s’y voyait bien lui aussi ! Il ajoutait même en pensée : " et plus tard..."
Remi n’était, certes, pas sans avoir remarqué à quel point sa mère, en quelque matière que ce soit et quels que soient ses projets, même ceux qui auraient dû la flatter, le gêne et lui complique l’existence. Mais il était loin de penser que cela puisse transparaître dans sa conduite. Il croyait avoir mieux caché son jeu. À présent, à se savoir découvert, il ne sait plus que penser car voilà que, comme Cécile autrefois, mais alors, il n’était encore qu’un enfant, Danièle se met aussi à lui causer des problèmes. Voilà qu’elle le met au pied du mur et voilà qu’il ne va plus pouvoir, cette fois, remettre à plus tard !
Allons, il ne faut pas qu’il se laisse abattre ! Grâce à ce qui vient d’être dit, il sait au moins que Danièle tient à lui autant qu’il tient à elle. Ou plutôt : à la perspective qu’elle lui ouvre ! Sinon elle l’aurait laissé choir sans faire d’histoires. Tout ce qu’il lui faut maintenant, c’est gagner du temps et réfléchir. Arranger la chose avec sa mère.
" Eh bien pour dimanche, c’est d’accord ! "
" Bon, tu es sûr ? Alors je te prends chez toi à neuf heures. "
" Non, non, Pas chez nous ! Surtout pas ! Fixons-nous rendez-vous, veux-tu ? Tiens, pourquoi pas ici, par exemple, ça sera mieux ? Ainsi nous aurons fait chacun la moitié du chemin ! "
" Mon pauvre Remi, tu ne changeras jamais ! Tu me fais pitié ! J’ai tort de t’écouter, j’ai tort de ne pas te laisser tomber tout de suite ! Si tu te voyais : on croirait que je viens de te demander l’impossible ! "
" Comment ça : je ne change pas ? Mais si : je change ! Je change même rudement vite ! Ne te méprends pas à mon égard : laisse-moi seulement un peu de temps, il me faut être diplomate, il me faut habituer ma mère tout doucement. "
" L’habituer ? Mais à quoi donc, mon Dieu ? Et pourquoi doucement ? Elle est cardiaque ? "
Remi sent toute l’ironie qui perce dans la voix de Danièle. Il ne la tolère pas, mais il veut l’ignorer. Il se rend compte qu’il perd peu à peu du terrain, qu’il s’enlise, qu’elle s’éloigne et que chaque explication qu’il s’efforce de lui donner l’enferre davantage à l’hameçon de la catastrophe.
" Pourquoi te moques-tu de moi ? Tu sais bien que ma mère a besoin de moi, qu’elle ne peut plus compter que sur moi..."
" Elle est impotente au moins ? "
" Mais non ! Mais laisse-moi donc parler ! Tu sais bien qu’elle n’a que moi ! "
" Que toi ? Et ta sœur ? Et Angèle qu’elle cherche à te coller dans les bras et dont elle veut faire son alliée pour mieux te gouverner ? "
" Ah, parce que tu sais cela aussi ! "
Le ton de Remi est descendu de plusieurs octaves d’un seul coup. Il rase le sol, il frôle les murs et le garçon se sent, cette fois, complètement disgracié. L’air absent, il joue avec sa petite cuillère pour se donner une contenance, mais son geste est vain. Il voudrait partir, se cacher, se terrer mais il n’ose le faire et reste là, assis à tourner sa cuillère dans sa tasse vide.
Dans le juke-box, Bill Haley et ses comètes entament " One, two, three o-clock, four o-clock, rock..." et profitant du silence qui, dans le vacarme, les éloigne presque autant l’un de l’autre que s’il était parti, c’est Danièle qui reprend :
" Tu ne dis plus rien ? "
" Non. "
" Tu es fâché ? "
" Non. "
" Angèle, dans le fond, tu devrais la sauter ! "
" Oh ! "
Remi est choqué mais il ne l’est pas tant par la chose, pas tant par le fait que Danièle l’ait exprimée en termes si crus que par la crainte qu’elle ait deviné qu’il avait été tenté, ce soir-là au square Lamartine et tout érigé d’un désir bestial, d’attirer cette loque d’Angèle dans les buissons et de se la faire, molle et soumise, vraie larve de fausse teigne, au milieu des aucubas et à deux pas des bacs à sable.
" Viens, sortons ! "
Finalement c’est Danièle qui a tranché, c’est elle qui a dit ce qu’il aurait voulu dire tout à l’heure. Et avant qu’il ait eu le temps de mettre la main à son portefeuille, elle a posé un billet sur la table. Elle referme son sac d’un geste preste, elle se jette un coup d’œil critique dans le miroir qui se trouve derrière lui, elle donne une petite tape machinale à ses cheveux, elle remet en place une mèche rebelle puis elle entraîne le garçon sans attendre sa monnaie.
Elle a rapidement ouvert la porte de sa voiture. Dans un bref mouvement de jupe qui laisse voir ses jambes bien au-dessus du genou, elle s’installe au volant et referme derrière elle. Elle ne demandera pas à Remi de monter, elle ne le reconduira pas au coin de sa rue, mais avant de le laisser comme un imbécile, seul au bord du trottoir, elle baisse la vitre et tient à ajouter :
" Dimanche, onze heures en bas de chez toi. Je klaxonnerai Algérie française ! "
Et avant qu’il ait eu le temps de dire quoique ce soit, elle a actionné un démarreur qui ne se fait pas prier et commence à manœuvrer pour dégager la voiture. Puis au tout dernier moment, conciliante, elle adresse à Remi qui ne s’y attendait, certes, pas un sourire réconfortant et, du bout des doigts, elle lui lance un baiser avant de s’en aller.
Demain, il parlera à sa mère. Demain, il fera valoir ses raisons. Les raisons de son choix. Il mettra l’accent sur son avenir au sein, sans doute, de l’entreprise du père de Danièle. Elle ne pourra pas ne pas comprendre. Demain elle comprendra. Demain...
* * *
" Encore un peu de fromage, Monsieur Renaud ? "
Remi, perdu dans ses pensées lugubres n'entend pas la phrase et Danièle le pouce du coude :
" Chéri, ma tante demande si tu veux encore du fromage ".
Préoccupé, le jeune homme se sert machinalement et remercie de même. Son esprit est ailleurs. Son esprit est à la maison.
Que fait-elle ? Pourvu que... Mais non, ce ne sont que vaines menaces. Mais tout est de sa faute car il a trop attendu pour parler. Comment se fait-il qu’il n’ait pas pu se décider à le faire plus tôt ? Enfin c’est fini. Ou presque. Encore une heure, deux au maximum. Pour être poli. Pour faire plaisir à Danièle. Et hop ! Retour à la maison ! Il n’est pas près de recommencer une telle folie de sitôt !
Tout à l’heure quand il rentrera, il n’aura plus qu’à subir la mauvaise humeur de sa mère. Mauvaise humeur justifiée, il faut le reconnaître. Et pour l’amadouer, il devra sans doute faire de nouvelles concessions. Des concessions qui l’engageront peut-être un peu plus vis-à-vis d’Angèle ! Aïe, aïe, aïe ! Il aurait dû renoncer à cette escapade au premier froncement de sourcils car son inconséquence va permettre à sa mère de se prévaloir sur lui de tout un rosaire de petites exigences.
Et si elle s’était suicidée comme elle avait laissé entendre qu'elle était bien capable de faire quand il est parti en claquant la porte derrière lui ? À cette pensée, son estomac se contracte et il sent que sa digestion à peine entamée vient de s’arrêter tout d’un coup.
Vivement qu’il puisse rentrer ! Il va falloir qu’il trouve un prétexte pour repartir au plus vite ! Il s’imagine déjà, poussant la porte et l’odeur du gaz le suffoque. Ou bien la maison est vide. Ou bien ce sont les somnifères. Ou bien sa mère refuse de lui ouvrir car elle a dit que s’il partait ce ne serait plus la peine qu’il remette les pieds à la maison.
Mais pourquoi dramatiser ? Elle l’a déjà menacé de la sorte, il lui est arrivé de ne pas céder à son chantage et il ne s’est jamais rien passé. Comme à chaque fois, elle cherchait seulement à le retenir en lui faisant peur. Elle lui jouait la comédie !
Mais, tout de même, n’aurait-il pas mieux fait de ne pas descendre quand Danièle a klaxonné les trois coups d’Algérie française convenus ? Non, il a fallu qu’il se fasse plaisir, qu’il lui fasse plaisir, qu’il lui montre que, contrairement à ce qu’elle pense, il fait ce qu’il veut, quand il veut et comme il veut ! Qu’il est un homme ! Un vrai ! Un dur ! Il aurait mieux fait d’écouter la voix de sa conscience ! Il a dû faire une peine atroce à sa mère ! Et pour quoi ? Pour trois fois rien ! Pour cent à cent cinquante kilomètres en voiture auprès d’une Danièle trop occupée à conduire pour parler, pour un repas avec des gens qu’il ne connaît pas et qui l’agacent parce qu’ils le prennent trop au sérieux et le fiancent un peu trop vite à une nièce qui pourtant ne l’a présenté à eux que comme un vulgaire copain ! Ah ! S’il avait su !
* * *
Le repas est enfin terminé. Soucieuse de ménager aux jeunes gens un moment d’intimité, la tante de Danièle a demandé à celle-ci de profiter du beau temps pour faire visiter le parc à Remi. Le gravier des allées a crissé sous leurs pas. Le soleil printanier a fait poindre tout à l’entour de minuscules taches vertes qui forment comme un léger rideau transparent. À l’abri du haut mur de clôture, il fait doux et dans les taillis, quelques oiseaux, ragaillardis par cette douceur exceptionnelle, se chamaillent. L’endroit clos de meulière est idyllique. Il est propice à la complicité des couples, la tante le sait et Danièle l’entraîne.
Au fond du parc, sous la tonnelle, ils se sont assis sur un banc et tout de suite Danièle s’est collée à lui. Mini-jupée de blanc et bottée haut de même pour mieux laisser paraître le hâle charnu de la cuisse, Danièle incite au viol un Remi affublé d’une virginité un peu trop persistante à son goût.
Tandis que sa bouche cherche des lèvres qui se dérobent, elle passe son bras autour de lui et du sein qu’elle a menu à la cheville qu’elle a souple, elle le presse de tout son corps. Elle cherche à chevaucher sa jambe. Il sent contre lui la souplesse craquante du cuir et la chaleur d’une chair qu’il devine douce comme le satin, chaude comme le poitrail d’une caille et malléable comme la glaise dont Dieu s’est servi pour créer l’homme et dont il a tiré la femme. Il sent tout cela qui est bien tentateur et cependant comme ce soir-là à Nantes, il recule d’une fesse. Comme pour faire croire qu’il a le souci des convenances ! Comme pour rappeler qu’il y a des limites à ne pas dépasser ! Ça, c’est du moins ce qu’il voudrait faire croire. C’est du nanan pour jeune fille pieuse ! De la prose pour le Pèlerin et La veillée des Chaumières ! En fait, il fuit !
Il fuit discrètement, certes, mais elle le suit et le presse encore et il recule à nouveau. Elle porte la main à sa ceinture. Il sait ce qu’elle va faire, il sait ce qu’elle veut et le désir qu’il a d’elle monte en lui comme était monté celui qu’il avait eu d’Angèle cet autre soir au square Lamartine. Il sent la sève bouillonner en lui, irrésistible et forcer les barrages. Il faut qu’il l’ait, il faut qu’il l’ait ! Jupe troussée, là sur le banc ! Elle ne demande que ça ! Elle en veut ? Elle va en avoir une bonne dose ! Depuis le temps qu’il s’abstient ! Depuis le temps qu’il est vierge !
" Non ! "
Non, bien sûr ! Il était temps qu’il se reprenne ! Pas cela, pas ce plaisir lubrique, pas cette folie quand sa mère est seule à la maison ! Seule face à son chagrin ! Seule face à son désespoir, sans doute ! Peut-être malade ! Peut-être blessée ! Peut-être mourante ! Peut-être morte !
Danièle s’est levée d’un bond, furieuse, livide. Ce coup-là, on ne le lui avait encore jamais fait ! Elle le prend par l’épaule et le force, pantin pitoyable, à se lever :
" Allez, en route ! Tu fous le camp d’ici tout de suite ! Je te conduis à la gare et tu te débrouilles. Je ne veux plus te voir ! Je ne veux plus entendre parler de toi ! Va la revoir ta mère et fous-moi la paix ! "
* * *
Le train file dans la nuit.
Tout à l’heure, elle était seule, belle inconnue, dans la demi-obscurité du couloir. Accoudée à la main courante, le regard vague, le mouchoir à la main, pleurant un bel amour déçu.
L’homme était arrivé, silencieux. Il s’était placé derrière elle. Audacieux, il avait troussé sa jupe et elle avait arrondi la croupe pour lui signifier son accord. Il lui avait écarté un peu plus les jambes, il s’était collé à elle et elle avait senti son souffle chaud sur sa nuque. Il l’avait prise aux hanches et avec le plus strict ajustement, en quelques coups de reins hâtifs nés du besoin qu’il avait d’elle et de la peur d’être surpris, il l’avait menée à l’orgasme et s’était vidé en elle. Puis il s’était retiré, il avait laissé retomber la jupe, s’était essuyé après et s’en était allé, silencieux, comme il était venu.
Maintenant, calée dans le coin du compartiment et les jambes coupées, elle sent, à chaque mouvement du train, la liqueur mâle recouler d’elle et s’éponger sur son mouchoir.
Elle sent son bas-ventre apaisé. Elle se sent bien. Elle se sent repue. Elle se sent vengée. Elle se sent quitte. Elle est heureuse et elle remercie Dieu d’avoir connu cela.
Remi, lui, caché dans les toilettes à l’autre bout du train ne sait malheureusement rien de tout cela. Il est honteux et il a peur. Il a peur de ce qu’il vient de faire. Il a peur d’avoir osé prendre cette fille qu’il ne connaît pas. Il a peur de l’avoir forcée. Il a peur de ce dont on peut l’accuser. De ce dont on va l’accuser.
Et cependant, comme elle, il sent, lui aussi, son bas-ventre apaisé. Comme elle, il se sent bien. Comme elle, il se sent repu. Mais contrairement à elle, il ne se sent pas entièrement vengé. Il ne se sent pas entièrement quitte. Il sent qu’il lui manque encore quelque chose pour pouvoir se sentir affranchi. Il sent qu’il lui faut faire un pas encore.
Et une idée surgit soudain en lui, prompte comme l’éclair et comme lui aveuglante, prompte comme la folie et comme elle foudroyante. Alors ses mains se crispent, pouces en avant, comme sur la gorge d’une proie invisible. Il est grand, il est fort et elle ne s’y attend pas. Il sait ce qu’il va faire ! Elle sera à moitié endormie : ça ne sera pas long.
* * *
Elle ne dort pas. Elle ne dormira pas tant qu’il ne sera pas rentré. Elle vient d’allumer pour regarder au réveil l’heure qu’il est. Trois heures ! Jamais il n’est rentré si tard ! Que se passe-t-il ? Que lui est-il arrivé ? Il était invité chez les... Les comment, déjà ? Oh, peu importe ! Des gens qu’il fréquente ! Des gens de la haute, comme il dit. Elle n’aime pas ces gens-là !
Elle ne dort pas : elle pense. Pourquoi a-t-il fallu, pourquoi faut-il encore, que tout soit si difficile avec Remi ? Si seulement il avait été aussi facile à élever que sa sœur ! S’il s’était laissé guider ! S’il s’était laissé faire !
Sa sœur, en voilà une qui est maintenant bien casée mariée qu’elle est à un gendarme ! Gendarme : en voilà un métier qui paie bien ! Et en voilà un métier stable avec ça ! Et elle sourit en se rappelant qu’à la libération, le gendarme qui arrêtait les collabos était celui-là même qui la veille venait cueillir les résistants et les juifs.
Mais Remi ? Si seulement il avait voulu l’écouter, s’il avait voulu écouter l’abbé Lalou ! À l’heure qu’il est, au lieu de courir la gueuse comme il est sans doute en train de faire, il serait vicaire, plus tard curé, doyen, chanoine, peut-être même... Il est si intelligent ! Non allons, il ne faut tout de même pas qu’elle exagère ! Et elle le suivrait de cure en cure, l’accompagnant dans son ascension. Mais non ! Il a toujours fallu qu’il n’en fasse qu’à sa tête ! Il a toujours fallu qu’il la tourmente ! Déjà tout gamin... Puis avec la petite Lenoir... Et maintenant avec Angèle... Mais qu’est ce qu’il lui reproche à Angèle ?
Elle a cru entendre un bruit en bas. C’est lui enfin sans doute !
" Remi, c’est toi ? "