La libre littérature française d'Amérique Version du 25 mars 2004




La Saint-Valentin


Caroline DEBERDT



Dans quelques jours c'était la St Valentin. J'avais décidé, cette année, d'acheter à Élisa quelque chose qui sorte un peu de l'ordinaire, coquin, surprenant, qui lui ferait plaisir, à elle, ainsi qu'à moi ! Cela nous changerait des dîners en tête-à-tête devenus un peu lassants au bout de dix ans de mariage !
J'avais beau feuilleter les prospectus de lingerie féminine, au bureau, je ne trouvais rien à mon goût ; étais-je trop difficile ? C'est en passant devant une boutique nommée " La Lingerie de Milène " que j'ai sauté sur l'occasion. La vitrine était jolie. Je garais ma voiture dans la rue et entrais.
Tout de suite, en poussant la porte, une petite clochette cliqueta. Une odeur parfumée emplit mes narines, les chatouilla. La pièce n'était pas grande, mais décorée avec soin. Le sol était recouvert d'une moquette d'un ton violet. Les murs étaient assez hauts, recouverts d'un même ton chaud. Un comptoir se dressait au fond, large, en bois usé. Derrière, se tenait une charmante jeune femme, qui discutait avec une vieille dame commandant des bandes de tissus bleus à motifs. Il faisait bon. Je me sentais un peu gêné de rentrer dans un lieu pareil. Qu'allais-je demander ? Je ne savais pas exactement ce que je désirais.
J'ouvris ma veste, me glissais entre les rayons, cherchant, examinant, touchant les tissus. J'avais de plus en plus d'idées. Je voyais Élisa nue dans cette nuisette de soie rose et dans ces petits strings transparents, etc. hum !...
-- Je peux vous aider, Monsieur ? Lança une voix douce derrière moi.
Je me retournais. La vendeuse et moi étions seuls, à présent, dans le magasin ; la vieille dame était partie. La jeune blonde rangeait des rouleaux de tissus sur son comptoir et me souriait.
-- Heu... Non... Enfin oui... Je... Je cherche... Heu... Quelque chose pour ma femme ! Balbutiais-je en me dirigeant vers elle.
-- Oui. C'est pour la St Valentin je suppose ?

Ses yeux bleus me transperçaient. On aurait dit que son regard traversait mon âme. Un frisson chaud me parcourut tout le corps, descendit le long de mon dos.
Elle mit de côté les rouleaux, contourna le comptoir, se dirigea vers un tourniquet de robes près de moi.
-- Les clients sont plus nombreux en cette période. Vous avez, là, des robes en coton avec des bordures en dentelle fine qui plaisent assez...
Elle marchait d'une façon tout à fait gracieuse, sur des talons aiguilles. Un jeans moulait son beau petit fessier, ses cheveux dansaient autour de son joli visage.
-- Ou alors..., Continua-t-elle,... Vous avez aussi, là, des nuisettes en soie verte, une soie d'origine ! Ca dépend ce que vous cherchez ?...
Elle se retourna, me fit face. Son regard me transperça de plus belle. Un long frisson parcourut de nouveau mon échine. Je sentis ma chemise me coller dans le dos.
-- Bon, je vous laisse réfléchir, tout est là... Je reviens dans un instant ! Me dit-elle, avant de s'éloigner dans le fond de la pièce, à droite.
Je regardais le prix des robes, écarquillais les yeux. Je ne pensais pas qu'un tissu comme celui-ci coûtait aussi cher ! Mes yeux suivirent la vendeuse qui montait un petit escalier tournant. Si je voulais sortir de l'ordinaire, cette année, il faudrait que j'y mette le prix !
Je me retrouvais seul dans la boutique, scrutais un peu tous les étalages, quand quelque chose attira mon attention. J'avais trouvé ! Des porte-jarretelles noirs ! J'imaginais bien Élisa se dandinant devant moi avec. Hum, hum !... Par chance, le prix était abordable. Soudain, j'aperçus quelqu'un me regardant au bout du magasin. Un grand homme, plutôt mince, fort, en pantalon noir et chemise blanche à cravate. Ses cheveux noirs, épais, étaient un peu ébouriffés, il avait l'air fatigué. Je m'approchais des cabines, m'examinait longuement dans le miroir. Je n'avais pas une mine superbe. C'était le travail qui m'usait. Les heures supplémentaires n'arrangeaient rien...
Je desserrais un peu ma cravate, quand un bruit sourd de talons résonna à nouveau dans les escaliers.
-- Alors, vous avez trouvé ? Me demanda la jeune femme en se dirigeant vers le comptoir.
Je la suivis, l'air un peu gêné. M'avait-elle vu m'admirer dans le miroir ?

Dehors, le vent s'engouffrait dans ma veste. Je me dépêchais de la fermer. Quel temps ! Le mois de février était glacial. Je courus jusqu'à l'entrée du bâtiment, montais quatre à quatre les marches jusqu'au troisième étage et ouvris enfin la porte. " Que c'est bon d'être chez soi... " pensais-je en enlevant mes chaussures. Je ne croyais pas si bien dire ! Des haussements de voix me parvinrent de la cuisine. Élisa apparut dans l'entrebâillement de la porte.
-- C'est à cette heure-là que tu rentres ? Non, mais tu as vu l'heure ?
Je relevais la tête. Ma femme se tenait debout en tablier blanc à motif. Elle avait le visage crispé. Je remarquais qu'elle avait attaché ses cheveux, chose qu'elle fait seulement quand elle est stressée.
-- Je... J'étais retardé au bureau encore... Mentis-je en accrochant ma veste sur un cintre.
-- Retardé ? Tu aurais pu passer un coup de fil, alors !
-- Excuse-moi chérie...
J'approchais ma tête pour lui faire un bisou sur son front, mais elle se recula, les sourcils froncés.
-- Ah, parce qu'ils se parfument au bureau ?
-- Mais qu'est ce que tu vas t'imaginer !
-- O, moi, je ne m'imagine rien du tout ! Cria-t-elle. Il y a que j'en ai juste assez d'attendre, que Monsieur rentre du travail pour savoir à quelle heure je dois laver les petites et faire à manger ! Tu me prends pour une tanche ou quoi ?
Je passais devant elle, rentrais dans le salon. Décidément elle avait vraiment envie de m'exaspérer ! Les petites me sautèrent au cou.
Élisa s'appuya conte la porte, les bras croisés, me fixa d'un air mauvais, mais je sentais dans ses yeux une sorte de désespoir.
-- Écoute, je suis désolé j'ai pris du retard ces temps-ci, lui dis-je d'une petite voix en m'approchant d'elle, j'aurais du t'appeler, c'est vrai, je n'y ai pas pensé...
Mais cela n'avait pas l'air de suffire. Elle me fit la tête toute la soirée. Le repas fut très silencieux.
" Eh voilà ! Tu veux lui acheter quelque chose, lui faire plaisir, la surprendre pour une fois et tout ce que tu gagnes c'est de la mettre en colère ! Pourquoi se plier en quatre quand on voit le résultat ? Ah les femmes... ! " Me dis-je en éteignant la lumière ce soir-là.

Le lendemain matin, la tempête s'était plus ou moins calmée. Mais je sentais qu'Élisa m'en voulait. Je n'aimais pas cette atmosphère. J'avalais rapidement un café noir bien serré et filais au bureau.
J'avais commandé des porte-jarretelles à la boutique. La taille d'Élisa n'était plus en stock. La vendeuse m'avait gentiment suggéré de revenir à partir du lendemain. Toutefois, elle m'avait refilé son numéro, dans le cas où je voudrais appeler avant, pour voir si la commande était bien arrivée. Vers midi, je profitais d'être seul au bureau pour l'appeler. Mon cœur se mit à battre un peu plus vite. J'étais tout excité à l'idée d'entendre de nouveau sa voix douce et sensuelle !
Je me relevais sur mon fauteuil, retroussais mes manches et composais le numéro.
-- Allô ?
-- Allô bonjour... C'est moi qui ai passé une commande hier dans la soirée...
-- Ah oui ! Vous avez bien fait d'appeler. Votre commande est bien arrivée en fin de matinée.
-- Parfait... Je passerai la prendre en fin d'après-midi !
-- Entendu... Je vous attends...
Puis je raccrochais.
" Je vous attends... " Ces mots résonnaient dans ma tête comme un écho. " Je vous attends... " Je me laissais tomber sur mon fauteuil et passais mes mains derrière ma tête en m'étirant. " Je vous attends... " Je fermais les yeux. Sa voix retentissait, voix douce... Je la revoyais derrière son comptoir, avec son petit décolleté rose clair qui lui allait si bien ! Sa longue chevelure dorée qui dégringolaient le long de son dos et sur ses épaules... Je me surpris moi-même " Mais qu'est ce qu'il t'arrive Laurent ? Tu perds la tête ? " Je me ressaisis et me remis à travailler. Mais je n'arrivais pas à me concentrer. Son visage hantait mes pages, sa voix était toujours présente en moi. C'est comme si elle était à côté de moi et qu'elle me murmurait à l'oreille... " Je t'attends... " Pour finir, je me résignais à quitter le bureau comme les autres et à aller manger un morceau...

La petite clochette retentit alors que je poussais de nouveau la porte. Comme hier, l'odeur du magasin me sauta au nez ; j'emplis mes poumons de ce parfum... Il n'y avait personne. J'approchais du comptoir, me regardais dans le miroir. Aujourd'hui j'avais un peu bâclé le travail pour finir plus tôt au boulot. Je désirais passer à la maison me changer avant de revenir. J'avais délaissé ma veste pour un blouson, plus cool et mon pantalon avait laissé place à un jeans. Je remettais une mèche rebelle sur mon front quand, soudain, Milène apparut. Elle descendait les escaliers promptement. Elle avait mis une jupe aujourd'hui ! Quelle chance ! Je pus laisser mes yeux parcourir ses belles jambes fines...
-- Bonjour, je vous ai appelé tout à l'heure...
-- Oui, je sais. Voilà votre commande...
Elle passa derrière le comptoir, ouvrit le carton qu'elle tenait dans ses mains, sortit le porte-jarretelle, l'emballa.
Elle avait des gestes calmes, ordonnés ; de jolies mains fines, des doigts souples qui glissaient sur le tissu avec raffinement.
-- Voilà, c'est fait !
Elle releva la tête, plongea ses yeux bleu océan dans les miens. Un frisson me parcourut le dos. Elle parut troublée... Pas autant que moi ! Toute la journée je m'étais promis de sortir le grand jeu et de la draguer un maximum, mais, devant la profondeur de son regard eau de mer, je chavirais complètement...
-- C'est... Pour votre épouse ? Me demanda-t-elle subitement en détournant la tête.
Je nageais complètement, j'étais perdu. Je ne fis presque pas attention à sa question, tellement j'étais en perdition de mes moyens. Elle me transperça de nouveau, me sourit. J'acquiesçais de la tête. Je me sentis soudain très bête face à elle.
" Demande-lui, allez demande-lui ! "
J'avais envie de l'inviter à boire un verre. Mais, alors que je m'apprêtais à ouvrir la bouche, le téléphone sonna.
L'appel dura longtemps. Enfin pour moi il m'avait parut durer une éternité. Et quand elle raccrocha j'avais perdu toute témérité. Je n'avais qu'une envie, m'enfouir sous terre. Je payais et sortis.
Dehors la pluie ne s'arrêtait pas de tomber. Une fois au volant j'eus envie de me claquer la tête dessus. " Tu me déçois Laurent ! " Me dis-je à moi-même. J'étais pire qu'un adolescent ! Cette jeune fille devait avoir quinze ans de moins que moi et dès qu'elle me regardait, je perdais tout contrôle !

Cela me rappelait la rencontre avec Élisa. A l'époque j'étais plutôt menu et complexé. On s'est rencontré aux fêtes de fin d'année, en 1993. On était au resto entre amis. Elle m'a plu du premier coup d'œil, avec son accent espagnol. Elle avait cinq ans de plus que moi, l'air sûre d'elle. Et moi qui tentais de la séduire ! Sans grand succès ; enfin c'est ce que je croyais ! Elle se contentait de me faire des sourires et des clins d'œil. C'est en rentrant à la maison, au moment de se quitter, elle m'a sauté dessus, j'étais en plein bonheur... Ah lala, comme tout cela paraissait loin à présent ! J'aurais tant voulu qu'Élisa soit la même qu'il y a dix ans, à savoir me sauter au cou quand je rentrerai du travail. Maintenant, tout ce que je recevais en poussant la porte, si j'osais encore, c'était une pluie de reproches, ne me donnant qu'une seule envie : de faire demi-tour ! Demi-tour chez Milène tiens... ! Le soir je me surprenais à penser à elle. Cela ne m'était jamais arrivé auparavant ! La seule femme qui enflammait mon cœur avait toujours été Élisa, la grande brune au teint mat et aux yeux ténébreux ! Voilà que je me mettais à penser à Milène, que j'entendais sa voix dans ma tête, que je me replongeais dans ses yeux océan... hum... Elle était tellement dans mes pensées que je rêvais d'elle, la nuit. " Mon Dieu que m'arrive-t-il ? " Me demandais-je en m'habillant le lendemain.
J'avais toujours été fidèle. Ce n'est pas maintenant que j'allais commencer ! Je décidais de l'oublier...

Sa voix douce, ses cheveux de Cendrillon, ses yeux magnifiques et son parfum d'extase ne réussirent pas à quitter mon esprit aussi vite que je l'aurai voulu.
Le vendredi 13 février, alors que je me battais encore une fois contre un dossier, sur lequel je travaillais déjà depuis plusieurs heures, je craquais. C'était plus fort que moi. Trop longtemps que je n'avais pas ressenti ce sentiment. Élisa était distante, ces temps-ci, elle me délaissait plus ou moins. Nous échangions peu de dialogue et cela m'accablait sérieusement ! J'étais même indécis quant à lui offrir le cadeau pour la St Valentin ! Ce n'était vraiment pas le moment de lui offrir ce genre de choses ! Ou alors au contraire allait-il nous rapprocher de nouveau ? Je n'en savais rien. Après tout, je ne cherchais pas beaucoup à savoir. Je sautais sur le téléphone. Y-avait-il quelque chose de mal à appeler une jolie vendeuse d'un magasin de lingerie ? A priori non. Mais dans mon cas c'était risqué... ! Assez fulminé mes idées, je composais le numéro, attendant qu'elle décroche.
Mais je restais seul avec le téléphone. Personne au bout du fil. Je fronçais les sourcils. " Tans pis... " me dis-je en reposant le combiné. Non, non après tout ce n'était pas une bonne chose de l'appeler ! Si ça se trouve, elle était occupée ! Ou partie en vacances... Avec son petit ami ! L'image d'elle avec un autre jeune homme me sauta aux yeux. Je chassais vite cette vision d'horreur de mon esprit et me remis au travail, décidant d'arrêter là...

Le lendemain soir, jour de fête, je m'habillais bien pour l'occasion. J'avais quand même décidé d'offrir le cadeau à Élisa. Elle ne s'était pas déguisée en vamp de cinéma pour le dîner. Elle avait juste enfilé une jupe et un chemisier qui laissait voir le haut de sa poitrine, chose que j'appréciais énormément (elle le savait...) " Que tu es belle ce soir... ! " ais-je eu envie de lui dire quand elle entra dans la salle à manger pour nous servir. Mais elle ouvrit la bouche en premier, pour me parler de sa mère, malade comme toujours. Élisa s'inquiétait beaucoup pour elle, installée à 150 kilomètres, dans une maison de retraite. Elle souffrait de rhumatismes, mais n'était pas à l'article de la mort !
-- Tu t'inquiètes trop... , lui fis-je remarquer.
-- Moi je m'inquiète trop ? Tu serais à ma place tu te ferais un sang d'encre, toi aussi ! Tu t'en fous parce que ce n'est pas ta mère... ! Elle m'a encore appelé tout à l'heure. Ca ne va pas mieux...
J'étais vraiment décontenancé. J'avais envie de lui dire d'arrêter, de profiter de cette soirée, sans se prendre la tête pour une fois. J'avais espéré que cette fête nous aurait rapprochés. L'espoir fait vivre, me rendis-je compte vite. Elle avait l'air ailleurs.
-- Non, c'est vrai toi tu t'en fous ! Monsieur est là, confortablement installé dans son fauteuil la journée, se prélassant dans son canapé le soir...
-- Tu as fini oui ? La coupais-je en haussant le ton.
-- Non, ce n'est pas fini ! Tiens, demain j'irai à Paris la voir ! Toi tu t'occuperas des petites pendant ce temps ! J'en ai marre d'être ici à me ronger les ongles ! Tu ne fais rien ici ! Pour une fois tu te rendras utile ! Explosa-t-elle en claquant son poing sur la table.
Je restais ahuri quelques secondes, ne sachant que répondre devant cette irruption de volcan soudaine.
-- Utile ? Parce que je ne fais rien peut-être ici ? Fulminais-je. J'ai déjà une journée épuisante à cause des dossiers à finir à tout prix en ce moment, nous avons pris du retard en plus ! Hier encore je me suis dépêché pour chercher les gamines à la sortie de l'école !
-- Tu peux parler... Yu es arrivé en retard, Adeline m'a dit...
Elle avait vraiment décidé de me pousser à bout ce soir ! Je m'énervais :
-- Là n'est pas la question ! Il faut toujours que tu t'énerves pour rien ! J'en ai marre de m'en prendre toujours plein la tête à chaque fois ! Moi je voulais que cette soirée nous rapproche ! Je n'aime pas parler de ça devant les petites mais tu m'y pousses !...
-- C'est ma mère, tu pourrais comprendre ?
Elle était vraiment énervée et ne comprenait vraiment rien !
-- O, toi tu commences sérieusement à me taper sur les nerfs ! Ta mère je m'en fous ! Je te parle de nous ! NOUS !
Elle parut indignée.
-- Ma mère va mourir et tout ce que toi tu me réponds c'est que tu t'en fous ! Ca dépasse tout ce que j'ai pu imaginer...
-- Mais ta mère n'est pas mourante !
-- Qu'est ce que tu en sais ? Tu es docteur ?
-- Là n'est pas la question ! Moi, tout ce que je veux, c'est qu'on oublie un peu nos problèmes, juste pour ce soir !
Mais elle ne m'écoutait plus, elle était dans une rage folle. Sophie et Adeline se mirent à crier et à pleurnicher.
Élisa me reprocha de tout gâcher. Elle ne comprenait rien décidément ! Elle devint rouge, m'insulta.
Je ne l'écoutais plus, sortis de table, l'envoyant au diable. J'arrachais ma veste du cintre et claquais la porte.

Comment avions-nous pu en arriver là ? Ce n'était pas la première fois qu'une dispute éclatait entre nous, mais là... Le jour de la St Valentin ! Elle exagérait.
Dehors, énervé, je pressais le pas sur le trottoir mouillé, énervé comme jamais, mais surtout dégoûté. Je remontais le col de ma veste jusqu'en haut et me dirigeais à l'aveuglette dans le centre-ville. Les rues étaient désertes. Seuls quelques passants, ça et là, marchaient vite sous la pluie battante. Il devait être aux environs de 19 heures. Je m'apprêtais à traverser le parc, mais fermé ! Je fis un détour par les petites rues piétonnes... J'avais toujours la dispute dans la tête, mais au fur et à mesure que les minutes passaient, ma colère se calmait peu à peu. La tempête, la vraie, était dehors. Je m'abritais sous des toits, en profitais pour admirer les vitrines. Pour la plupart remplies de cadeaux pour la St Valentin ! Je soupirais et maudis cette fête. La pluie redoublait de force à présent, alors que j'essayais de marcher. Le vent s'était levé, s'engouffrait dans ma veste, me faisant frissonner. Cela me rappela une chanson d'Ann Van Derlove : " Il pleut sur le jardin, sur le rivage, et si j'ai de l'eau dans les yeux c'est parce qu'il me pleut sur le visage. Dehors le vent qui s'amoncèle s'amuse seul dans mes cheveux, et si je te reste fidèle, c'est parce que tu m'aimes un peu ". Comme c'était beau !

Je passais dans une rue étroite. Malgré la pluie, je lus sur la pancarte : " rue des Aubépines ". Ce nom me disait quelque chose ! Bien sûr ! J'étais devant chez Milène ! Une silhouette se tenait devant la porte, armée d'un grand parapluie noir, avec un grand imperméable beige. Je reconnus la longue chevelure qui volait dans le vent. Milène ferma la porte à clef et s'éloigna sur le trottoir. Pas une seconde à perdre ! Je me mis à courir derrière elle. Elle pressait le pas, elle devait avoir froid ! Ses talons claquaient sur le pavé, résonnaient dans la rue déserte. Je l'appelais.
Elle se retourna, s'arrêta, les cheveux dans les yeux, puis leva son parapluie et fronça les sourcils. Je m'approchais en marchant vite. Elle avait sûrement du mal à me reconnaître ! J'étais dégoulinant !
-- Bonsoir, je suis venu passer une commande dans votre boutique cette semaine... vous vous souvenez ? Mr Derthille ?
Elle me sourit.
-- Ah oui je me souviens parfaitement de vous ! Je suis désolée, je viens de fermer...
-- Oh non, je ne venais pas vous rendre visite, je passais juste dans le coin... si vous avez un peu de temps, on peut aller prendre un verre ?

C'est ainsi que nous nous mîmes presque à courir dans les rues de la ville, bras dessus bras dessous. Quand on trouva un café, nous étions trempés de la tête aux pieds. Elle choisit deux places au fond sur une banquette, à l'abri des regards. Je commandais une bière, elle un cocktail. Il devait être 20 heures passées, Élisa devait s'inquiétait. Mais dans les circonstances, j'étais plutôt énervé contre elle. Je lui en voulais pour la mauvaise soirée qu'elle m'avait fait passer. Pour un instant je voulais l'oublier. J'étais bien, là, sur cette banquette mœlleuse, au chaud, dans une ambiance chaleureuse, avec la fumée et l'alcool qui me faisait tourner la tête. J'écoutais Milène me parler d'elle, l'admirais, lui souriais. Sa fumée de cigarette ne me dérangeait pas du tout, pour un ancien fumeur, au contraire, j'avais plutôt envie de lui prendre la cigarette des mains et d'en tirer une bonne bouffée. C'est ce que je fis. Ses yeux bleus me traversaient. Elle me fit un large sourire. J'étais heureux.
Elle me parla d'elle, me raconta ses études de médecine ratées et comment elle avait racheté l'ancienne épicerie à sa grand-mère. Quant à moi, je me livrais aussi, lui racontais des anecdotes du bureau, la faisant rire.
-- Vous vous illuminez quand vous riez..., lui dis-je, l'air filou.
Sa seule réponse fut un large sourire. Elle approcha son visage, son nez presque touchait le mien. Je nageais dans ses yeux bleus azur. Hum, quel rêve... ! Elle me caressa la joue, doucement. Nous étions si proches ! J'étais à deux doigts de l'embrasser.

Pour finir, on s'est retrouvé dehors, dans la nuit. Légèrement bourrés, main dans la main, je me laissais entraîner, lui faisant pleinement confiance. Plus rien ne m'importait ce soir, sauf si cette chose s'appelait Milène. J'étais sous le charme, comme pris dans une potion, un élixir. Je ne la quittais pas des yeux. Nous traversâmes plusieurs trottoirs, quelques places, contournâmes plusieurs coins de rues, à gauche, à droite, encore à droite, ...
-- Ca y est, nous y sommes ! Me dit-elle enfin.
Nous étions arrivés devant une petite porte cochère sombre. Il n'y avait personne dans la rue, juste elle est moi, grelottant, riant. Elle avait perdu ses clefs. Je l'aidais à chercher. Ah, ça y est les voilà ! La porte s'ouvrit.
-- Tu habites seule ? Demandais-je en me précipitant à l'intérieur.
-- Mais oui...
Elle ferma vivement la porte. Je balayais la maison du regard.
-- Comment ça se fait qu'une aussi jolie fille que toi soit seule ?
-- Ccchhuuut !, Souffla-t-elle en mettant un doigt sur mes lèvres.
Un frisson me parcourut. Je ne pus résister et l'embrassais. Elle se laissa faire, laissant ses mains me caresser le dos, les épaules...
J'attrapais chaud, tout d'un coup. Pris d'un grand désir, je la plaquais contre la porte, l'embrassant goulûment partout. Elle avait enlevé ma veste et s'attaquait à ma chemise. Je la déshabillais dans le haut, embrassant son cou, plongeant ma tête entre ses seins. Elle avait l'air aussi bouillante que moi. Ses mains avaient ouvert ma chemise et caressaient à présent mon ventre et descendaient sur mes fesses et mon sexe tout dur. Je lui enlevais tout le bas et passais ma main sur ses longues jambes. C'est ainsi que je la pris.

Quand je rouvris les yeux, je mis plusieurs secondes à me souvenir où j'étais. La pièce était petite, le papier peint ne me disait rien. J'étais nu, dans un lit. Soudain des images de la soirée d'hier me revinrent ! Élisa ! Je revoyais la dispute au moment du dîner, puis moi, dans le café, avec la vendeuse de la boutique. Je tournais la tête. Milène dormait profondément. " Quelle belle créature ! " Pensais-je en laissant mes yeux courir sur son corps dénudé. Je fermais les yeux, ne sachant plus où j'étais. Un mal de crâne insupportable me prit les tempes, me tapant sauvagement dans le front, comme un énorme coup de poing. J'avais, me semble-t-il, abusé un peu de l'alcool hier...
Vers 9 heures, une odeur agréable de pain chaud et de café éveilla mes sens. Je rouvris les yeux, Milène m'apporta un plateau comme petit déjeuner. Je m'assis dans le lit, le plateau sur les genoux. Elle s'assit près de moi, me sourit. Je l'embrassais. Nous déjeunâmes ensemble, dans la tiédeur des draps. Je laissais des miettes de brioches dégringoler sur sa poitrine pour ensuite les aspirer avec sensualité. Nous prîmes une douche ensuite. Je me régalais de lui savonner le dos, tout partout. Mais l'odeur de la mousse parfumée, le bruit de l'eau, la vue des gouttes sur son corps m'excitèrent de plus belle...

Quand je m'engouffrais dans l'entrée de l'immeuble, je ressentis une désagréable impression. Comme un adolescent ayant piquer la voiture de son père et revenant, penaud, à la maison, attendant de se faire gronder. Mais je n'allais pas me faire gronder tout de même ! A 39 ans ! J'appréhendais. Comment allait réagir Élisa face à mon absence de cette nuit ? Je commençais à regretter. Elle m'avait laissé des messages sur mon répondeur, auxquels je n'avais pas répondu. Dans les premiers, elle était plutôt énervée et m'ordonnait de rentrer. Mais dans le dernier message vocal de mon GSM, et j'entends encore sa voix, elle pleurait, à 3 heures du matin ! Ma petite femme chérie ! J'avais quitté Milène un peu précipitamment, en fin de matinée, après avoir écouté les messages. Je ne voulais pas perdre Élisa. Alors que je montais les marches, je sentis un sentiment de honte en moi. Sa voix désespérée et remplie de larmes résonnaient toujours dans ma tête, me faisant frissonner. " Pourvu qu'elle n'ait pas fait de bêtises ! " Me dis-je en poussant la porte.
L'appartement était calme. Trop calme ! J'allais voir dans la chambre des petites, elles dormaient à poings fermés. Je trouvais Élisa dans notre lit. Je la regardais longuement. Comment avais-je pu l'abandonner ?
Épuisé, je me laissais tomber dans un fauteuil, devant la fenêtre. Un rayon de soleil traversait la chambre, passait sur le corps d'Élisa. Je la fixais, longtemps. Je me rappelais soudainement ses longs cheveux qu'elle avait voulu couper en début d'année. Elle m'avait demandé conseil. J'entendais encore ma voix lui répondre : " Mais non chérie, ne fais pas ça ! Ils sont magnifiques ! " Elle m'avait écouté. Je remarquais un petit objet dans son poing gauche, son GSM ; avec lequel elle m'avait appelé dans la nuit ! Elle remua, tout en dormant. Je revoyais les images de la nuit. C'est comme si tout cela n'avait pas existé ! Avais-je vraiment été me saouler dans un bar, un samedi soir, pour tromper ma femme ensuite ? Étais-ce moi, Laurent, qui avait fait une chose pareille ? Je me dégoûtais à présent. Je me sentais perdu...

Ma joue frissonna. Des éclats de voix retentirent dans la pièce.
-- Papa ! Papa !
J'ouvris les yeux. Adeline était près de moi. Je m'étais assoupi dans le fauteuil. Sophie grimpait sur le lit, où Élisa commençait à se réveiller. Je regardais ma montre, il était déjà très tard ! Élisa ouvrit les yeux, me regarda, l'air ahuri. Elle était étonnée de me voir là, mais ne dit rien. Nous nous regardâmes intensément. Je cherchais dans ses yeux des réponses. Elle se leva, prit Sophie dans ses bras, passa devant moi et sortit vers la cuisine ; Adeline la suivit, en sautant joyeusement. Je me retrouvais seul. Je soupirais. Une certaine panique me prit. Qu'allais-je dire ? Devais-je lui raconter ce qui s'était passé ? Impensable. Élisa ne me pardonnerait jamais ! Mais je ne voulais pas la perdre ! Soudain mon GSM se mit à me chatouiller violemment et hurlait sous ma veste. Je m'empressais de le faire taire. Numéro inconnu. C'était sûrement Milène ! Je pris peur. Je refusais l'appel, le cœur battant à cent à l'heure, puis fourrais l'appareil dans mon vêtement avant de me lever et d'ouvrir les rideaux pour laisser ce soleil d'hiver rentrer...

Élisa ne m'adressa pas la parole, jusqu'à ce que nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine. C'est moi qui commença...
-- Chérie, écoute... Je voulais te dire... Je suis désolé de la dispute que nous avons eue hier soir.
Elle continua à essuyer rapidement les assiettes.
-- Où as-tu passé la nuit ?
-- Je... j'étais chez Jean-Philippe...
Elle me regarda, l'air songeur. Je ne savais pas mentir mais j'espérais que ça marche.
-- Chez Jean-Philippe ? Tu es sûr ?
-- Oui !
-- Pourquoi n'as-tu pas répondu à mes messages ?
-- Nous avons bu beaucoup... J'étais saoul, je n'ai pas entendu... J'ai dormi !
Mon cœur battait fort. A l'intérieur de moi je me criais dessus violemment : " Laurent ! Enfin tu n'as pas honte ? Menteur ! Menteur ! "
Je me sentais vraiment mal. Je n'avais pas l'habitude de mentir à Élisa.
-- Et tu crois que je vais te croire ?
-- ...
-- Tu n'étais pas parti avec ta maîtresse par hasard ?
-- Mais... Bien sûr que non ! Ca ne va pas ! Fais-moi confiance...
-- Confiance ?
Elle s'arrêta, claqua le torchon sur l'évier.
-- Comment veux-tu que je te fasse confiance ? Tu rentres tard, parfois, tu as l'air bizarre, tu pars toute une nuit, soi-disant chez un ami!... Qui sait, tu étais avec une autre femme. Je vais l'appeler ton Jean-Philippe, on verra si tu m'as menti !
Elle se précipita dans la salle à manger, ouvrit le répertoire, pianota nerveusement le clavier du téléphone. Les petites jouaient tranquillement dans leur chambre, heureusement ! Je n'aurai pas souhaité qu'elles voient cette scène. Je l'entendis parler quelques instants, puis raccrocha. J'entrais dans la salle à manger, doucement. Elle me regarda, longuement. Puis ses yeux se mirent à briller, elle pleurait ! Je ne sais plus si c'est moi ou elle qui me prit dans ses bras...

Je connaissais tellement bien ma petite femme chérie que j'avais prévu le coup du téléphone ! J'avais appelé Jean-Philippe, un collègue qui nous invite à dîner parfois Élisa et moi, pour lui demander de mentir au sujet de cette nuit. Comme c'est mon meilleur ami, il accepta, en me faisant promettre de lui dire la vérité à lui le lendemain au bureau. Je savais que je pouvais lui faire confiance. Je le connaissais bien !
C'est ce que je fis, lundi 16 février, en arrivant, je lui racontais tout. Il m'appuya sur mon choix : " Tu as bien fait de ne pas lui dire. Élisa t'aime. Elle ferait n'importe quoi pour toi. Ca l'aurait tué... " Mais il m'avoua tout de même être étonné par cette histoire. Il ne me croyait pas comme ça ! Je lui répondis que moi non plus !
Avant de rentrer, vers 18 heures 30, en voiture, je décidais d'aller voir Milène au magasin pour lui dire d'arrêter là. J'étais très stressé. Allait-elle comprendre ? J'aimais Élisa et j'avais été dans une mauvaise période. J'avais fais une erreur et j'espérais qu'elle m'appuie dans cette résolution qui me semblait être la meilleure. Mais le magasin était fermé. Cela me soulagea d'un côté. " Je reviendrai demain la voir... " me dis-je en faisant demi-tour.
Mais je n'y revint plus. Plus jamais. Cette anecdote m'avait fait comprendre que je tenais plus à Élisa que je ne le croyais et que mon cœur n'était qu'à elle, pour toujours.
J'avais eu un moment de faiblesse. Mais c'est avec les erreurs qu'on avance. Plus jamais je ne me laisserai tenter par une quelconque aventure, avec une jeune femme ! Pourquoi chercher le bonheur, ailleurs, quand on l'a déjà ? L'année prochaine je nous emmènerai au restau, en tête-à-tête. Pourquoi changer les habitudes ? Mais il faut avouer, avec ses porte-jarretelles noirs, Élisa est drôlement belle !...


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