Le massacre par l'ordre établi, de nègres marrons, qui avaient cru trouver la liberté dans la fuite, mais qui découvrirent que la liberté s'apprend, qu'elle fait partie de la culture.
Un homme est là depuis plus d'une heure, dans le petit estaminet qui jouxte la " boutique du chinois ". Il livre sa nostalgie à la rumeur du monde, ivre, son estomac roule sur le comptoir du bar, il expose son ulcération, un trou de chair rouge vif, au regard des touristes qui viennent d'entrer par erreur. L'estomac explose, peinture ocre qui tapisse les murs, il découvre un peu plus la nudité d'un être à la peau sombre, sans pudeur. Cet homme s'en va vermiller, fouiller la crasse de son âme pour y trouver la douleur, les souvenirs qui le lient à un passé marquant, aujourd'hui est la lassitude qui s'étire en longueur. La lueur de l'après-midi émoussée par l'obscurité de la case, dissimule un peu la faiblesse des gens. Une odeur d'urine déborde des verres de rhum blanc, elle se fond dans les relents de soûlerie exsudés par les vêtements trempés.
Il fait chaud, une chaleur entretenue par les murs de tôle et qui fait exploser la croûte de l'alcool sur les cœurs à vif. L'homme perçoit des regards embués, le silence hilare d'une communauté de beuverie. La chaloupe tangue et la mer est brûlante, son socle dur est fissuré. Elle refoule un secret millénaire qui ronge un peu plus les hommes à chaque génération.
L'homme adossé au mur sent couler dans ses veines la sève de la liberté, un mirage au feu duquel ses ancêtres s'étaient brûlés. Il se souvient.
Deux siècles plutôt, un groupe d'esclaves en fuite composé d'hommes, de femmes sans enfants, avait établi sa demeure dans les hauteurs de l'Ile.
Ils étaient libres, enfin. La vie leur paraissait lointaine pourtant. Ils passaient la main à travers un filet de nacre pour en caresser les phalanges, des instants décousus qui s'écartaient les uns des autres, jusqu'à pleurer leur goutte acide dans les égouts de la terre. A chaque geste ils joignaient l'extase, et dévoraient le fluide des regards interdits. Les hommes s'enfonçaient dans des terrains restés boueux malgré les retards de la pluie, ils y rencontraient des femmes qui relâchaient leurs membres dans une paresse jouissive. Elles attendaient qu'un être les réclame, un acte de propriété qui les tirerait de leur torpeur. Et chaque nuit à la même heure, celle où le sommeil se fait pressant, on devenait le témoin d'un curieux spectacle. Autour d'un feu de bois, les esclaves ôtaient leurs vêtements, pour se parer de tissus épais, les couleurs se mêlaient à la justesse des motifs, et ils dansaient furieux au rythme du maloya.
Il en fut ainsi pendant des semaines, la fête se poursuivit pendant des mois, les esclaves s'adonnèrent à une transe sans lendemain. A mesure qu'ils dansaient, leurs muscles saillants déchiraient le vêtement et se lançaient nus, à la conquête des astres. Ils étaient libres, ils se sentaient libres, prêts à enchanter l'univers.
Et les rires et les chants qu'il connaissaient par cœur, traduisaient beaucoup de leurs joies éphémères.
Ils se souvenaient de la plantation et se racontaient leurs propres histoires, comme pour ouvrir un temps nouveau dans la fêlure du soir. Là-bas, ils aimaient se battre sous l'œil attentif du contremaître, ils reproduisaient dans leurs gosiers le rythme du moringue.
Deux corps esclaves dans la saveur de la lutte sous un soleil harassant. Les coups ne seront pas portés car les règles du domaine l'interdisent. Et l'imagination s'emballe avec les flancs qui se cambrent, toujours plus souples, ils caressent le sol pour lui voler un peu de sa sécheresse, le corps combustibles chatouillent la terre rugueuse, jusqu'à faire naître la flamme, et les organes s'embrasent dans une passion définitive. Si le coup était porté, l'histoire de ces hommes s'arrêterait là. Ici, la haine est emportée par le rythme ternaire du tam-tam, elle appartient au vent. Elle se diffuse dans l'espace comme un refrain créateur, et agite de ses vibrations les brindilles des filaos. Les hommes ne possèdent rien d'autre que leurs muscles, ils déploient des membres agiles, multiples comme les bras d'une déesse indienne, un spectacle hypnotique, une roue de membres recroquevillés à la barbe du ciel. Ils se redécouvrent dans la proximité des souffles, une amitié indéfectible qui se tisse avec la rigueur du combat, impartial. Le rythme s'accélère, les deux hommes se regardent fixement, les esprits se transforment en poignards pour creuser la peur de l'autre. Les torses se frôlent et s'embrassent au-dessus du monde, dans un ciel pur. Les adversaires sont des danseurs, ils balancent d'un pied sur l'autre et cherchent à tromper leur impatience. La ruse est une arme simple, un geste amorcé, il dessine les contours de son achèvement et puis s'inverse, rageur.
L'histoire s'achevait dans la sueur et les remerciements.
Mais au fil du temps, usées par la parole, ces mêmes histoires contées sans fin n'avaient plus le goût du sel. Les esclaves marrons se lamentaient et immolaient leurs craintes sous le masque de l'habitude.
Un beau jour, ils s'aperçurent qu'ils ne possédaient rien, pas même de quoi masquer la forme lourde de leurs hanches rompues à un balancement mécanique. Pas d'objets ni de parures pour témoigner de ce qu'ils avaient été pendant des décennies. Les notes de musique qui s'essayaient encore dans leurs gorges se faisaient longues et sans fin, incapables de se hisser jusqu'à l'octave suivant. Elles se heurtaient à une tonalité unique, celle de la mélancolie qui grignotait progressivement ses parcelles. Le destin de ces hommes et de ces femmes était fait de pauses, de répits avant l'aurore qui gronde et qui viendrait brouiller leurs traits par sa lumière absente. Le voile d'euphorie s'était levé d'un coup.
Leur village était constitué de petites cahutes, sans consistance, les unes posées contre les autres, comme un pied de nez à l'immensité du site. Ils se haïssaient les uns les autres, comme Dieu les avait haïs, il leur avait bruni la face pour qu'ils ressemblent à la nuit, pour qu'on ne les distingue pas parmi les troncs d'arbres et les racines sèches. Le village de terre avait perdu le droit d'avoir un nom, consigné malgré lui sur la carte de l'enfer, un lieu superficiel où les hommes dans leur bassesse, se ressemblent.
Ils ont fui ces esclaves mais leurs pas les ont portés sur un chemin circulaire, autour desquels il n'y avait plus d'espace, pas même de balises pour leur ouvrir la route. Les bouts de choses allaient disparaître bientôt, sous la crosse du fusil, et cesser de violer l'harmonie de l 'univers. Elles n'étaient pas à leur place à la surface du bouillon.
On était au début du XVIII siècle et la répression se faisait de plus en plus forte. Certains flirtaient avec une fin qu'ils savaient proche, et la perspective de leur désintégration les excitait déjà.
Les chasseurs sont là, on a senti leur présence.
Les silhouettes se déforment, aspirées par la densité matérielle, la traction du trou noir qui réclame son quota de Néant. Les chasseurs sont là, qui observent depuis quelques minutes, ils viennent de lever les fusils.
C'est le premier massacre.
Quelque temps plus tard, ce fut le 20 décembre 1848. L'église du chef-lieu était pleine de femmes, on célébrait la mort de Monsieur l'esclavage, un cadavre impressionnant. Il trônait devant l'autel, perpendiculaire à la foule. Le couvercle du cercueil avait été entrouvert et les deux premières rangées de fidèles pouvaient apercevoir le front du défunt. Quelques jeunes audacieux s'étaient approchés. Nul ne pouvait imaginer qu'en ce jour solennel le corps de l'homme noir ferait si peur. Son costume était taillé dans les étoffes des rois, son inertie parfaite imitait le froid stellaire, même le silence de Dieu n'aurait su l'égaler. Ses traits s'affaissaient, les armatures de chair semblaient intactes pourtant, l'âme devait rester quelques jours perchés sur le nez, nostalgique de ses cocons de peau. Son regard s'était inversé, dirigé vers le centre de l'organisme qui pourrissait. Les paupières étaient closes pour que l'âme, encore éblouie par les lumières chimériques du ciel, se détache du corps. Il avait la rigidité d'un homme de savoir, plus docte que les Blancs érudits, il avait part à des secrets immenses, enfouis dans le bassin sédimentaire de l'Ile. Il vibrait avec les secousses sismiques, emprisonnées par la croûte terrestre. On chanta le Te Deum, les timbres tremblants s'étirèrent en voix de tête.
Monsieur l'esclavage était descendu aux enfers pour en ramener des comptines effrayantes, des odeurs intenses et des postures élégantes. Demain sonnerait la fin des privilèges, la fin des espérances aussi, tout le monde retournerait au travail.
Sur les lèvres du cadavre, un rictus se dessina par surprise. Avant sa décomposition dans les entrailles de la terre, il était venu toiser la bonne société réunionnaise, elle se sentait vulnérable tout à coup. Ce mauvais sentiment ne durerait pas.
L'homme accoudé au bar gémit. Son verre est rempli d'une amertume qui décape l'estomac, irritante, elle dit le parfum entêtant des îles françaises qui ruminent un curieux complexe d'infériorité. Le nez ample et la bouche charnue, son profil est sombre comme les terres d'Afrique. Il reste bloqué dans une atmosphère lointaine, un espace-temps maudit qui côtoie le monde, une blessure qui tarde à se refermer.