La libre littérature française d'Amérique Version du 26 mai 2007



LE BLEU DES MAUX

Récit - Nouvelle

Angélina BABILLOT




L'HISTOIRE

Je vais vous raconter l'histoire d'une famille de trois enfants dont je suis la quatrième. Vous trouvez certainement cette phrase illogique. Pour mieux la comprendre sachez que je ne me sens pas du tout faisant partie de cette famille. Je ne suis que l'élément restant du vase cassé que l'on tente en vain de recoller.
Arrivé trop tard...sans être attendue ni désirée. Arrivée après la galère.
Je ne ferais jamais réellement partie de leur clan. La différence d'âge, la souffrance qu'ils ont subit et que je ne connaîtrais jamais.
Pourtant je la ressens. Je la porte. Elle est là cette douleur, présente au quotidien. Insidieuse. Encrée au plus profond de moi. Dans mes actes, mes réactions. Elle se manifeste inconsciemment. Dans mon désir incontrôlable d'être aimée, d'être intégrée et reconnue. Reconnue par mon entourage. Tout comme l'enfant que j'étais voulait être aimée, intégrée et reconnue par cette famille qui ne sera jamais la sienne.
Je vais essayer de vous raconter leur vie au travers de mes yeux. Comme je la ressens, comme on me la racontée.
Je ne détiens pas la vérité. Ceci sera ma vérité. Ou celle que je crois savoir. Celle que j'imagine. Chacun d'entre nous a sa propre vérité mais qui détient la bonne ? Si nous regardions notre vie telle un film nous nous apercevrions certainement qu'aucun d'entre nous ne sait exactement ce qui s'est passé...
Lorsque plusieurs personnes regardent la même chose chacun la verra différemment. Si vous regardez une image vous y verrez un homme tenant un enfant sur ces épaules alors que votre voisin lui observera le coucher de soleil en arrière plan.
Je suis âgée de 25 ans. J'observe leur vie et la mienne comme si cela ne m'appartenait pas.


* * *


CETTE FEMME

Âgée de 55 ans, cette femme vieillit seule. Plus personne ne la considère comme un être à part entière. Son regard sans expression reflète sa vie sans émotion.
Ses traits, le vide dans son regard. Cette femme que l'on veut secouer pour que quelque chose s'allume. Pour qu'un brin d'humanité brille sur son visage ! Mais peu de fois une once de vie ne s'est exprimée... Car, par moment, elle devient une personne sensée, mais pour de si courts instants. Qu'est-ce qu'une semaine de lucidité à coté de quatre de folie ?
Cette folie qui n'appartient qu'à elle. Indescriptible douleur, folie anéantissent toute logique, toute capacité de réflexion. Une douleur disproportionnée. Est-ce inné ? Est-ce créé ?
Cette aliénation s'est sûrement développée avec l'âge, puis elle s'est, petit à petit, intégrée à Marie. Ne devenant qu'un trait de son caractère.
Aujourd'hui elle ne peut que dénier les actes douloureux qu'elle a fait subir :
- "C'était plus fort que moi. Je ne pouvais pas faire autrement que de la battre. Je l'aime... mais je n'ai pas pu m'en empêcher." Comme si une force lui imposait ces actes !
- " Aujourd'hui je regrette. Je me rends compte que j'ai fait du mal."
Son regard triste et conscient me fait réaliser à quel point elle souffre d'être ce qu'elle est.
- "Certains matins je me réveille et je pleure, je ne peux m'en empêcher." Soupire-t-elle.
Après plusieurs années où je me suis questionnée sur ce qu'était cette femme j'ai peut être enfin compris. Comment vivre et vieillir dans un corps de femme alors que mentalement cette femme n'a l'âge que d'un enfant ? Tout acte inconsidéré qu'elle a pu faire n'était que des mouvements d'humeur qu'un gosse peut avoir. Cela conjugué à la force d'un adulte.
Lorsqu'un enfant désire, sans retour, caprice s'en suit. Porte claquée, objets cassés... Ceci dans un corps de femme mure... Non je ne veux pas l'excuser, juste comprendre.


* * *


Cette femme d'un petit gabarit du haut de ses 1.58 mètres n'a plus un physique agréable. Tout en rondeur, défaite par le temps et les antidépresseurs elle ne s'entretient pas et se laisse aller. Tel son esprit elle laisse son corps à l'abandon. Son visage est boursouflé, son corps s'est forgé une carapace de graisse. Non, elle n'est pas obèse, juste une quinzaine de kilos en trop et disgracieux. Sa peau est distendue. Tel son regard sans vie, son physique n'inspire que pitié.
Aujourd'hui son quotidien n'est que lente routine. Se lever le matin pour aller faire quelques courses au village situé à quatre kilomètres. Aller chercher le pain chez la boulangère. Pour retourner chez elle et se mettre à table.
Une bourgade située en pleine campagne, où tous les commerçants ont fermé petit à petit. Une grande avenue la traverse, avec deux ponts où passent une rivière et un canal. Combien de fois je suis arrivée les vêtements verts à l'école ayant voulu passer sous l'un d'eux ? M'agrippant aux cailloux et forcément glissant les deux pieds dans l'eau.
Une commune de 1.500 habitants, avec une belle basilique en son centre. Il faut faire 25 kilomètres pour trouver un peu de civilité.
En début d'après midi, elle va rendre visite au peu de connaissances qu'elle a, histoire de s'occuper.
Sa seule réelle compagnie, la télévision et son chien.
Pourtant, lorsqu'elle était jeune cette femme était charmante. Petite, fine et agréable à regarder. Ses yeux marron avaient encore un brun d'étincelle. Sa chevelure d'un brun profond illuminait son visage.
Malheureusement, à présent, elle n'est que vide... Qu'a-t-il pu se passer dans la vie de cette femme pour qu'elle ne ressente plus rien et que tout le monde la renie ? Ses enfants sont partis, chassés un par un par cette mère qui ne sait les aimer. Maintenant arrivés à l'âge adulte, ils ne désirent plus la revoir, ils savent qu'elle existe, mais se refusent à la faire entrer à nouveau dans leur vie. Ou s'ils daignent lui rendre visite c'est plus pour alléger leur conscience. Pour dire qu'ils ont bien fait et qu'ils n'auront rien à se reprocher. Ils l'ont banni de leur cœur. Que ce doit être horrible dans ces moments de lucidité de se sentir abandonnée ainsi ? De savoir que plus personne ne sera plus jamais là, ou juste dans les cas extrêmes. Ou si un gros problème survenait. Peut-être se sent-elle mieux dans cette inconscience, dans ce flou qui l'habite. Comment voit-elle la vie au travers de son regard placide ?
Se serait-elle renfermée petit a petit dans cette folie pour à jamais enterrer la douleur qui vit en elle ? Elle s'est peu à peu cloîtrée dans son propre piège et personne dorénavant ne peut et ne veut l'aider. La libérer de sa solitude.
Mais comment cela a-t-il pu commencer ? Une mère alcoolique, un père inconnu. Des frères et sœurs, tous issus d'un père différent.
Sa famille comprend sept enfants. Des frères et sœurs qu'elle n'a pas connus. Des pères profitant de l'ivresse de sa mère pour venir à leur fin et la laisser seule.
Marie est née à Paris, de père inconnu. C'est tout ce qu'elle sait. Elle connaît deux de ses sœurs. Et retrouve un de ses frères aînés à l'âge de 40 ans.
Malgré maintes recherches elle n'a jamais rien su d'autre.
Retirée de cette famille dès son enfance, elle est placée de famille d'accueil en famille d'accueil... La dernière lui a infligé d'atroces souffrances : coup de fouets, de ceintures, attouchements sexuels... Un bourreau plus qu'un père nourricier. C'est à coup de ceinture qu'elle a appris la vie. Sa seule liberté l'école et la garde des moutons le soir.
A cette époque, 1955, à peu près, il n'y avait pas de transport scolaire. Elle devait partir à pied jusqu'à son école, cette petite femme, avec ces longs cheveux noirs, vêtue de sa blouse grise, de ses chaussettes aux genoux et ses godillots. Son écuelle en fer pour le repas du midi. A quoi rêvait-elle ? Sûrement à un monde meilleur sans ceinture. Un monde de tendresse et de douceur. A une mère sentant la rose, venant à sa rencontre à son retour de l'école pour lui déposer un baiser sur le front. Lui demandant comment s'était passé sa journée. D'un père lui faisant réciter ses leçons le soir au coin du feu... Cela fait très cliché, mais c'est certainement à cela qu'elle devait penser pour s'évader un peu. Fuir ce monde abject que la vie lui a donné.
À l'adolescence, la Société l'a placé dans un foyer, où on lui a appris le peu de chose qu'elle sait.
C'est une grande maison au mur épais et rocailleux, avec en son milieu une cours immense. Tenu par des religieuses, ce qui explique cette froideur et ce silence.

Un foyer où on a essayé de lui apprendre à être une bonne ménagère.
Couture, cuisine et entretien étaient les matières dominantes. Déjà elle en était incapable. Était-ce pure bêtise ou par manque d'intérêt ? La Société n'a pas réussi à la captiver. Ils l'ont laissé dans son incompétence.
Mère elle n'a jamais réussi à fournir à sa famille des repas décents. Même le plus simple était immangeable : des pâtes baignant dans leur eau de cuisson, posées dans leur casserole sur la table, des boîtes de conserves brûlées.
- " Le cramé, il est fourni avec la boite". Pierre tournait cela à la dérision.
Le début de sa vie fut bien dur. Elle lui a sûrement sourit trop tard. Le vide s'était déjà installé, ancrer dans son sang et dans son cœur.
L'amour lui a-t-on inculqué ? Savait-elle simplement comment l'exprimer ? Malheureusement non. Tout n'est que haine, indifférence envers tout être humain. Le seul brin d'amour qu'elle n'a jamais donné était envers ses animaux. Ils comptent beaucoup plus que ses propres enfants. Au moins, eux, ils ne la font pas souffrir.
A 21 ans, dans un hôpital psychiatrique, car plus personne ne veut de cette enfant de la pupille. C'est là qu'elle a rencontré son futur époux, Pierre, de dix ans de plus qu'elle.
Mais comment a-t-elle pu ne pas se laisser aller à l'amour ? Comment, si jeune déjà, plus rien en elle n'existe ?
Au bout de quelques mois avec Pierre, elle était déjà enceinte. Savait-elle seulement ce qu'était l'amour physique ? Les précautions qu'il fallait prendre ? Et surtout ce que cela pouvait engendrer sur son corps ? Cette grossesse n'arriva pas à terme. Un enfant sauvé peut-être ou une écorchure de plus dans cette femme qui ne saurait l'être. Douleur ou soulagement ? Peut-être est la cause de l'indifférence face à ses futurs enfants ? Quelques mois plus tard une nouvelle grossesse menée à terme. Une petite fille, Éva.


* * *


Alors qu'Éva, âgée de quelques semaines, dort tranquillement cette femme devenue mère malgré elle, tient un couteau au-dessus du berceau pour tuer sa descendance.
Chaque couple sait qu'il est parfois dur de devenir parents. Conserver son calme face aux pleurs, aux cris continus de son enfant, qui ne sait s'exprimer autrement peut être désarmant. D'où le syndrome du "bébé secoué". Mais de là à sortir un couteau... Avait-elle vraiment l'intention de la tuer ou était ce un instant de folie face aux cris de sa fille ? Un élan démesuré qui la caractérise tant.
Pierre est arrivé dans la chambre, face à cette scène. Désœuvré il lui a attrapé le poignet, arraché le couteau des mains. Il a sûrement hurlé, blâmé, pleuré. Cette scène qui s'offre à lui, telle une fiction, le met hors de lui. Marie comprend, je l'espère, la folie de son acte. Elle fuit. Elle quitte cette pièce, ce monde qui n'est pas le sien. Elle s'évade dans la rue, ne se souciant de rien. Ne s'apercevant pas qu'elle est en chausson, qu'il neige. Pierre se retrouve seul, certainement ivre, désabusé. Il attend que Marie revienne, Éva contre son cœur. Au bout de quelques heures, il appel la gendarmerie.
-"Ma femme est partie... Retrouvez-la !... Je suis seul avec ma fille... Elle est partie comme ça... Sans rien..."
C'est le début du cauchemar pour Pierre. Assistante sociale, gendarmerie, juge pour l'enfant confieront Éva à une famille d'accueil. La famille Durand qui l'élèvera jusqu'à ses trois ans comme leur propre fille. Éva grandira doucement, certaine que madame Durand est sa mère, que ses enfants sont ses frères. Elle ne sait pas, et ne peut pas savoir, si petite, que ses vrais parents lui ont donné une petite sœur et un petit frère alors qu'elle une autre famille l'élève.
Je ne comprends pas cela. Comment, alors qu'une fillette à été retiré de sa famille on laisse deux autres enfants grandir dans ce foyer ? Encore un mystère de la Société.
Éva retournera donc chez elle à l'âge de trois ans. Elle ne gardera que de brefs souvenirs, tels des rêves, des ses trois premières années chez "maman Durand". Quant à Marie, elle ne les a pas oubliées. Éva n'est pas sa fille. Elle ne s'en occupe pas. Alors que Cathy et Théo sont propres Éva n'est qu'une souillon.
Marie ne voulait pas d'enfants, incapable de dire non à son amant, impuissante face à son envie a lui de fonder une famille. Elle sait, malgré tout qu'elle ne peut assumer cette enfant, elle veut la tuer. Elle veut qu'elle n'ait jamais existée. Pourquoi cette inconditionnelle haine face à l'enfant, la chair de sa chair ? Toujours elle l'a détestée.


* * *


LA MAISON

A présent, Marie est seule. Seule dans la maison que lui a léguée son mari après sa mort. Une maison empoisonnée où Marie ne peut que vieillir trop vite.
Une ancienne ferme, au milieu de nulle part que Pierre a reconstruite pour sa femme et ses enfants. Une maison toute en longueur, bâtie il y a plus d'un siècle. Les murs sont épais, en pierres comme on le faisait jadis. Il y fait chaud l'hiver et frais l'été. Lorsque l'on ouvre la porte, on ne voit que la nature et deux grands chênes a chaque extrémité.
L'été, à la saison des moissons, je restais des heures sur le rebord de ma fenêtre, regardant le soleil se coucher, sentant l'odeur des blés fraîchement coupés et écoutant le bruit des arroseurs sur les cultures. Savourant ce moment de silence que nous offre la nature.
Mon père, assit au pied d'un des deux chênes, faisait de même. La casquette abaissée sur le visage. Semi-somnolent, il écoute la nature se coucher.
Au printemps j'allais aider mon père dans la forêt pour couper le bois. Du moins je me mettais entre ces pattes et pensais l'aider. Ce bois qui nous chaufferait tout l'hiver.
L'odeur du bois qui brûle dans le poêle. Un vieux avec des ronds sur le dessus. Pierre ouvrait la porte du four le soir et posait ses pieds dessus pour se réchauffer.
Un soir sous le regard désespéré de Marie j'ai décidé, sous les consignes "avisées" de mon père de faire un gâteau. Je devais avoir 5 ou 6 ans.
-"Mets plein de beurre, de la farine, du sel, du poivre, sucre, et puis pétris bien."
-"Et quoi d'autre?" Demande le petit chef attentif que j'étais.
- "Du chocolat en poudre..."m'ordonne le grand chef cuisinier au regard qui pétille.
Tout, nous avons tout mis de comestible dans ce "gâteau".
Maintenant, lorsque vous rentrez chez cette femme, vous ne ressentez que misère et pauvreté. Cette maison est à son image. Vide de chaleur, rien ne se dégage... Tout comme cette femme elle est morte de l'intérieure.


* * *


CET HOMME

De taille moyenne, brun aux yeux d'un bleu presque transparent. Un homme au visage doux et sévère à la fois. Un homme bien de chez lui, avec les pieds enracinés dans la terre, et la tête emplie de " beaux " principes.
Un homme mystérieux qui n'a jamais vraiment parlé de sa vie. Qui ne savait pas ou qui ne pouvait pas en parler ! Impossible de tracer précisément le fil de son existence.
Lui aussi n'a pas eu une vie facile, il est né pendant la seconde guerre mondiale et a été élevé, jusqu'à ses 9 ans, par une famille allemande.
De retour dans sa famille sévère et nombreuse de sept enfants qui sont soumis à la rudesse parentale.
Pierre a 28 ans. Il aime aller boire un demi après sa journée de travail. Retrouver ses amis. Faire une belote. S'enivrer de sa jeunesse et savourer la vie.
Un soir, Pierre est assis au comptoir, un blanc pêche en apéro. Il rit à gorge déployée. Il raconte l'histoire de sa dernière conquête, au bal du village.
- " Vers 2 ou 3 heures du matin une petite belette avec des yeux, mais des yeux..."
Soudain, d'un pas décidé, sa mère entre. Elle veut le salaire de son fils, et compte bien l'avoir ce soir. Pierre se voit affliger une paire de gifle et d'un dur sermon, tel un adolescent. Honteux, il sort, et donne sa paie durement gagnée. Ne vous effarouchez pas. Nous sommes à la fin des années 50 et cela est méthode commune.
Son père, il n'en a jamais parlé. Il l'a laissé mourir sans lui et n'a pas été à son enterrement, jusqu'au bout de sa fierté il n'a pas voulu lui pardonner. Lui pardonner quoi ? On ne l'a jamais su.
Quelques années plus tard il est allé se battre sur le sol algérien, d'où il en est revenu tuberculeux. Il s'est sacrifié pour son frère, accusé de viol. Il a pris sa place de bourreau et a été envoyé dans une guerre qui n'est pas la sienne. C'est la guerre qui lui a appris à boire. Boire pour ne pas penser, pour ne pas voir l'atrocité de la guerre. On cachait les bouteilles de rouge sous les sièges nous a-t-il dit. Arrivé à 40 ans, ses traits sont marqués par la vie.
A l'époque où il rencontre Marie, il est en cure de désintoxication, la guerre d'Algérie l'a rendu alcoolique. Il n'est pas méchant, juste imbibé de vinasse, pour oublier les atrocités qu'il a du voir. Il s'est totalement dévoué à cette femme qu'il trouvait belle. Car oui, elle était belle, il paraît même qu'elle n'était pas bête à l'époque.
Qu'a-t-il pu se passer chez ces deux êtres totalement différents, pour qu'ils finissent leurs vies ensembles ? Comment l'amour a-t-il pu les frapper ? Car amour il y avait, du moins, lui l'aima jusqu'à sa mort.
Ils ne savaient pas qu'une vie tumultueuse allait suivre. Lui bercé par ses convictions et ses principes : avoir une femme, l'épouser et lui faire des enfants. Elle, sachant pertinemment qu'elle était incapable d'assumer ce rôle. Et pourtant, ils ont eu trois enfants, puis se sont mariés. Mais, malgré tout, ils n'auraient jamais dû continuer, voire même commencer quelque chose ensemble.


* * *


Personne ne sait vraiment ce que cette femme est... Ce qu'elle a... Elle-même ne le sait certainement pas. Son mari, rempli de patience s'est sacrifié pour elle. Lui, savait ou croyait comprendre, traduire ce néant qui l'animait. Patiemment il l'a épaulé, il l'a suivie, aidée. Il s'est sacrifié pour elle. Pour qu'une étincelle s'allume dans son regard, l'étincelle qu'il croyait voir. Comment pouvait-il l'aimer ? Comment a-t-il pu se punir pour quelqu'un qui ne lui a jamais rien rendu en retour ? Elle l'a consommé à petit feu telle une mante religieuse consomme sa proie. Jusqu'à la fin, il était là jusqu'au bout, il l'a toujours soutenue. Et que lui a-t-elle rendu en échange ? La douleur d'être seul. De mourir comme personne ne l'aurait souhaité. Car s'est seul qu'il est parti dans sa chambre d'hôpital rongé par son cancer. Jamais elle ne l'a aidé pendant sa maladie. Il devait tout faire comme si la chimiothérapie n'avait aucun effet secondaire. Il fallait aller faire des courses. Il l'emmenait et vomissait entre deux caddies. Elle ne voyait pas a quel point la souffrance le rongeait. Pendant une semaine, sa dernière semaine il est resté seul face à la mort, n'ayant, comme seul repère, le noir de sa chambre. Jamais elle n'a ouvert la porte pour lui donner un peu de décence. C'est l'ambulance qui l'a tiré de son cercueil qu'elle lui avait créé. Il est mort seul. Sans l'amour de sa femme.
Cette femme sans remord, cette femme que rien ne touche sauf la douleur qui lui appartient.
Comment Pierre a-t-il pu laisser sa fille se faire battre ? On pourra justifier son inconscience par l'aveuglement de l'alcool. Malgré la douleur qui devait l'anéantir face à la haine que sa femme portait à cette enfant, il a continué dans son envie égoïste d'avoir Sa famille. Il l'a eu, envers et contre tout raisonnement.
Pourtant il l'aimait, l'aînée de ses enfants, il se rebellait quelques fois face à la haine de sa femme. Un matin d'hiver Éva voulu mettre des collants, pour avoir un peu moins froid, pour être un peu plus féminine... Cela déclencha la colère de sa mère. Elle fut frappée et sûrement envoyée jambes nues à l'école.
Pierre a voulu défendre sa fille. Marie ouvrit l'armoire à vaisselle et la vida sur son mari. Dos a sa femme, il laissa s'abattre assiettes, verres sur lui. Il accepta sa colère, sa haine, sa douleur. Il a attendu que la colère passe, que le placard se vide... Trop de cicatrices resteront à jamais encrées dans la peau de Pierre. La vaisselle brisée restera plusieurs jours sous la table.
J'étais trop petite à l'époque. Je me souviens d'avoir été réveillée, par des bruits certainement. Je suis arrivée dans la cuisine. Je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je me souviens clairement de la voix de ma mère m'ordonnant de retourner me coucher et des bras de mon père me protégeant de sa folie. Il me tenait contre lui, recouvrant ce petit être qui s'était levé trop tôt. Je ne sais comment, quelques instants plus tard j'étais assise sur le canapé. N'entendant plus que les cris...
Trois vies anéanties entre la folie d'une mère et la douleur d'un père. Il a pourtant essayé de les sauver ses trois enfants. Mais c'était trop tard. Leurs vies étaient déjà fissurées.


* * *


La Société a essayé de les défendre ; ils ont été placés en foyer. " On vient vous chercher ce soir " leur a-t-on dit. Mais trois ans se sont écoulés. Le dernier, Théo si petit, trois ans ne pouvant comprendre... était-ce la bonne solution ?
Mais que faire à l'époque ? Les laisser dans un environnement familial où aucune stabilité n'existait ou les placer dans un endroit neutre, avec aucun repère ?
Certes, il n'y avait rien de bon dans leur famille. Cette mère qui les traînait d'un lieu à un autre pour fuir son mari. Trois mois après la naissance de son garçon elle tentait de se suicider. Certes beaucoup de femmes sont dans un état de déprime après un accouchement, mais de là à essayer de mettre fin à ses jours... C'était comme un hobby pour elle, pour certain c'est le golf ou les échecs, elle c'est le suicide. En une vie, elle en est à sa huitième tentative.
Lui qui buvait à n'en plus pouvoir. Mais il n'était pas méchant, il les aimait ses enfants. Il les aimait et aurait tout donné pour eux. L'alcool était plus fort que lui c'est cela qui l'a trahi. Il ne leur aurait jamais fait aucun mal. Certes ses actions étaient excessives. Faire une partie de football dans un appartement n'est pas ce que l'on attend d'un adulte.
Pouvait-on lui en vouloir de boire ? C'était certainement son seul refuge, face à la folie de sa femme et son propre acharnement à l'aimer. Comment l'être humain peut-il réagir lorsqu'il rentre chez lui après une journée de travail et qu'il se retrouve dans un appartement vide. Vide de meuble, de femme et d'enfants. C'était une habitude pour Marie de faire les cartons pendant que son mari était au travail. De fuir son époux alcoolique. De lui ôter ses enfants. De se réfugier chez l'assistante sociale... Pour la énième fois elle les lui a pris, ils ont disparus.
Le foyer de l'enfance c'était la seule solution. Il s'est battu pour ses enfants, pour qu'au moins ils ne soient pas séparés, qu'il reste au moins tous les trois ensemble. C'était sa seule délivrance face au néant de vivre sans eux, son rêve devenait cauchemar.
Il a supplié en larmes dans le bureau de l'assistante sociale. Dans ce grand bureau avec en son centre une table et, derrière, une petite femme un peu ronde les cheveux poivre et sel, tirés en chignons.
-" Il est impossible dans les circonstances actuelles de vous les confier. Vous comprenez cela Monsieur."
- Oui... enfin... oui... mais ne les séparer pas. Non. Surtout pas. Je ne vous demande que ça."
Supplier pour les récupérer, pour qu'on ne lui arrache pas ce qu'il a fait de plus beau. Il ne voulait pas qu'ils soient malheureux, mais il ne pouvait rien faire d'autre que de les abandonner aux mains des services sociaux.


* * *


LA MALADIE

Quelle solitude a-t-il du ressentir lorsque qu'après divers examens la sentence est tombée : " C'est un cancer de la gorge, Monsieur. "
Son regard s'est penché sur sa femme. Sur son passé. Sur la douleur de cette vie qui continue de l'achever. Jamais il n'a eu de véritable instant de repos où il put s'adonner aux plaisirs de la vie. Et ce cancer qui le ronge de l'intérieur lui enlève l'espoir de vieillir doucement et tranquillement comme chacun le souhaite. Plus que la sentence de la maladie c'est le désespoir qui le ronge. L'espoir d'une douce vie qui s'estompe face au verdict. La vie ne le laissera pas tranquille.
Il a supporté le traitement avec bravoure. Quatre jours de chimiothérapies, quinze jours de repos entre sa chambre, les toilettes pour vomir et les exigences de sa femme. Repos, c'est un bien grand mot. Il devait continuer d'assumer son rôle de père et de mari.
Alors âgée de 14 ans je ne me suis pas rendu compte de la souffrance physique qu'il devait supporter. Il ne laissait rien transparaître. Et, dans l'insouciance de l'adolescence, je ne voulais rien voir. J'ai continué mes chamailleries avec ma mère que déjà je détestais. Le prenant pour arbitre. Pour qu'il m'aime plus qu'elle.
Quelle force l'a soutenue pendant cette épreuve pour supporter sa maladie et ce complexe d'Oedipe permanent ?
Après quatre mois de chimio, la tumeur s'est très bien résorbée. Mais son corps s'est effacé en même temps. Vingt kilos en moins. Le dos voûté, les cheveux ternes et le visage creusé.
Mais il faut quand même faire des séances de rayons. Cette cure va finir d'anéantir son corps. Il est aphone pendant plusieurs semaines, et a perdu le goût. Le goût des aliments, des choses, de la vie.
La tumeur est partie pour revenir deux années plus tard au niveau du poumon. Le dernier poumon qu'il lui reste puisque l'autre il l'a perdu avec sa tuberculose.
Cette fois-ci la maladie a gagné en six mois. Pierre s'est laissé aller à la mort puisque la vie ne voulait plus de lui. Il a cessé de se battre pour cette vie qui ne lui offrait rien de bon.
En plus des séances habituelles de chimiothérapie, il avait lors de ses séjours de repos des piqûres trois fois par jours. Lors d'une énième injection, son corps épuisé s'est affalé sur le sol. J'ai entendu ma mère hurler... Lorsque je suis rentrée j'ai vu... J'ai vu la réalité, mon père plus qu'anéanti par ce cancer qui le rongeait de l'intérieur. Son visage sans couleur, ces traits tirés, fatigués. L'homme, mon père que je croyais jusqu'alors immortel, livide sur ce sol qu'il avait posé lui-même. Par cette belle journée ensoleillée d'août, le ciel s'est assombri dans notre maison. La faux s'est abaissée sur sa tête.
A partir de là, il a légué son corps à la maladie. Incapable de lui résister. Il ne pouvait plus rien faire. Tous ses plaisirs, chasse, pêche, impossible. La peur d'un nouveau malaise lui nouait le ventre. Il a renoncé...
Quelques semaines plus tard en revenant de l'internat, je m'aperçu du vide dans cette maison. Mon père, où était mon père ?
-"Il est dans sa chambre sous morphine". C'était la voix de ma mère, dure, sans tristesse.
Il est mort une semaine plus tard... Les feuilles des arbres sont tombées en même temps que lui. Elles ont jauni en même temps que lui...
Lorsque l'ambulance est venue le chercher il à demander à Marie :
- Où en sont, les feuilles des arbres ? Elles tombent ?"
- "Oui c'est l'automne"
- C'est la fin alors."
Berrichon dans l'âme, il en était convaincu. Un proverbe où je ne sais quoi d'autre raconte que lorsque vous rentrer à l'hôpital et que les feuilles tombent vous n'en ressortirez pas.
Il a fallut tout mettre en place pour son enterrement. Ma mère incapable de faire quelque chose. Cathy, ne voulant réellement pas s'impliquer, Théo en Guyane, injoignable et Éva anéantie... Elle n'a jamais voulu croire que le pire allait arriver. Ils ne se parlaient plus depuis deux ans. Elle n'a pas pu lui dire au revoir.
Je ne me souviens plus vraiment comment on a réussi à tout mettre en place. Tout a été si vite malgré cette sensation que le temps venait de s'arrêter.
La seule chose qui résonne encore dans mon esprit c'est la phrase du responsable des pompes funèbres: " Il faudrait un tissu imperméable pour le cercueil. Avec sa maladie un corps se décompose plus vite; ça risque de couler." Mon Dieu, mon père !...
Que me reste-t-il à présent, dix ans après sa mort. Je me souviens de ses mains d'homme, abîmées par le travail de la terre, par le ciment. Ces mains rêches mais ses mains à lui... De ses yeux presque blancs... Son visage a disparu, comme dans les rêves, il est devenu un homme sans tête. Mais sa présence, sa force, son charisme sont inoubliables.


* * *


LE FOYER

Je les imagine, tous les trois, se tenant par la main. Un air triste et apeuré. Leurs visages si jeunes dont l'étincelle d'espoir vient de s'éteindre face à la froideur de ce dortoir vide d'humanité. Tous ces lits bien faits, au carré, dans un décor sordide d'enfants abandonnés.
Ils cherchent une once d'espoir. Leurs parents ont beau être ce qu'ils sont, ils leur apportent ce qu'ils peuvent. Et ses trois enfants les aiment malgré tout.
Combien d'enfants, tout comme eux, ont vu leurs vies s'anéantir dans ce lieu lugubre ?
Au fur et à mesure qu'ils découvrent les lieux ils se renferment dans une bulle. Leur bulle dont les parois s'accroissent tout comme leur douleur.
Éva s'impose le devoir de protéger sa petite sœur et son petit frère. Lui si petit, si fragile. Il a confiance en l'adulte. Il ne comprend pas encore le drame qui arrive.
Cathy se renferme déjà. Son visage se cristallise; son regard s'opacifie. Elle a compris. Peut-être trop vite. La douleur l'a submergée.
Quelle est sa place entre cette sœur protectrice et son frère? Elle est seule, elle n'a aucun rôle dans cet univers.
Ce foyer immense, avec à l'entrée un portail bleu, auquel ces trois enfants s'accrochent en attendant leurs parents. Trois visages tournés vers la sortie, tournés vers un futur qui ne vient pas les secourir. Et ce portail bleu qui ne s'ouvre pas. Cette couleur qui leur va si bien, puisque leur vie n'est ecchymose. Tous les jours ils attendent, pendus aux barreaux qui leurs paraissent si grands.


* * *


EVA

Tout au long de sa vie elle s'est fait frapper, bafouer comme si cette mère avait honte de ce qu'elle avait mise au monde. Oh, oui des coups elle en a pris, trop... Trop violemment... Pour rien, gratuitement. Des coups qui auraient pu la tuer. Et jamais personne n'a rien dit. C'était trop bien fait, tout le monde savait et pourtant... Pourtant les sévices ont perduré pendant des années.
Éva avait sûrement du oublié de faire le café, elle avait tout fait pourtant, tout nettoyé telle cendrillon. Mais elle avait oublié le café... Sa mère le lui a fait rappeler. La tenant par les cheveux, Marie lui cognait la tête dans un coin de mur de la cuisine. Jusqu'où a-t-elle été ? Quand a cessé cette atrocité ?
Quelques années plus tard il s'avère que les coups sont tombés parce qu'Éva, qui m'avait couchée pour la sieste, avait trop bien refermé la porte. Ces vieilles portes avec un gros loquet qu'on ferme avec le pouce. Lorsque je me suis réveillée, la porte ne s'ouvrait plus. Et voilà Marie en colère.
Maintenant, âgée de plus de trente ans, Éva est une femme au physique plus qu'agréable. De petite taille, d'une silhouette fine et harmonieuse. De longs cheveux châtains bouclés lui descendent à mi-dos. Son visage rieur cache une douceur, et beaucoup de malheurs.
Les sévices corporels et psychologiques qu'elle a subis sont encrés à jamais dans sa chair, son sang et son âme. Elle vit dans sa douleur d'enfant bafouée, d'enfant malheureuse. Car cette enfant qui vit en elle n'arrivera jamais à oublier et pardonner. Être considérée dès sa plus tendre enfance comme une moins que rien, comme une erreur, laisse des séquelles que peu de chose peuvent réparer.
Qu'est-ce qui a été le plus dur pour cette enfant, la douleur physique ou mentale ? Les coups ont sûrement été trop violents mais, malheureusement on s'habitue à la douleur.
Couchée sous le poids de sa mère, qui la maintenait à l'aide de ses genoux, Éva n'avait plus aucune larme malgré la force des gifles que sa mère lui infligeait à tours de bras en lui ordonnant jouissivement de pleurer. Non ! La douleur n'était plus là... Les coups elle ne les sentait plus. Mais le regard de sa mère sur elle, elle ne l'oubliera jamais.
Non, ce regard qui d'ordinaire ne doit être qu'amour et fierté, à jamais sera encré dans sa mémoire ainsi que les paroles de dégoût que sa mère lui infligeait. Oh, ses paroles si dures, indignes de sortir de la bouche d'une mère : " Tu as un cul à faire sauter les boutons de braguettes ! " " Tu n'es qu'une traînée ! " C'est vrai qu'Éva était et est jolie, mais est-ce cela que l'on doit entendre à l'âge de 14 ans ?
Pourquoi personne n'a réagi et à laisser cette tourmente persister ? C'était sûrement plus simple de laisser cette enfant humiliée. Il valait mieux se taire, plutôt que de recevoir des coups. Il valait mieux qu'il n'y ait qu'une persécutée.
A 19 ans, majeure donc, elle demande la permission de sortir le soir avec des amis.
_ " C'est non! Tu vis sous mon toit et tant que tu y vivras, tu respecteras mes règles. Si tu sors, tu ne refous pas les pieds ici ! " Jappa mon père.
Éva est sortie quand même, lorsqu'elle a voulu rentrer, la porte était fermée à clés. C'est Cathy qui lui a ouvert sa fenêtre et l'a protégée pendant quelques jours. Jusqu'à ce qu'Éva parte, terrorisée d'entendre son père hurler de colère. Elle s'est réfugiée chez des amis et a commencé sa vie de femme. Son seul regret est sa petite sœur, le petit bout a qui elle mordait les fesses quand elle était bébé. Qui allait la protéger maintenant ?
_ " Tu veilleras sur elle Cathy et Théo aussi ? Il faut la protéger. "
C'est vrai qu'Éva l'adore ce petit bout. C'est sa Maman. elle aimait tellement s'occuper d'elle bébé, la changer, la laver, l'habiller...


* * *


CATHY

Cathy est la deuxième enfant de cette famille. Son arrivée sur terre fut parsemée de doutes.
Elle est née alors que ses parents n'étaient plus ensemble. Pierre a cru qu'elle n'était pas sa fille. Il a eu beaucoup de mal à accepter cette enfant. Au contraire Marie l'a d'autant plus aimé. Elle lui a toujours tout cédé.
Cathy était une enfant froide, dure. Que rien ne blessait. Une enfant très intelligente, mais cet intellect ne lui a jamais vraiment servi.
Elle a grandi avec une haine envers son père. Une haine qui restera encrée à jamais. Elle l'appellera l'autre ou le pater. Jamais un brin de tendresse ne qualifiera ce dernier au travers de sa bouche.
Cathy est, à présent une femme de plus de trente ans que toute sa famille renie. De taille moyenne, le regard dure et fermé. Ces cheveux d'un brun profond lui ferment d'autant plus le visage. Calculatrice, ne donnant de l'amour que par intérêt. Ou, si elle aime, ce n'est que possession. Sûre d'elle au détriment des autres qu'elle ne cessera de rabaisser pour pouvoir se valoriser.
Tout comme sa mère elle préfère les animaux aux êtres humains. Comme dit le dicton : " Qui aime les bêtes aime les êtres ", cela ne lui convient pas !
Aucune larme n'a coulé à la mort de son père, mais quelle Tristesse lorsque son chien est mort. D'après elle, lui seul la comprenait et il ne lui aurait fait aucun mal.
Comment a-t-elle vécu le foyer de l'enfance ? Il n'y a qu'elle qui le sait vraiment. Elle a enfoui son passé dans une partie de son cœur qu'elle ne dévoilera jamais consciemment. Il n'y a peut être que sous l'emprise de l'alcool qu'elle peu expliquer ce qui la perturbe, et encore...
Elle n'a jamais vraiment parlé de ce qu'elle ressent, elle s'est emmurée dans son silence et sa folie douce. Tout comme son père elle dépend de l'alcool qui est son seul secours, tout comme sa mère elle s'isole dans sa douleur. Mais elle, sait qu'elle ne pourra assumer des enfants. C'est pour cela qu'elle a déjà avorté quatre fois.
Cathy a toujours eu une emprise sur son frère et sur sa sœur. C'est elle qui les a décidés, à leur adolescence, à fuguer.


* * *


THEO

Cet enfant de trois ans qui n'a pas compris pourquoi il a été séparé de ses parents. Pourquoi il est désormais seul avec ses deux sœurs au milieu de ses murs, de ses enfants sans parents. Il découvre La solitude du cœur, les attouchements des moniteurs, la douleur du néant. Pourtant Éva le protège du mieux qu'elle peut, essaie d'adoucir sa vie d'enfant.
Il ne comprend pas pourquoi il est là : c'était bien à la maison, son père lui permettait tout, c'est le dernier et en plus un garçon : il est le " chouchou ".
_ " Pourquoi m'a-t-on ôté d'avec Papa et Maman ? On rigole bien. La dernière fois on jouait avec Éva et Papa. Il lui faisait croire qu'on allait lui arracher l'œil et la saigner comme un lapin, je devais l'attraper. Papa riait et Éva criait fort... "
" Et pi, l'autre fois on a joué au football dans l'appartement. C'était drôle de renvoyer le ballon. En plus, ce n'était pas grave si la lampe a été cassée. Si en rentrant Maman a crié. Et pi on riait tous les deux "
Théo ne désire qu'une chose sa famille, où il ne retournera définitivement que trois ans plus tard. Une famille désunie essayant de se reconstituer.
" Vous allez avoir une petite sœur " lui dit un jour sa mère.
" Pourquoi ? Comment ? J'en veux pas, moi, d 'une petite sœur. " Non il n'en voulait pas de cette pisseuse qui allait lui prendre sa place. Ce qu'il peut la détester. Il voudrait qu'elle n'existe pas. Elle n'est même pas belle.
Je crois qu'il ne m'aimera sans doute jamais. Ou d'un amour avec un petit " a ". Quelque chose de distant, de forcé. Juste parce que je suis sa sœur et qu'il le faut bien. Mais ne vous inquiétez pas certainement que moi non plus. On a essayé mais sans réel succès. Dans les coups durs, quand on n'a pas eu le choix. Quelque chose de respectueux, de fade, de parce qu'on a les mêmes parents. Un jour, nous étions tous les deux, quelque chose de glacial volait au-dessus de nous. J'ai pris mon courage à deux mains, toute tremblante face à cet homme de marbre et je lui ai dit :
_ " J'aimerai qu'on essaie de se parler, d'être frère et sœur, de rattraper le temps perdu. Ou quelque chose dans ce goût là ? Je ne me souviens pas trop. Mais sa réponse à été limpide :
_ " Un fossé trop grand nous sépare, on ne pourra pas le rattraper, grande. " De cette voix sans son.
Voilà c'est Théo, un enfant endurci, et quelque peu égoïste. Qui n'aime pas qu'on lui rappelle qu'il a une famille.


* * *


Théo a maintenant 30 ans, grand, mince, son visage, aux yeux verts, reflète dureté et froideur. Il n'a pas une stature imposante, mais sa présence impose le respect. D'un caractère renfermé, il parle peu. Mais quelle tendresse et quel amour se dégage de lui lorsqu'il est avec sa fille. On dirait qu'il se renferme tous les deux dans un monde qui n'appartient qu'à eux.
Il y a peu de temps je les regardais tous les deux, jouer ensemble. Camille se tenait debout sur le canapé, derrière son père. Elle lui "frappait" le dos et les épaules, tout en riant d'un rire aigu d'excitation. Lui patient, n'interdisant rien a sa fille. Et là j'ai compris pourquoi il l'aime tant. Je l'ai vu lui à trois ans, ce petit bonhomme, blond aux yeux verts, hurlant et tapant son père, le regard plein de malice... Ce même regard que Pierre devait porter sur son fils, plein d'amour, de tendresse. Et le drame du foyer... J'ai vu ce lien qui unis Théo à sa fille. J'ai ressenti ce que Pierre a éprouvé lorsque ses trois enfants lui ont été enlevés. Et le drame que ce serait pour Théo s'il perdait Camille. Il ressemble tellement a son père.
Je l'ai vu dans le foyer, tenant la main d'Éva. Blotti contre elle, essayant de comprendre ce qui lui arrive. Se retournant sans cesse, cherchant son père du regard. Serrant de plus en plus fort cette main sécurisante.


* * *


LEA

Quatrième et dernière enfant. J'ai essayé de vous raconter la vie de mon frère et de mes sœurs comme on me l'a raconté, comme je l'ai perçue. Comme je l'ai déjà dit, je ne détiens pas la vérité, mais la leur un peu transformée aux travers de mes yeux.
Ce que je pense c'est que malgré tout l'amour que je porte à mon père et toute la haine, l'indifférence que je porte à ma mère c'est qu'ils sont tous les deux responsables du drame qui a touché Éva, Cathy et Théo.
Je suis née après le chaos. Lorsque mon père après sa énième tentative d'arrêter de boire et que ma mère, elle, a, je ne sais pas, stoppé ou canalisé sa folie. Je suis la cause ou la chance de la réunification. Là n'est pas la question, étant donné qu'il n'y a pas de réponses et qu'il ne sert à rien d'en trouver une. Mon enfance a été heureuse, enfant choyée et adorée par mes deux parents surtout par mon père. J'étais son petit gars, très masculine, garçon manqué. Je le suivais partout, où il m'emmenait partout les deux sont peut être liés. Éva m'a dit un jour qu'il voulait me protéger des fureurs de ma mère. Peut être sûrement. En tout cas elle ne m'a jamais réellement frappé, elle n'a jamais eu vraiment l'occasion en tout cas.
Pourquoi et comment suis-je née ? Comment, chacun le sais, il n'y a pas 36 méthodes... Mais à cette époque Pierre et Marie était en instance de divorce. Marie avait fuit pour la énième fois et Pierre arrêtait de boire.
Marie était dans un " home féminin ", une maison d'accueil pour femmes célibataires. A priori, d'après certains dire ils avaient une correspondance très érotique et à chaque occasion ils mettaient la théorie en pratique. D'après ma mère ou génitrice (si cela ne vous ennuie pas) :
_ " Ton père aurait caché la pilule, il voulait un enfant et l'aurait "
D'après mon père:
_ " C'est pas vrai "
D'après le lecteur des lettres cochonnes :
_ " Ils te voulaient tous les deux "
Enfin à vrai dire la vraie question c'est pourquoi demande-t-on le divorce et trouve-t-on le temps de faire un autre enfant alors qu'on n'assume pas les autres ?
Le divorce était tellement présent, que j'ai porté le nom de jeune fille de Marie jusqu'à deux ans et n'ai connu mon père qu'à cet âge là, évidemment. Celui-ci désireux d'avoir une vraie famille et content de connaître son dernier rejeton a porté tout l'amour qu'il n'avait pas pu donner aux autres sur moi.
Jusqu'à 14 ans, ma vie a été plus ou moins paisible, un peu en décalage par rapport à la réalité, certes. Et oui, j'étais adorée, j'avais des bonbons pour moi toute seule que je ne devais pas partager avec mon frère et mes sœurs ( je le faisais quand même en douce, gâtée mais pas égoïste pour autant.) J'allais aux courses avec mes parents alors que Éva, Cathy et Théo restaient à la maison. Ils étaient toujours tous les trois et moi toujours avec mes parents.
Malgré tout, j'étais consciente de quelque chose qui clochait. On allait souvent au poste de police pour récupérer mon frère et mes sœurs, ou à la DASS. Mais bon c'est sûrement dans chaque famille comme ça. Que vouliez que je pense d'autre à 7 ou 8 ans ? Lorsque Éva est partie la seule chose qui m'a traversé l'esprit c'est que j'allais récupérer sa chambre et arrêter de dormir dans celle de mes parents qui ne se privait pas pour batifoler. Combien de nuits ai-je passées les mains sur les oreilles et la tête sous l'oreiller, mais rien ne pouvait atténuer leurs bruits.
Combien de fois me suis-je dit, si cela n'arrête pas, je sors en claquant la porte, mais je ne l'ai jamais fait. Alors avoir une chambre pour moi toute seule, Même si Éva part, de toute façon on se reverra.
Éva, ma grande sœur qui m'a appris à me laver les dents, qui me triait le gras du saucisson sec, vous savez les bouts de blancs, qui me posait mille questions sur comment on voyait les choses quand on est petit, qui m'a appris à faire du vélo, qui regardait si j'étais bien endormie...
Voilà pourquoi une très grande partie de cet ouvrage lui est consacré.


* * *


A 14 ans notre famille se réunit pour Noël. Au dîner la seul chose que l'on entend c'est " Passer moi le sel !"
Deux jours plus tard, dans la nuit du 28 au 29 décembre ma mère fait une tentative de suicide et fait un séjour dans une maison spécialisée. Nous rencontrons alors sa psychiatre qui la suit depuis toute jeune et qui nous lit son dossier.
Il s'avère que Marie a toujours été malade, qu'elle en est à sa huitième tentative, j'en passe et des meilleures. Ce jour-là j'ai compris le décalage, pourquoi mes amis disaient qu'on était une famille de fous. Mais qui est réellement le plus fou, ma mère ou mon père aimant cette femme qui ne le méritait pas vraiment.
Non elle ne l'aimait pas. Dix ans après la mort de son mari elle m'avoua d'un air sincère et jouissif :
_ " Si tu es née c'était forcé, tu n'as jamais été désirée, ton père m'a violé ma chérie, il avait beau être mon mari c'est un viol. "
_ " C'était peut être un bon père pour toi, mais ce n'était pas un bon mari. J'ai protégé ton frère et tes sœurs comme une poule protégerait ses poussins "
_ " Ton père buvait et me frappait, il m'a forcée pour t'avoir "...


* * *


Où est la vérité ? Celle d'une mère qui emmène ses poussins dans des foyers et qui frappe à sang sa fille aînée, ou celle d'un père alcoolique qui ne discerne rien et qui frappe sa femme. En tout cas ces deux êtres, aussi déments l'un que l'autre, ont fait quatre enfants.
Voilà ce qu'ils ont vécu ses enfants pendant des années, foyer de l'enfance, mère plus qu'instable, père anéanti. Comment se relever après tout cela ? Après une enfance si amère.
Ils doivent apprendre la douceur, la chaleur de l'amour simple. Car malgré tout ils ont été aimés. Mal certes, dans une balance où se dissociait le trop d'un père et le trop peu d'une mère. Tous les deux ne savaient pas comment faire. L'un voulant compenser, l'autre ne sachant donner. Ses enfants n'avaient que la chance d'être ensemble. La chance qu'elle n'a pas eue et qu'il a perdue. Car seul face à tant de douleurs, comment se défendre ? Alors qu'a trois, la tâche est plus simple.
C'est peut être çà la seule lacune de cette femme. Le fait d'être seule à se débattre, si tôt, si jeune. L'aide d'autrui est arrivé trop tard. Malheureusement même cela elle l'a transmis à ces enfants. Cette solitude dans l'âme, cette aigreur dans le cœur.
Ils ne savent plus communiquer entre eux, cette douleur qui les a rapprochés et sauvés étant enfant, les séparent maintenant. Un fossé s'est creusé à coup de tristesses, de douleurs peu exprimées.
Voulant s'assumer chacun a pris sa vie en main, voulant oublier ce qui les rattachait. Voulant exister malgré tout, et surtout sans cette aigreur : le seul lien qui les uni vraiment.
Ils ne se connaissent pas en tant qu'adultes mais en tant qu'enfants. Lorsqu'ils se regardent c'est au travers de cette souffrance enfantine. Inconsciemment, ils ne veulent plus voir ce qui les rattache. Ce sang malade qui coule en eux, cette amertume d'une enfance différente.
Pourtant ils s'aiment c'est un fait, ils s'aiment peut-être trop, peut-être mal. Ils s'aiment comme on leur a appris à aimer.


Retour à la page d'accueil

Retour au Site Portail